| C’est dans un
appartement exigu de Moqattam que vit le couple Ismaïl, caricaturiste,
et Somaya, réalisatrice à la télévision ainsi que leurs deux
enfants. De retour à la maison, les parents savent exactement
ce qui les attend.
Et l’entente est presque parfaite depuis 7 ans car chacun assume
les tâches qui lui sont assignées sans jamais rechigner. Contrairement
à beaucoup de maris égyptiens, Ismaïl ne trouve aucun inconvénient
à aider son épouse à la maison. « C’est avant tout un être humain
et rien de plus normal que de l’aider puisque tous les deux
nous travaillons », explique Ismaïl, qui ne fait aujourd’hui
que respecter les grandes lignes d’un pacte signé et approuvé
par lui et son épouse. « On s’est entendu sur tous les détails
que nous avons ratifiés avant le mariage », ajoute Ismaïl qui
fait souvent l’objet de nombreuses critiques dès qu’il parle
de cette « convention étrange ».
« Il n’est pas
permis d’offenser l’un des conjoints, celui qui est en faute
doit présenter des excuses, il est interdit de raconter nos
histoires de famille. De plus, nous n’acceptons aucune ingérence
à moins d’en avoir discuté au préalable », dit-il. En fait,
ceci n’est qu’un extrait des règles fixées par Ismaïl et Somaya.
Ce pacte signé en présence de deux témoins vise selon eux à
préserver l’harmonie et la stabilité du couple. Ismaïl et Somaya
se sont entendus sur tout, y compris les noms de leurs futurs
enfants. Des règles mises en place pour éviter autant que possible
les brouilles. Et « donner naissance à des enfants psychologiquement
équilibrés dont les parents n’ont aucune divergence d’opinions
», estime Somaya.
Si beaucoup de
couples tiennent à garantir leurs droits matériels en fixant
la dot, la liste des meubles et même parfois la pension alimentaire
en cas de divorce, ce couple vit une expérience bien différente
des autres. Ismaïl et Somaya ont préféré s’attarder sur l’aspect
psychologique et humain qui confère une harmonie dans la relation
du couple. Cette attitude a suscité l’étonnement de leur entourage,
qui les considère comme des personnes étranges.
« Nous avons refusé de faire un mariage traditionnel », explique
Ismaïl, qui a tardé à prendre la décision de se marier à cause
des expériences d’échecs qu’il a observées autour de lui. «
Beaucoup de couples se disputent et vont jusqu’à se séparer
avant le mariage à cause de points de divergences sur les questions
matérielles. Nombreux sont ceux qui se connaissent mal et veulent
conserver des traditions discriminatoires envers la femme, ce
qui me déplaît », explique Ismaïl, qui ne pensait pas pouvoir
rencontrer une femme capable de partager ses idées. A 31 ans,
il fait la connaissance de Somaya. Une relation d’amitié est
née. Partageant les mêmes idées, la même conception de la vie,
ils sont arrivés à communier spirituellement au point d’être
tombés amoureux l’un de l’autre. Ainsi, ils décidèrent de se
marier. Bien entendu, ils ne feront pas de mariage traditionnel
pour éviter toutes les dépenses inutiles. En fait, cette relation
singulière a permis à Ismaïl et Somaya de mieux se connaître
et par conséquent de mieux se respecter. Ils se sont mis d’accord
pour éduquer ensemble leurs enfants. Ils ont aussi déterminé
leurs droits mutuels en tant qu’êtres humains et non pas comme
deux êtres de sexes opposés et qui vivent sous le même toit.
Atef, journaliste, ami de la famille et un des deux témoins,
trouve que les règles de ce pacte sont assez étranges. Il cite
le fait qu’Ismaïl ne peut voyager sans l’accord de sa femme
; il n’a pas non plus le droit de rentrer tard à la maison sauf
en cas de force majeure, et il ne peut pas prendre une seconde
épouse. « Des conditions inconcevables dans une société orientale
qui n’accepte pas facilement que l’homme soit obligé d’obtenir
le consentement de sa femme. C’est très bizarre, mais je pense
qu’Ismaïl est un cas particulier. C’est un artiste et un sentimental
», explique Atef, qui cependant ne cache pas son respect pour
ce genre de conception de la vie. Atef se rappelle du jour où
il a été convoqué par le couple Ismaïl et Somaya suite à un
différend au sein de la famille. « C’était lorsque sa femme
a accouché de leur premier enfant. Ismaïl tenait à appeler sa
fille Isis, un nom pharaonique, que la famille de Somaya n’a
pas apprécié », explique Atef, en ajoutant que Somaya a tranché
expliquant à ses proches qu’elle devait respecter le désir de
son mari car ils s’étaient mis d’accord pour que leurs enfants
portent des noms pharaoniques. Aujourd’hui, et après 7 ans de
mariage, ils ont Isis 6 ans et Osiris, 4 ans. Deux enfants qui,
contrairement aux autres, s’intéressent à la beauté de la nature
comme le raconte Somaya. En fait, tout est une question d’éducation
car les enfants évoluent dans un milieu familial qui diffère
des autres. Pourtant, le couple suscite de nombreuses critiques
et parfois des médisances de la part des gens. Par exemple lorsqu’Ismaïl
accompagnait sa fille, âgée d’à peine quelques mois, chaque
jour à la crèche située dans le même bâtiment que son lieu de
travail. « Je m’occupais d’elle la demi-journée jusqu’à ce que
sa mère finisse son boulot et vienne la récupérer à 14h », se
souvient Ismaïl en ajoutant qu’à aucun moment les réflexions
de ses collègues ne l’ont dérangé. « Tu es cinglé. A ce rythme,
tu vas finir un jour par accoucher », lui lance un jour un de
ses collègues.
Des réflexions
qu’il entend même quand ses amis lui rendent visite à la maison.
Ils sont surpris de le voir faire le va-et-vient à la maison
pour donner un coup de main à sa femme. D’autres encore s’étonnent
de voir les photos d’Ismaïl et de Somaya, elle portant la robe
blanche et lui un beau costume lors de l’anniversaire de leur
mariage, tous deux entourés de leurs enfants. En effet, le couple
tient à célébrer cet événement chaque année à la maison car
leurs moyens ne leur permettent pas d’organiser une grande fête
ou une sortie dans un restaurant.
Au fil des ans,
Ismaïl et Somaya ont fini par ne plus faire attention aux calomnies
et continuent de vivre comme ils l’ont envisagé. « Cela ne veut
pas dire que l’on ne se dispute pas. Mais quand cela arrive,
on adopte notre propre système », explique Somaya qui ajoute
que son mari et elle réservent une partie de la journée pour
débattre de ce qui ne va pas. « Si l’un de nous a failli à ses
responsabilités ou a commis une bévue, il est appelé à présenter
des excuses », précise-t-elle. Et Ismaïl d’ajouter : « Il faut
au moins un quart d’heure pour que le couple se réconcilie,
car l’accumulation des problèmes et du stress peuvent augmenter
la rancune entre le couple et détruire son harmonie », dit-il.
Ismaïl assure que
lorsque deux personnes vivent sous un même toit, elles doivent
parler de tout pour arriver à s’entendre. Même quand il y a
un soupçon de jalousie, Somaya assure qu’elle n’hésite pas à
en parler à son mari afin que tout soit clair entre eux.
Tous deux estiment
que ce pacte n’a plus beaucoup d’importance du moment qu’ils
le connaissent par cœur car il est devenu une partie intégrante
de leur quotidien. « Après 7 ans de mariage, on n’a plus besoin
de s’y référer ; on s’est mis d’accord sur chaque point et on
le respecte », assure le couple en chœur. Et de conclure : «
L’amour ce n’est plus de belles paroles ou des chansons romantiques,
ce sont les actes qui le traduisent ». Mais resteront-ils toujours
fidèles à ce pacte mutuel ? |