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expatriés . Ils sont arrivés en Iraq après la chute de Saddam, saisissant une opportunité professionnelle, ou parfois à la recherche d’une expérience humaine singulière. Avec la dégradation de la situation sécuritaire, certains ont été rapatriés. En attendant de prendre une décision définitive : partir ou rester.

Bagdad, option danger

Son premier voyage en Iraq remonte à juin dernier. Chadi Al-Saqqa, designer graphique de 30 ans, avait reçu une offre d’emploi de la chaîne privée de télévision Nahrein, qui diffuse depuis Bagdad. Une offre certes alléchante, mais qui a suscité doutes et craintes. Lui qui suivait comme tout le monde les nouvelles dramatiques de la situation en Iraq, ne pouvait s’imaginer en train de circuler dans les rues de Bagdad au milieu des tanks américains. Cependant, le désir de vivre une expérience singulière a fini par prendre le dessus. « Dès que j’ai mis les pieds en Iraq, j’ai remarqué les énormes 4x4 Hummer que je n’avais vus qu’au cinéma. Mais ce qui m’a le plus déconcerté, c’est que malgré les tirs et les bombardements quotidiens, la vie poursuivait son cours. Tous les magasins étaient ouverts, les gens circulaient facilement dans les rues, allaient dans les restaurants et cafés. Certaines rues étaient même à éviter à cause des embouteillages et de l’attente interminable aux feux de signalisation ». Tout montrait que la vie se déroulait normalement. Les rues spacieuses et pavées, les espaces verts à perte de vue, la propreté de la ville ont aussi attiré l’attention du jeune homme dès le premier jour. « Je sortais le soir pour faire mes courses ou dîner. Ce qui accentuait mon sentiment de sécurité au départ, c’est la présence de travailleurs égyptiens en Iraq. Partout dans les cafés, magasins ou restaurants, je tombais sur un Egyptien qui me racontait son histoire ou m’invitait chez lui. D’ailleurs, les Iraqiens plaisantent à ce propos en disant que les Egyptiens à Bagdad sont devenus plus nombreux que les citoyens iraqiens », dit Chadi.

En effet, le nombre d’Egyptiens, installés pour la plupart en Iraq depuis les années 1980, est estimé à 6 millions. Ils y ont fondé des foyers et font toutes sortes de métiers. La plupart d’entre eux se sont lancés dans le commerce ou ont monté des petits projets. Sous l’ancien régime, ils formaient une communauté qui profitait de certains privilèges dans les secteurs du logement et de l’acquisition de terres agricoles. Tout était fait pour encourager les Egyptiens à s’installer et à investir dans le pays. Cela explique pourquoi la plupart d’entre eux ont refusé de revenir en Egypte lors de la première guerre du Golfe en 1990-91, ou plus récemment cette année après la chute du régime de Saddam.

Pour Chadi, tous les indices lui confirmaient que dans ce pays il pouvait faire carrière, améliorer son niveau de vie et acquérir de l’expérience. Et il fait tout pour que son rêve se réalise. Le matin, au siège de la chaîne de télévision, entouré de ses trois collègues égyptiens, il travaille avec âme et conscience.


Danger permanent

Le soir, dans la villa où il loge avec ses collègues égyptiens, est un moment de relaxation et d’échange de nouvelles avec les familles au Caire. « Il faut nous voir, chacun avec son portable, en train de parler avec nos femmes, enfants ou proches. Dès que j’apprends aux informations qu’il y a eu un bombardement ou un attentat à la voiture piégée à Bagdad, je me dépêche de téléphoner à ma famille et lui dire que je suis bien vivant et qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter », dit Chadi. Mais, il ne peut pas tout raconter. « Parfois, les explosions ont lieu à quelques mètres de la maison ou de mon lieu de travail. Une fois, l’intensité de la déflagration a détruit les vitres de la villa que nous occupons », avoue-t-il.

Un danger permanent auquel il s’est adapté. « L’usage des armes dans ce pays nous a sidérés au départ. Mais nous avons fini par comprendre que l’Iraqien ne peut pas se passer de son arme : durant les fêtes et les funérailles, et pour manifester sa joie. Et même pour célébrer la victoire d’une équipe de foot, c’est toujours par des tirs qu’il exprime son allégresse », commente Saad, originaire de la Haute-Egypte, cuisinier à Bagdad.

« Mais nous avons fini par nous adapter. Chaque jour, nous tissons de nouveaux liens avec les Iraqiens et prenons contact avec les Egyptiens qui viennent d’arriver », confie Mohamad Abdel-Métaal, responsable de la production à la chaîne Nahrein, en Iraq depuis mai dernier.

Un réseau de connaissances qui s’élargit au fil du temps, et qui englobe la plupart des Egyptiens, qu’ils soient ingénieurs, techniciens, comptables, employés dans la société de téléphonie mobile, de la chaîne de télévision ou fonctionnaires de l’ambassade à Bagdad. Tout le monde se connaît, se croise et échange des nouvelles. Des liens qui servent à renforcer leur sentiment de sécurité, mais qui leur permettent surtout de faire jouer la solidarité en cas de difficulté.

Car ces dernières semaines, la situation à Bagdad n’a cessé d’empirer. Les mouvements de résistance qui se contentaient de prendre en otages des Américains et leurs alliés, et même des Français, s’en prennent actuellement aux Arabes. Pour preuve, les six Egyptiens pris en otages il y a un mois. « Enlever un étranger est devenu un véritable business. Des groupes s’échangent les otages pour demander des rançons exorbitantes. En fait, personne n’est à l’abri », confie Chadi. Et la réaction officielle du ministre de la Main-d’œuvre ne les a pas tranquillisés. « Nous n’avons jamais délivré de permis de travail aux Egyptiens partis en Iraq. Si quelques entreprises privées ont osé envoyer du personnel dans de telles conditions, elles doivent en assumer les conséquences », a-t-il affirmé.


Difficile équation

Se sentant menacés, ils ont dû changer leurs habitudes. « Nous avons cessé de sortir le soir et nous ne le faisons que si nous sommes escortés. Nous avons doublé le nombre des gardes à l’entreprise et à la maison », raconte Adham Al-Dib, responsable de la communication et de la promotion à la société de téléphonie mobile Iraqna. D’autres ont acheté des revolvers. « Je ne sais pas si je suis capable de tirer. Mais au moins j’ai l’esprit plus tranquille », confie Abdel-Métaal.

Ils n’ont donc pas baissé les bras. « Il s’agit de notre gagne-pain ; il faut continuer à travailler et prouver que nous sommes à la hauteur de la mission qui nous a été confiée. Notre vie est entre les mains de Dieu », confie Chadi.

Les pressions venant d’Egypte se sont de leur côté intensifiées, les familles considérant que toutes les fortunes du monde ne peuvent remplacer la présence d’un être cher. Et au Caire, les administrations concernées, conscientes du risque, ont cherché à rapatrier leur personnel le temps que la situation se calme. Arrivés dans la capitale, ces employés supportent difficilement d’être coupés de Bagdad. Tous les jours, ils se rencontrent, suivent attentivement ce qui passe en Iraq et demandent sans cesse des nouvelles de leurs collègues encore sur place. « Restez au Caire le plus longtemps possible. La situation ici n’est pas réjouissante », vient de leur annoncer au téléphone Tamer, un jeune ingénieur.

La décision de repartir ne sera pas facile à prendre. Elle dépendra de la perception et des intérêts de chacun. Adham Al-Dib confie avoir vécu en Iraq l’expérience humaine la plus riche de son existence. « Je ne peux nier que le côté matériel a été aussi la raison de mon choix. Mais le fait de me rendre à Bagdad à un tel moment de l’Histoire et de mentionner sur mon CV ma contribution dans ce grand projet me gonfle de fierté ». Un exploit professionnel que partage Abdel-Métaal. « Voir un projet naître et grandir sous ses yeux, un projet auquel on a collaboré de A à Z est en tant que tel une grande réussite. Chaque chose a son prix. Les gens peuvent penser que je suis fou, mais je ne pourrai savoir si j’ai eu tort qu’en vivant l’expérience ».

A chacun ses calculs. Chadi, lui, reste sceptique. « Mes aspirations sont plus modestes et ne valent pas tous ces risques. Le fait de me balader à minuit dans les rues du Caire, d’aller au cinéma avec ma femme et ma fille et d’avode quoi manger pour le reste du mois me suffit », dit-il. Seul le temps dira lequel d’entre eux a pris la bonne décision.

Amira Doss
 

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