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Dans ces nouvelles extraites de son recueil Sanadhak (Nous Rirons), publié chez Riyad Al-Rayès en 1998, l’écrivain syrien Zakariya Tamer se distingue comme d’habitude par un style cynique et sarcastique, non dénué toutefois d’envolées poétiques.

Nous Rirons

L’obscurité en haut, l’obscurité en bas

Nous vîmes notre voisin apparaître à son balcon, au septième étage de l’énorme immeuble dont nous habitons les caves ; ce que nous savons de lui nous poussa à lui agiter les bras, poussant des cris l’appelant et le priant de descendre nous rejoindre en bas pour une raison très importante ne pouvant être remise à plus tard. Nous ne fûmes pas étonnés lorsqu’il répondit rapidement à notre appel, et nous de lui dire : « Qu’est-ce que tu fais tout seul en haut ? Tu ne t’ennuies pas ? ».

« Et vous, que faites-vous en bas ? », il nous renvoya la question, le ton enjoué

Nous lui répondîmes : « On te propose une balade pour que tu voies ce que tu n’as jamais encore imaginé »

Il nous répondit que ce que nous lui proposions n’éveillait pas sa curiosité car il n’y avait rien qu’il n’ait déjà vu ou connu. Nous lui répondîmes : « Essaye, et tu verras qu’on ne ment pas »

Nous nous baladâmes ensemble sur la terre, poursuivis, encerclés, par les appels au secours ;

Nous avons vu des hommes creuser la tombe des femmes qu’ils avaient le plus aimées ;

Nous avons vu les femmes les plus magnifiques se transformer en poupées de cire et de soie ;

Nous avons vu des enfants et des oiseaux pendus à des potences ;

Nous avons vu des roses blanches que le sang répandu avait rendues rouges ;

Nous avons vu des rivières mendier l’eau aux sables ;

Nous avons vu des montagnes imposantes devenir poussière ;

Nous avons vu des mères jeter leurs enfants dans des poubelles ;

Nous avons vu des fils donner des coups de pied à leurs pères et mères en riant ;

Nous avons vu des hommes s’amputer les jambes sans hésiter pour obtenir le droit de résider dans les homes pour handicapés ;

Nous avons vu des hommes à vendre s’assombrissant lorsqu’ils ne trouvaient pas acheteur ;

Nous avons vu des idoles adorées et obéies et ceux qui s’insurgeaient jetés dans le feu de la vie ;

Nous avons vu des étoiles exiger des gens à la tête baissée de leur envoyer un dernier adieu avant qu’elles ne disparaissent ;

Nous avons vu des oiseaux qui avaient oublié comment voler ;

Nous avons vu des éléphants devenus fous supplier à des lapins terrorisés d’attendre un peu avant de les dévorer ;

Nous avons vu un rat poursuivre des chats courant à toute allure et miaulant terrorisés, à la recherche d’une protection ;

Nous avons vu les mots les plus beaux étouffés ;

Nous avons vu pleurer une roche ;

Nous avons vu une lune monter sur des villes où il ne restait plus que des suicidaires hurlant au secours face à ce qui est plus horrible encore que la mort ;

Nous avons vu des villes se lamenter toute la nuit et essuyer leurs larmes en riant dans la journée ;Nous avons vu des prisonniers haïr le jour de leur sortie de prison ;Nous avons vu des nations naître et mourir dans les tombes ;Nous avons vu des enfants qui ne savaient ni rire ni pleurer ;

Nous avons vu des peuples attendre la potence les yeux bandés tandis que leurs bourreaux retardaient l’exécution, jouissant de les voir terrorisés ;

Nous jetâmes alors un regard curieux vers notre voisin, l’omniscient. Il était assombri, en colère, comme si ceux qu’ils avaient vus, tous ces tourmentés, étaient ses enfants qu’il était incapable de secourir. Il n’essaya plus jamais de retourner là où il habitait, et le nombre de tourmentés augmenta.


Le dernier dîner

La famille Hawasli et la famille Kharboutli habitaient deux maisons voisines et leurs rapports étaient tellement cordiaux qu’on aurait dit qu’ils habitaient une seule et même maison. Mais soudain, les dissensions apparurent à cause d’un chien qu’avait acheté la famille Hawasli, la famille Kharboutli protestant sur sa présence, arguant que le chien était impur, que son haleine rendait toute chose impure dans un diamètre de quarante coudées. Ce à quoi la famille Hawasli répondit que son chien était obéissant, poli, bien élevé, gentil, pacifique, affectueux, intelligent, qu’il n’aboyait ni ne mordait, qu’il jouait avec les enfants et gardait la maison.

Quand les protestations de la famille Kharboutli augmentèrent, elle se vit opposer une réponse ferme et froide par la famille Hawasli : le chien était son chien et la maison sa maison, et elle était libre de faire ce qu’elle voulait. La famille Kharboutli vit là une offense sans précédent et courut acheter un chien féroce, qui mordait, aboyait nuit et jour, attaquait tous les passants, et à chaque fois qu’il sortait pour sa promenade, il adorait lever une de ses pattes arrières et uriner sur le pas de la porte de la maison qu’habitait la famille Hawasli, qui informa la famille Kharboutli des agissements quotidiens de leur chien. Mais la famille Kharboutli ne prit aucune mesure et se contenta de répondre que le chien est un animal avec lequel il était difficile de communiquer car il ne comprenait pas la langue arabe. La famille Hawasli patienta, espérant que la situation change. Mais rien ne changea et sa porte resta infestée d’une odeur dégoûtante et insupportable.

Et un beau matin, la famille Kharboutli découvrit que son chien avait été tué. Elle en fut très triste mais elle n’accusa personne de la mort de son chien et tint à organiser l’enterrement du défunt de manière appropriée à l’amour qu’elle lui vouait. Le chien fut placé dans un cercueil recouvert de soie rose ; hommes et enfants marchèrent derrière le cercueil à pas lents, vêtements noirs et têtes baissées, les femmes lançaient des hurlements, pleurant celui qui était mort dans la fleur de l’âge.

Quelques semaines après la mort du chien, la famille Kharboutli invita la famille Hawasli à dîner, afin que les rapports cordiaux se réinstallent. La famille Hawasli accepta l’invitation avec plaisir et se rendit au dîner avec hommes, femmes, enfants et le chien. Après leur entrée, les portes furent fermées secrètement à double tour, et les hommes, les femmes et les enfants de la famille Kharboutli se jetèrent avec des couteaux sur la famille Hawasli et leur chien, et égorgèrent tout le monde avant de les avoir nourris, et les enterrèrent dans le jardin de leur maison.

La famille Kharboutli délaissa alors le deuil, et annonça dans la ruelle que la famille Hawasli avait dû partir précipitamment en voyage. Mais leur joie fut de courte durée. Car, chaque matin, elle trouvait devant la porte de sa maison des traces d’urine, laissées là par un chien quelconque. Elle utilisa tous les moyens pour savoir qui était le coupable et le prendre sur le fait, mais en vain. Les ivrognes, les joueurs et les habitués des casinos qui rentraient chez eux à la fin de la nuit affirmaient avoir vu le chien de la famille Hawasli uriner sur la porte. On se moqua d’eux : le chien était parti avec la famille en voyage ; d’ailleurs, c’était un chien poli et bien élevé, au-dessus de tout soupçon.


Sanaa et Bahaa

Bahaa et Sanaa étaient installés dans un café au bord de la mer et Bahaa regardait Sanaa comme s’il écoutait de la musique mêlée au bruissement des vagues.

Il toucha sa main, et sentit qu’il était l’eau d’un fleuve courant dans des jardins emplis de pommiers et de cerisiers.

Il toucha sa main et lui dit que sa main ressemblait à un petit oiseau qui essayait de voler pour la première fois.

Il toucha sa main, et ses lèvres eurent envie de toucher sa bouche.

Il toucha sa main ; elle lui dit à voix basse : « Les gens nous regardent ». Il jeta un coup d’œil autour de lui et vit dans les yeux des gens quelque chose qui lui fit s’éloigner de sa main comme s’il s’agissait d’un scorpion qui allait le piquer. Il lui dit en chuchotant qu’il aimerait passer la nuit chez elle et dormir sur le même oreiller qu’elle. Sanaa rit et lui dit, enjouée : « Mais je t’ai invité tellement de fois et j’ai même insisté mais à chaque fois tu ne m’as pas fait honneur et tu m’as empêchée de dormir ! »

Bahaa lui répondit qu’il était sérieux, qu’il ne blaguait pas. Elle le regarda avec étonnement : « Tu as oublié que je vis encore dans la maison de mes parents, comment tu entrer et sortir ? »

Bahaa fut alors forcé de lui raconter ce qu’il lui cachait, à savoir qu’il pouvait devenir invisible quand il le voulait. Elle ne le crut pas et sourit, moqueuse. Mais elle fut forcée de le croire après qu’il eut essayé devant elle son don à devenir invisible. Et sa tête eut alors la chance de dormir de longues nuits sur son oreiller à elle.

Une nuit, elle lui demanda : « pourquoi ne pas devenir riches ? »

— Comment veux-tu qu’on devienne riches ?, s’étonna Bahaa.

— Il suffit que tu entres dans n’importe quelle banque en étant invisible, que tu prennes ce que tu veux et ressortes. Personne ne verra ni n’entendra rien.

— J’aimerais pouvoir faire ce que tu proposes, mais ma capacité à devenir invisible s’arrête dès que j’essaye de l’utiliser dans des buts non honorables.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Je ne savais pas que ce n’était pas honorable de voler une banque.

Bahaa resta silencieux. Sanaa lui lança alors, impulsive :

— A quoi sert alors ton don ?

— Il m’a permis de dormir sur ton oreiller.

Elle le regarda énervée, mais il était sincère. Alors, elle se sentit sourire, fière et un peu gênée .

 

Traduction de Dina Heshmat

Jalon

Né en 1931 dans une famille modeste, Zakariya Tamer est un écrivain syrien autodidacte. Il passe cinq ans en prison, de 1949 à 1954, à cause de son appartenance au Parti communiste syrien. A sa sortie, il publie son premier recueil de nouvelles Sahil al-jawad al-abiad (Le Hennissement du coursier blanc) et devient le rédacteur en chef de la revue littéraire Al-Maarifa, qui encourage les jeunes talents. De 1960 à 1978, il publie quatre autres recueils de nouvelles : Rabie fil ramad (Printemps dans les cendres), Al-Raad (Le Tonnerre), Démechq al-haraëq (Damas-Incendies), et Al-Nomour fil yom al-acher (Les Tigres du dixième jour). Après s’être consacré pendant un moment à l’écriture pour enfants, il revient à la nouvelle avec, en 1994, Nidaa Nouh (L’Appel de Noé), et en 1998 Sanadhak (Nous Rirons !).
 
 
 

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