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Al-Ahram
Hebdo : Comment pouvez-vous situer l’appartenance des
auteurs des attentats du Sinaï ? Pourrait-il s’agir d’un
groupe égyptien ?
Fouad Allam
: La façon dont ces attentats ont eu lieu est tout à fait
différente des méthodes jusqu’à présent adoptées par les
organisations terroristes égyptiennes. Celles-ci n’ont
jamais été aussi professionnelles et entraînées. L’opération
témoigne d’une préparation et de moyens sophistiqués.
Les auteurs des attentats ont utilisé au moins trois voitures
qui coûtent des centaines de milliers de livres égyptiennes,
ce qui est difficile pour les groupes égyptiens qui souffraient
toujours d’une crise financière, même lorsqu’ils étaient
à leur apogée. Ils volaient des bijoutiers ou des camions
pour gagner quatre ou cinq mille livres. Lorsqu’ils ont
enlevé le ministre des Waqfs, cheikh Al-Dahabi, ils avaient
réclamé 50 000 L.E. de rançon. Le seul moment où les groupes
terroristes ont pu connaître une certaine aisance financière,
c’est lorsque Aymane Al-Zawahri s’est allié à Bin Laden
pour fonder Al-Qaëda. C’est alors qu’ils ont pour la première
fois utilisé une voiture piégée pour tenter d’assassiner
le premier ministre Atef Sedqi, mais c’était un véhicule
d’occasion dont le prix ne dépassait pas les 6 000 L.E.
Je vois donc mal aujourd’hui un groupe égyptien disposant
de tels moyens financiers.
— Mais
le financement international de groupes terroristes comme
Al-Qaëda ne pose aucun problème ; les attentats au Maroc
ou en Arabie saoudite ne le prouvent-ils pas ?
— Les groupes
terroristes dans ces deux pays n’ont pas de problèmes
financiers. Ceux qui financent ou participent à ces opérations
sont classés parmi les riches. En Egypte, ils doivent
mener une grande opération de cambriolage pour avoir des
ressources. Mais on n’a pas témoigné d’opération d’une
telle envergure au cours des cinq dernières années, sauf
le hold-up de la banque de Qéna il y a huit ans. Quant
à Al-Qaëda, Ossama Bin Laden investissait environ 40 millions
de dollars au Soudan, au Yémen, dans certains pays européens
et encore aux Etats-Unis, ce qui lui fournissait entre
deux ou trois millions de dollars par an qu’il dépensait
dans des opérations à travers le monde. Aujourd’hui, l’argent
d’Al-Qaëda a été gelé dans le monde entier. Le mouvement
est assiégé depuis plusieurs années, il est recherché
par tous les services secrets du monde et on mène une
guerre régulière contre lui depuis trois ans. Si ici en
Egypte on a réussi avec nos moyens plutôt faibles et en
une courte durée à dévoiler les groupes terroristes qui
existaient et les démanteler, que dire alors des Etats-Unis,
d’Israël, du Pakistan, de l’Australie et de l’Espagne
avec tous leurs moyens et leurs services secrets qui courent
après Al-Qaëda ? Croyez-vous vraiment que cette organisation
existe toujours ?
— Seule
cette question de financement vous permet d’écarter les
groupes égyptiens ?
— Non, parce
que c’est aussi la première opération menée avec une si
grande habileté en Egypte. Les auteurs des attentats ont
repéré des défaillances sécuritaires, trouvé trois voitures
dans trois endroits différents en prenant toutes les mesures
de sécurité. Je suis donc sûr qu’il y avait au moins cinq
personnes par groupe, ce qui fait au total 15 personnes.
Ce groupe doit avoir bien été entraîné, car piéger une
voiture est une technique compliquée parce qu’il faut
placer les explosifs loin du moteur et du pot d’échappement
pour éviter leur explosion avant l’heure H. Les organisations
égyptiennes sont vraiment loin de ce genre de performance.
C’est pourquoi je crois qu’il y a un nouvel élément qui
est entré en jeu, permettant la formation de cette équipe.
Il faut relever aussi la nature des explosifs utilisés,
qui comme le disent certains médias, sont technologiquement
très modernes et ont un impact fort. Ils sont donc loin
du TNT ou de la dynamite dont disposent les bédouins.
Si c’est le cas, il s’agit d’une matière qui est venue
de l’étranger, d’autant plus qu’on parle d’environ 500
kilogrammes d’explosifs ; c’est énorme et n’est pas à
la portée des mouvements palestiniens.
— Si ce
n’est ni les Egyptiens ni Al-Qaëda, quelles sont alors
les autres pistes ?
— Je pense
qu’Israël a joué un rôle essentiel dans la préparation
de cet attentat et ensuite utilisé certains Palestiniens
pour sa mise en œuvre. Malheureusement, Israël dispose
de beaucoup d’agents dans les milieux palestiniens. Ils
sont infiltrés dans des organisations de résistance palestinienne,
il est donc très facile de les pousser à mener une telle
opération.
— Cependant,
il est difficile de penser qu’Israël pourrait sacrifier
ses relations avec l’Egypte en planifiant ces attentats
...
— Que dites-vous
des relations israélo-américaines ? Elles sont excellentes,
voire les meilleures qui puissent être entre deux Etats.
Alors pourquoi Tel-Aviv espionne-t-il Washington ? Ses
espions n’ont-ils pas été arrêtés et plusieurs affaires
n’ont-elles pas été dévoilées même si les deux parties
cherchent maintenant à imposer le black-out total. Les
Israéliens ont leurs propres calculs et ont des objectifs
qu’ils veulent atteindre. Pour ce faire, ils accorderaient
peu d’importance à n’importe quelle relation internationale,
y compris avec l’Egypte. L’essentiel pour Israël, c’est
son intérêt.
— Quel
serait l’objectif d’Israël ?
— Israël
cherche à affaiblir continuellement l’Egypte et à l’isoler
aussi. Il voudrait que notre pays soit toujours en plein
dans des troubles militaires, sécuritaires et économiques.
Parce que Tel-Aviv sait que l’Egypte est le seul pays
de la région qui pourrait entraver ses ambitions. Les
Israéliens veulent pousser les Egyptiens à s’aligner sur
leur politique, notamment dans ce qu’ils appellent la
guerre contre le terrorisme. Certains veulent voir Le
Caire envoyer des troupes en Iraq pour soutenir les Américains
à ce même titre.
— Pourrait-on
donc parler de défaillance sécuritaire égyptienne ?
— Il est
impossible à n’importe quel service de sécurité de disposer
d’un plan qui puisse mettre fin à 100 ou encore à 70 %
à toutes les opérations secrètes ou terroristes. Que dites-vous
de la sécurité américaine, allemande ou espagnole. Comment
a-t-on un jour réussi à assassiner un président américain
(Kennedy) puis celui qui l’avait tué. Comment a-t-on tenté
12 fois d’assassiner le président français Charles De
Gaulle ?
— Comment
expliquez-vous alors que l’Egypte ait ouvert ses frontières
aux Israéliens pour qu’ils puissent rentrer chez eux juste
après les attentats sans presque aucun contrôle ni aucune
interrogation ?
— Je suis
tout à fait d’accord que ceci ne devrait pas se produire.
Le b.a.ba des mesures de sécurité dans ce genre d’attaques
est d’encercler complètement le champ de l’opération,
de mener des investigations minutieuses pour tenter de
trouver des indices qui conduiront aux instigateurs. Tous
les gens qui se trouvaient sur les lieux devraient être
considérés comme des suspects à des niveaux différents. |