|
Sinaï
. Plusieurs thèses sont
avancées sur les instigateurs des attentats qui ont secoué
la péninsule. Elles vont d’Al-Qaëda aux organisations
égyptiennes, sans exclure les services secrets étrangers,
notamment israéliens. |
Trois
scénarios pour un triple attentat |
|
Grues
et bulldozers, débris et effets personnels, voitures calcinées
et hôtel en ruine ... Pompiers égyptiens en noir et trop
de couleur kaki. Ce sont les secouristes israéliens en
uniforme militaire ... Ici, sur le lieu de l’attentat
qui a ravagé le Hilton Taba dans le Sinaï, tout est signé
hébreu ... Les équipes de secours israéliennes sont présentes
en force. Elles ont emmené leurs appareils, installé une
tente pour leur chef et dressé une table pour servir le
café. Impossible de tourner le visage sans croiser le
regard d’un Israélien, un religieux même avec son châle
et son livre de prière. La scène est aussi ahurissante
que celle du bâtiment détruit. Pour la première fois depuis
la signature des accords de paix entre les deux parties
en 1979, les Egyptiens voient autant d’Israéliens en uniforme.
Ils ont peut-être pris l’habitude de rencontrer et d’avoir
affaire avec les dizaines de milliers de touristes qui
fréquentent cette zone allant de Taba à la frontière avec
Eilat jusqu’à Noweiba, à 70 kilomètres vers le sud, ou
encore à Charm Al-Cheikh et Dahab. Pour la première fois,
ils ont un objectif commun qui consiste à dégager les
corps ensevelis sous les murs effondrés de l’hôtel ou
encore retrouver des survivants. La tâche finie ... c’est
le retour à la normale. Enquête l’exige. Egyptiens et
Israéliens, s’ils sont en parfait accord sur le refus
du terrorisme, partagent des idées fort différentes sur
les instigateurs des attentats qui ont pour la première
fois frappé le Sinaï, cette péninsule symbole de la guerre
puis de la paix, était devenue synonyme de tourisme.
|
La piste palestinienne écartée
|
| L’Etat
hébreu a ainsi dans un premier temps accusé des mouvements
de la résistance palestiniens comme le Hamas ou le Djihad
d’être derrière ces opérations qui ont pris pour cible
des endroits où séjournent normalement une majorité d’Israéliens,
avant d’écarter cette piste. Tout simplement car comme
l’estime le vice-ministre israélien de la Défense, Zeev
Boim, « ce n’est pas le genre d’attentats que nous connaissons
de la part des organisations palestiniennes ». En Egypte,
on partage la même vision et on estime que les mouvements
palestiniens sont beaucoup plus intelligents et savent
qu’une telle opération aura des répercussions négatives
sur la position égyptienne vis-à-vis des Palestiniens.
Al-Qaëda est ensuite désignée du doigt et passe comme
« probabilité élevée », ce que favorisent les analystes
occidentaux aussi bien que les Israéliens. |
Les trois scénarios
|
|
Le chef
du bureau israélien chargé de la lutte antiterroriste,
Danny Arditi, a affirmé être « presque sûr qu’il s’agit
d’une action menée par des terroristes liés à Al-Qaëda
et qu’ils ont bénéficié de soutiens et de complicités
locales en Egypte ou de Palestiniens ». Accusations
hâtives selon les Egyptiens, qui se demandent : « Sur
quelles bases se fonde cette appréciation israélienne
? ». Magued Abdel-Fattah, le porte-parole du président
égyptien Hosni Moubarak, a ainsi estimé que « de tels
incidents comportent de très nombreux aspects qu’il
faut étudier (...) et qu’il ne faudrait pas se laisser
emporter par des tentatives visant à nous emmener dans
une direction particulière ». Ne pas se cantonner sur
la piste Al-Qaëda, c’est ainsi qu’agissent les enquêteurs
égyptiens en ce moment, en dépit de différentes revendications
faites par des organisations inconnues ou qui se disent
une branche du l’organisation de Bin Laden. En ce moment,
les services de sécurité égyptiens avancent trois scénarios.
Le premier accuse également Al-Qaëda et estime qu’un
groupe de personnes s’est infiltré à travers la frontière
il y a longtemps, s’est installé dans un endroit quelconque
en Egypte, puis s’est déplacé vers le Sinaï sous consignes
de ses chefs à l’étranger, s’appuyant sur un soutien
de quelques sympathisants. Le deuxième scénario serait
la présence en Egypte d’une cellule terroriste dormante,
mais qui reste en lien avec d’autres groupes à l’étranger.
Le troisième scénario et qui semble la piste la plus
importante pour les Egyptiens croit que des étrangers
travaillant pour le compte de services secrets étrangers
aussi ont mené ces attaques avec le soutien de quelques
Egyptiens. L’accusation d’Al-Qaëda se fonde principalement
sur le modèle d’exécution. Des véhicules piégés explosant
en plusieurs endroits à quelques minutes près. Diaa
Rachwane, spécialiste des mouvements islamistes armés
au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS),
écarte complètement la thèse d’Al-Qaëda, parce que,
selon lui, « Al-Qaïda, c’est soit l’organisation, soit
le réseau. La première, qui veut dire Bin Laden et Zawahri
et leurs proches, n’a plus les moyens ni la capacité
de mener des attaques hors de l’Afghanistan. Elle a
été exterminée à 70 % selon les propos mêmes des Américains.
Le réseau, lui, exige la présence sur place, dans un
premier temps, de mouvements ou de groupes radicaux
qui adoptent plus tard les idées d’Al-Qaëda, son idéologie
et sa méthode. Comme c’est le cas avec la Gamaa islamiya
en Indonésie ou les cavaliers de l’Orient en Turquie
». Or, il semble que dans le Sinaï, on n’a jamais fait
état de groupes islamistes ; même quand la vague de
terrorisme frappait au plus fort l’Egypte au cours des
années 1980. En effet, le Sinaï est une région assez
particulière sous haut contrôle sécuritaire. Ses habitants
sont surveillés et interrogés de temps en temps. Là-bas,
il n’y a que touristes, policiers et les fonctionnaires
qui travaillent dans le tourisme. Qu’en est-il des bédouins
? Diaa Rachwane précise que dans l’histoire des mouvements
islamistes partout dans le monde, en aucun cas les islamistes
n’ont eu recours à des éléments externes. Ils comptent
toujours sur eux-mêmes. En Egypte, on affirme que le
fait que des bédouins soient achetés par certaines parties
se limite aux services de sécurité ou les gangs, mais
jamais des mouvements religieux. Les sources policières
affirment que ce triple attentat qui a secoué le Sinaï
exige une préparation d’au moins quelques mois, la présence
sur place de ses auteurs surtout pour l’étude de la
région et des cibles pour la préparation des voitures.
Ce qui veut dire une préparation à long terme pour obtenir
cette quantité d’explosifs estimée à 600 kg.
Il y a
donc la piste qui implique les services de renseignements
étrangers, notamment le Mossad. On aime rappeler dans
les milieux arabes que les Juifs ont fait sauter l’hôtel
du roi David à Jérusalem dans les années 1940 pour faire
croire aux Britanniques que les Arabes en sont responsables.
Dans certains milieux on insiste sur le fait que le
type d’explosifs utilisé est très sophistiqué et très
moderne et ne peut pas appartenir à des individus ou
des organisations locales comme c’est le cas pour la
dynamite et le TNT. On rappelle aussi qu’aucun kamikaze
n’a été utilisé s’agissant d’explosions télécommandées.
La thèse d’une empreinte israélienne est cependant peu
fiable selon Emad Gad, rédacteur en chef d’Israeli Digest
publié par le CEPS. « C’est difficile. Tôt ou tard,
une participation israélienne à ces attentats serait
dévoilée. Tel-Aviv ne mettrait donc pas en risque ses
relations avec l’Egypte ».
Sur un
autre plan, Salaheddine Sélim, conseiller du Centre
de recherches du Proche-Orient basé au Caire, rappelle
que les conséquences directes de ces attentats est de
réduire Les revenus touristiques de l’Egypte, affecter
son rôle régional central et provoquer une confusion
sécuritaire au Sinaï. C’est pourquoi il appelle l’Egypte
à user de son droit figurant dans l’article 4 du Traité
de paix et réclamer un amendement des arrangements sécuritaires
dans le Sinaï pour sécuriser la zone C de Taba jusqu’à
Rafah et non seulement le corridor de Philadelphie.
La thèse
de la piste israélienne alimente toutes sortes de suppositions,
vu les antécédants entre les deux pays. Une piste où
il pratiquement impossible d’obtenir des preuves, le
tout restant à l’état vagues hypothèses non confirmées.
Une source policière anonyme avoue que par le passé,
récent même, il y a eu des opérations de sabotage israéliennes
en Egypte auxquelles les Egyptiens ont également répondu.
Cela n’a jamais été dévoilé, mais les deux parties le
savent. Rachwane affirme que « c’est pourquoi dans cet
attentat, même si une implication israélienne est confirmée,
l’Egypte n’accusera jamais Israël officiellement. L’acte
israélien serait vu comme une déclaration de guerre
».
|
Samar
Al-Gamal |
|
|
|
Le
symbole d’une trêve précaire |
| Taba
aujourd’hui ensanglantée par les attentats était l’un
des lieux où s’exprimait le mieux la
paix froide entre Le Caire et Tel-Aviv. |
Une petite
poche d’un kilomètre carré. En un clin d’œil, ce site
offre une vue panoramique sur cet infini désert, ses
plages et ses montagnes mais aussi un regard sur Eilat
l’israélienne, Aqaba la jordanienne, et les côtes saoudiennes.
On est à Taba, cette dernière partie du Sinaï restituée
par Israël à l’Egypte en 1989 après un verdict en sa
faveur rendu par un comité d’arbitrage international.
Malgré cette séparation juridique et territoriale, des
milliers d’Israéliens franchissent régulièrement la
frontière pour visiter cette station balnéaire égyptienne,
faisant la sourde oreille aux mises en garde renouvelées
de leur gouvernement. Les chiffres parlent ainsi d’au
moins une centaine de milliers d’Israéliens par an,
soit les deux tiers des visiteurs de cette région. A
seulement une centaine de mètres du poste-frontière
se situe le célèbre hôtel Hilton Taba ; cet établissement
de luxe construit à grands frais par les Israéliens
et devenu plus tard propriété égyptienne. C’est l’hôtel
symbole de la ville. Des sessions de pourparlers de
paix égypto-israéliennes avaient eu lieu ici. Et en
janvier 2001, Palestiniens et Israéliens y avaient entrepris
leurs négociations marathon pour tenter de parvenir
à un accord de paix avant dix jours. Egyptiens et Israéliens
s’y côtoyaient on parlait sans gêne hébreu et arabe.
Les Israéliens avaient le sentiment d’être chez eux.
Ils accèdent à la ville sans visa et sans changer la
plaque de leur voiture. Les Egyptiens ne s’y opposaient
pas ; ils acceptaient facilement les shekels. Bâtiment
historique jusqu’à ce jeudi 8 octobre lorsqu’une voiture
bourrée d’explosifs s’est écrasée dans son hall. Ici,
certains disent qu’avec la façade de l’hôtel qui s’est
écroulée, la paix déjà fragile est tombée en ruine.
Mais à voir Israéliens et Egyptiens travaillant ensemble
sur le champ de l’attentat, on se repose mille fois
la question.
|
S.G. |
|