Al-Ahram
Hebdo : Elu pour la troisième fois président de l’Union des
journalistes arabes, quel est votre plan pour le prochain
mandat ?
Ibrahim Nafie
: On va continuer notre travail habituel, c’est-à-dire accorder
de l’importance aux problèmes qu’affronte la presse arabe,
organiser des stages pour les journalistes, collaborer avec
les associations internationales pour évoquer des problèmes
régionaux. Mais ce qui est encore plus important, c’est qu’actuellement
la région passe par une période très critique de son histoire.
Il faut que les journalistes arabes se préparent de façon
particulière et c’est en fait notre premier souci pour les
jours à venir.
— L’union
est-elle préparée à une telle tâche ?
— Il faut avouer
que le rôle de l’Union des journalistes arabes prend chaque
jour de l’ampleur. Elle ne comptait que sept pays à ses débuts,
pour passer à onze, puis dix-sept, et enfin regroupe aujourd’hui
dix-neuf pays. Il y a des pays arabes où les syndicats et
unions n’étaient pas tolérés qui aujourd’hui cherchent à rejoindre
notre union. La vision des gouvernements arabes vis-à-vis
de la presse a changé. Ils ont commencé à comprendre ce que
représente la mission du journaliste, la liberté d’expression,
et ils savent que le journaliste doit avoir accès aux informations
pour pouvoir avoir un point de vue correct. Tout cela oblige
les gouvernements à respecter le journaliste et sa mission
sacrée.
— Dans le
dernier rapport de Reporters sans frontières, les pays arabes,
y compris l’Egypte, ont été placés parmi les derniers pays
en matière de liberté de la presse ...
— Il y a un progrès
dans ce sens. Il est vrai qu’il est lent mais on évolue quand
même. Il faut avouer que la marge de la liberté de la presse
dans certains pays arabes s’est beaucoup élargie. La majorité
des pays arabes commencent à croire à l’importance et à la
nécessité d’une réforme dans ce sens. C’est pour cela que
ces gouvernements vont adopter des mesures concrètes sur cette
voie sans aucune pression étrangère. Les gouvernements sont
actuellement convaincus du changement, ce qui est très important.
Personnellement, je suis très optimiste. Chaque pas, si minime
soit-il, vers la réforme au niveau politique, économique ou
social mène vers une réforme complète. Il y a vingt ans, on
ne concevait pas la réforme économique. La nouvelle génération
peut le vivre concrètement. Les décisions relatives aux impôts
et les douanes paraissent n’être qu’une simple étape, alors
que moi j’estime que c’est un bouleversement dans le pays.
Ce sont des revendications qu’on exigeait il y a 25 ou 30
ans. C’est la même chose pour la presse. C’est une chose que
je peux ressentir concrètement. J’ai vécu le temps où un censeur
révisait obligatoirement les articles. J’ai vu mon frère arrêté
et mis en prison pendant deux ou trois mois sans raison connue.
On ne pouvait guère protester. Aujourd’hui, quand j’ai le
sentiment que je peux rédiger sans tenir compte de l’opinion
d’une personne ou d’une autorité, j’estime que c’est excellent.
— La presse
« non gouvernementale » a plus d’influence sur l’opinion publique.
Peut-on réclamer l’indépendance de la presse ?
— La liberté
est une très grosse responsabilité. Le journaliste doit collecter
l’information, s’assurer de sa véracité. Je ne sais pas pourquoi
les gens associent la presse nationale au gouvernement. A
Al-Ahram, il n’y a aucun représentant du gouvernement qui
supervise mon travail. Toutes les décisions prises sont issues
du conseil d’administration. On ne perçoit pas un sou de l’Etat.
Pourquoi donc ce préjugé ? Il est vrai que c’est le Conseil
consultatif (sorte de Sénat) qui désigne jusqu’aujourd’hui
les rédacteurs en chef. L’affaire est compliquée : la presse
a un statut de propriété publique, dirigée par le Haut Conseil
de la presse qui est, lui, supervisé par le Conseil consultatif.
Cela dit, cette situation sera un jour remise en cause. Nous
sommes sur la voie de voir tous nos problèmes débattus publiquement
et en liberté.
— Les journaux
électroniques et les chaînes satellites font une forte concurrence
à la presse écrite ...
— Ce n’est pas
vrai, la preuve en est que chaque jour il y a de nouveaux
journaux et de nouvelles publications qui paraissent. L’influence
de la télé sur le public est momentanée. Certains lecteurs
aiment des écrivains en particulier, de tendances différentes,
dans tous les domaines politique, économique, sportif et autres.
Autre preuve aussi, Al-Ahram a créé 17 publications chacune
avec son administration, sa publicité ; chaque publication
est en effet autonome à l’intérieur de la société.
— Al-Ahram
compte-t-il vraiment lancer une chaîne-télé ?
— C’est une idée
que l’on étudie actuellement. Mais on ne commence pas de projet
sans une étude approfondie.
— Le président
du Syndicat égyptien des journalistes, Galal Aref, et certains
autres membres de ce syndicat ont adopté une attitude franchement
hostile à votre égard lors du congrès. Comment l’expliquez-vous
?
— Je n’ai aucune
explication compréhensible pour tout ce qui s’est passé pour
plusieurs raisons : en premier lieu je ne suis pas étranger
ni au syndicat égyptien ni à l’Union des journalistes arabes.
C’est-à-dire que j’ai été élu président du syndicat égyptien
sept fois et président de l’Union des journalistes arabes
deux fois — en dehors du mandat actuel — je n’ai donc usurpé
la place de personne. Ce qui se passe dans la tête des autres,
je ne peux le deviner. Je ne sais pas quelles sont exactement
les raisons pour lesquelles certains membres du syndicat égyptien
ont boycotté le congrès. Les membres du conseil du syndicat
n’étaient même pas au courant de ce qui allait se passer.
J’estime que l’attitude de Galal Aref, président du syndicat,
était oppressive. Deuxièmement, il était très clair que les
délégations arabes étaient de mon côté pour une continuité
de la présidence de l’union. Ceci est basé sur la logique
et non sur l’affection. C’est que l’union a réussi à s’imposer
sur les plans intérieur et international. C’est pour cela
que je ne comprends pas selon quel critère la décision du
boycottage a été prise. Même leur interprétation de l’article
22 était erronée ; ils disent que la présidence du congrès
doit être attribuée au président du syndicat du pays d’accueil.
On leur a fait comprendre qu’ils avaient mal interprété les
choses. On a tout clarifié : c’est au président de l’Union
des journalistes arabes de continuer à présider les travaux
du congrès jusqu’à la présentation d’un bilan des travaux
de son dernier mandat avec un rapport financier. Rien ne justifiait
donc cette attitude qui a donné une mauvaise image de l’Egypte
devant les délégations arabes.
— Mais cette
image s’est-elle améliorée lors du congrès ?
— La majorité
des membres du syndicat ne se sont heureusement pas retirés.
Au contraire, ils ont assisté aux sessions du congrès et ils
ont contribué de façon remarquable et efficace au déroulement
des discussions qui étaient de haut niveau.