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La vie mondaine
Le père Makari Younane, prêtre de la vieille église Saint Marc (morqossiya) du Caire, fascine ses fidèles par ses prêches vibrants et son pouvoir curatif. Pour illustrer les bienfaits de la foi, il s'appuie sur les textes bibliques dont il souligne l'actualité.
Prêcheur d'espoir

Regard brillant, souriant, actif, parfois silencieux, tout dans la conduite du père Makari invite à la méditation et au détachement œcuméniques. Qu'il s'agisse de vision du monde, de façon de vivre, d'énergie et finalement de stratégie, quelque chose de spirituel transperce de sa personnalité, traverse le temps et nous parle. Savons-nous l'entendre ? Rien n'est aussi sûr. Il utilise tous les moyens disponibles pour se mettre à la portée des cultivés, des analphabètes, des riches et des pauvres. « Il faut que tout dispositif rigide soit éliminé, que le champ de l'information soit général, que toutes les frontières qui séparent le monde d'ici-bas de l'au-delà soient abolies. Celui qui remporte la victoire en sachant tourner l'adversité en amour possède un don réellement divin », dit-il. Il possède un corps souple, fluide, tenace, sachant ouvrir et fermer. « Prières, supplications, larmes, professions de foi moralisatrices doivent aboutir à maîtriser l'ouverture et la fermeture des vannes de l'esprit, de façon à ce qu'il devienne si étroit que rien ne peut s'y immiscer, si vaste que rien ne peut l'englober ». Son corps recherche un rythme et un souffle qui le mettent à l'unisson du Saint Esprit. Un exercice de grand poids, équilibrant, trouvé par un habile rhéteur. Le profane, ici, reste interdit, il se sent trop lourd, embarrassé. Mauvaise disposition physique, exagération, mensonge, escroquerie, mauvaise poésie. Il explique que par cette transcendance spirituelle on peut traverser la pierre, le bois, les saisons, que tout a un rapport avec tout comme le temps.

Le père Makari se rapproche de nous, mais tout indique qu'il ira loin. Tout a l'air de se passer chez lui à l'intérieur. Il n'y a plus ni dedans, ni dehors. Quel repos, quelle précision, quelle richesse ... Il doit l'intransigeante morale et le rapprochement de la foi à sa mère qui l'a initié au jeûne et à la prière depuis sa tendre enfance, dans sa campagne natale du sud, bien qu'elle soit analphabète. Elle montait au toit de la maison pour être proche du ciel et faire sa prière. Alors qu'elle était gravement malade, il raconte que la Vierge lui est apparue et qu'elle a été guérie. Le père Makari a gardé de sa mère la radicalité et l'énergie de la foi. Plus tard, adolescent, il sera hanté par des préoccupations métaphysiques et morales.

Après le bac, il se rend à la capitale pour étudier les sciences à l'université. Un prêtre lui apprend à chanter des litanies et des chants religieux. Sa voix enchante les auditeurs. Sa jeunesse est ponctuée de crises mystiques. « Lorsque je commettais une faute, j'étais pris de remords, d'amertume et de chagrin. Le Saint Esprit me mettait à l'épreuve pour m'attirer vers la voie religieuse ». Il s'interroge avec lucidité sur ce qui fait l'identité de l'être, se penche sur les principes puritains. Il fait deux ans d'études supérieures d'éducation et de philosophie après son diplôme en sciences. Un lien s'est noué chez lui entre croyance religieuse et réflexion philosophique, où coexistent exercice de la raison et vérités révélées. Cela permet de dégager des textes bibliques singuliers, par le biais de l'allégorie, un message universel. Un jour, lisant la Bible, il part dans une longue méditation qui dure des heures. Le soir même, un prêtre l'invite à faire le prêche, dans une église, en s'inspirant du résultat de sa méditation. Son talent d'orateur se révèle alors. Des jeunes lui embrassent la main par reconnaissance, l'un d'eux lui demande à devenir prêtre. Il adopte des paroles du Christ : « Prenez conseil pour que vos cœurs ne s'endurcissent pas de la lourdeur des péchés ». Il décide de parfaire ses connaissances théologiques en s'inscrivant à la faculté de théologie.

Cependant, enseignant en sciences dans une école et marié à une tendre épouse, il s'installe dans un rythme quotidien propre à un tout petit bourgeois de la capitale. A l'origine, écartelé entre poésie et roman, le père Makari se jugeait plutôt romancier. Mais quel bonheur pour lui de faire des études en théologie. Il se met avec son épouse au service d'une église de Misr Al-Guédida, où il prêche chaque samedi. Son quotidien croisait occupations familiales et ecclésiastiques pour tisser un roman de vie plein de charme et de délicatesse. Sa foi débordante fut complétée par la maturité de son épouse, la profondeur de sa réflexion très liée à son christianisme qu'elle affirme : « Il n'y a rien de plus tendre, de plus sentimental que le réalisme chrétien ». En dépit des difficultés rencontrées au début du mariage, elle est capable de garder sa joie de vivre. Cependant, l'authenticité des sentiments et la modestie considérée comme suprême vertu de père Makari et l'obéissance aux impératifs de la vérité priment sur le matérialisme. Il abandonne la voie facile de l'enseignement pour se vouer à une vie ecclésiastique. Oscillant entre la vie civile et la vocation monastique, cette dernière l'emporte sur insistance d'un archevêque d'Assiout. A 35 ans, il est donc désigné prêtre à l'archevêché d'Assiout pendant huit mois avant de joindre l'église Saint marc pour poursuivre sa vocation. Désormais, il devient réputé pour ses prêches, qui sont à la fois des messages de foi, de courage, et de lucidité. Il connaît trop l'ampleur des défis posés à la foi chrétienne. « En raisonnant, j'ajoute foi à mes discours étayés d'idées des textes de la Bible pour montrer la vérité, ne pas abuser ceux qui ne peuvent pas encore ouvrir les yeux sur la réalité ». Son registre est celui du croyant qui, sans arrogance, passionné par l'infiniment grand autant que par l'infiniment petit, plus proche des savants ou des fidèles de base que des manuels théologiques, donne une leçon vibrante d'espérance. Par un langage dépourvu d’ambiguïté, il offre aussi d'un trait incisif, pour ne pas dire tranchant, des dénouements des plus impressionnants et convaincants, rendant grâce et gloire au Christ. Il écrit également des odes, des chants, des litanies qui sont des sommets de la poésie mystique chrétienne. « Celui qui lit la Bible, qui est littérature — c'est-à-dire récit, poésie ou discours rhétorique — parce qu'elle est parole de révélation, est capable d'écrire et de composer de la poésie », reconnaît-il. Il se met aussi à écrire des livres pour s’initier à la lecture de la Bible. Dans des livres comme Kotob al-selouk wal sira (Les Livres de la conduite et de l'itinéraire), Al-Aamaq al-rohiya fil qéraät al-kanasiya (Les Fonds spirituels des lectures théologiques), Amsal al-malakout (Paraboles du Roi), lemaza ana massihi (Pourquoi je suis chrétien), on trouve autant d'essais toujours lisibles, souvent savoureux sur les Evangiles. Il offre une exploration neuve de quelques textes du Livre où, précisément grâce à la poésie, « le monde est envisagé à travers les yeux de Dieu ». Les psaumes bien entendu sont aussi revisités et analysés pour donner le goût de croire. Il écrit : « Le mal existe, mais le bien aussi. Le beau existe. La tendresse existe. Le dévouement existe. La générosité existe. Ne pas faire entrer le bien dans une analyse de la condition humaine, c'est commettre une soustraction illégitime ». Il se bat contre un augustinisme mal compris, c'est-à-dire cette culpabilité héréditaire que le christianisme fait remonter au péché originel. Il se bat contre une exégèse officielle qui peine à prendre la mesure des exigences de l'Histoire et de la science. La foi éternellement jeune et tonique de ce croyant vaut mieux que les démonstrations les plus didactiques.

A partir d'une phrase de Jésus selon saint Luc — « C'est un feu que je suis venu jeter sur la Terre, et que désirais-je si ce n'est qu'il soit déjà allumé ? » (Luc, 12, 49 ) —, le père Makari manifeste aussi, sans aucun paradoxe, le retrait — fait d'humilité, de ferveur et de jubilation — de son intelligence au profit d'une intelligence plus haute, contenue dans ces paroles ardentes. Il maégalement une capacité à se laisser enflammer, et donc à propager ce « feu » en somme qui lui confère un pouvoir curatif.

Invoquant le nom du Christ, il a l'aptitude de se faufiler par des principes puritains dans les cœurs tourmentés de personnes possédées par des démons ou dans celui des malades qui cherchent la guérison. Il y entre comme dans la maison d'un malade qui n'aurait pas encore tout à fait conscience de son mal. Il y met de l'ordre. Le patient s'agite comme s'il était emprisonné par le diable ou la maladie qui l'habite, et après un grand vacarme, un immense désordre, des gémissements, il est enfin délivré.

La satisfaction des quêtes de chacun semble avoir force de loi chez le père Makari. On reste pantois à voir ailleurs le grand prêcheur, porte-parole des humiliés et des offensés, véritable autorité morale de son Eglise, s'indigner qu'un chrétien soit humilié alors qu'il réclamait ses droits dans un poste de police qui bafoue ses arguments. Ailleurs, encore, il demande l'égalité des chrétiens et des musulmans. « A eux de tirer de leurs traditions et de leur foi les fondements d'une culture capable de sauver l'Egypte de la décadence où risque de l'entraîner l'Occident en proie à une mondialisation échevelée ». Une manière aussi d'affirmer son égyptianité, dont il est fier. Une figure, une icône, une voix formidablement écoutée de l'église, tout cela est le père Makari. Il a du souffle, de la voix, de l'énergie à revendre. Son œuvre en témoigne, plus de 150 livres, 3 000 cassettes de prêche et de chants, une vie familiale et ecclésiastique riche. On espère que ce prêtre septuagénaire continue à travailler ses prêches et ses livres qui donnent envie de lire par leur style, leur élégance, leur sincérité et leur lucidité. Pourvu qu'il continue aussi à moduler sur sa propre lyre la musique de la religion. Ce n'est pas la moindre de ses merveilles. Contre toutes les preuves brutales, le raffinement qu'apporte père Makari est une idée qui pacifie dans ce monde qui devient parfois fou.

Amina Hassan

Jalons

1934 : Naissance.
1957 :
Diplôme de sciences de la faculté d'éducation.
1964 :
Diplôme supérieur spécialisé d'éducation et de philosophie.
1968 :
Prêche à l'église de Misr Al-Guédida.
1973 :
Diplôme de la faculté de théologie.
1976 :
Désignation à la prêtrise.
2003 :
Echappe par la foi à une grave tumeur.

 

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