Regard
brillant, souriant, actif, parfois silencieux, tout dans
la conduite du père Makari invite à la méditation et au
détachement œcuméniques. Qu'il s'agisse de vision du monde,
de façon de vivre, d'énergie et finalement de stratégie,
quelque chose de spirituel transperce de sa personnalité,
traverse le temps et nous parle. Savons-nous l'entendre ?
Rien n'est aussi sûr. Il utilise tous les moyens disponibles
pour se mettre à la portée des cultivés, des analphabètes,
des riches et des pauvres. « Il faut que tout
dispositif rigide soit éliminé, que le champ de l'information
soit général, que toutes les frontières qui séparent le
monde d'ici-bas de l'au-delà soient abolies. Celui qui
remporte la victoire en sachant tourner l'adversité en
amour possède un don réellement divin », dit-il.
Il possède un corps souple, fluide, tenace, sachant ouvrir
et fermer. « Prières, supplications, larmes, professions
de foi moralisatrices doivent aboutir à maîtriser l'ouverture
et la fermeture des vannes de l'esprit, de façon à ce
qu'il devienne si étroit que rien ne peut s'y immiscer,
si vaste que rien ne peut l'englober ». Son corps
recherche un rythme et un souffle qui le mettent à l'unisson
du Saint Esprit. Un exercice de grand poids, équilibrant,
trouvé par un habile rhéteur. Le profane, ici, reste interdit,
il se sent trop lourd, embarrassé. Mauvaise disposition
physique, exagération, mensonge, escroquerie, mauvaise
poésie. Il explique que par cette transcendance spirituelle
on peut traverser la pierre, le bois, les saisons, que
tout a un rapport avec tout comme le temps.
Le
père Makari se rapproche de nous, mais tout indique qu'il
ira loin. Tout a l'air de se passer chez lui à l'intérieur.
Il n'y a plus ni dedans, ni dehors. Quel repos, quelle
précision, quelle richesse ... Il doit l'intransigeante
morale et le rapprochement de la foi à sa mère qui l'a
initié au jeûne et à la prière depuis sa tendre enfance,
dans sa campagne natale du sud, bien qu'elle soit analphabète.
Elle montait au toit de la maison pour être proche du
ciel et faire sa prière. Alors qu'elle était gravement
malade, il raconte que la Vierge lui est apparue et qu'elle
a été guérie. Le père Makari a gardé de sa mère la radicalité
et l'énergie de la foi. Plus tard, adolescent, il sera
hanté par des préoccupations métaphysiques et morales.
Après
le bac, il se rend à la capitale pour étudier les sciences
à l'université. Un prêtre lui apprend à chanter des litanies
et des chants religieux. Sa voix enchante les auditeurs.
Sa jeunesse est ponctuée de crises mystiques. « Lorsque
je commettais une faute, j'étais pris de remords, d'amertume
et de chagrin. Le Saint Esprit me mettait à l'épreuve
pour m'attirer vers la voie religieuse ». Il
s'interroge avec lucidité sur ce qui fait l'identité de
l'être, se penche sur les principes puritains. Il fait
deux ans d'études supérieures d'éducation et de philosophie
après son diplôme en sciences. Un lien s'est noué chez
lui entre croyance religieuse et réflexion philosophique,
où coexistent exercice de la raison et vérités révélées.
Cela permet de dégager des textes bibliques singuliers,
par le biais de l'allégorie, un message universel. Un
jour, lisant la Bible, il part dans une longue méditation
qui dure des heures. Le soir même, un prêtre l'invite
à faire le prêche, dans une église, en s'inspirant du
résultat de sa méditation. Son talent d'orateur se révèle
alors. Des jeunes lui embrassent la main par reconnaissance,
l'un d'eux lui demande à devenir prêtre. Il adopte des
paroles du Christ : « Prenez conseil pour
que vos cœurs ne s'endurcissent pas de la lourdeur des
péchés ». Il décide de parfaire ses connaissances
théologiques en s'inscrivant à la faculté de théologie.
Cependant,
enseignant en sciences dans une école et marié à une tendre
épouse, il s'installe dans un rythme quotidien propre
à un tout petit bourgeois de la capitale. A l'origine,
écartelé entre poésie et roman, le père Makari se jugeait
plutôt romancier. Mais quel bonheur pour lui de faire
des études en théologie. Il se met avec son épouse au
service d'une église de Misr Al-Guédida, où il prêche
chaque samedi. Son quotidien croisait occupations familiales
et ecclésiastiques pour tisser un roman de vie plein de
charme et de délicatesse. Sa foi débordante fut complétée
par la maturité de son épouse, la profondeur de sa réflexion
très liée à son christianisme qu'elle affirme : «
Il n'y a rien de plus tendre, de plus sentimental que
le réalisme chrétien ». En dépit des difficultés rencontrées
au début du mariage, elle est capable de garder sa joie
de vivre. Cependant, l'authenticité des sentiments et
la modestie considérée comme suprême vertu de père Makari
et l'obéissance aux impératifs de la vérité priment sur
le matérialisme. Il abandonne la voie facile de l'enseignement
pour se vouer à une vie ecclésiastique. Oscillant entre
la vie civile et la vocation monastique, cette dernière
l'emporte sur insistance d'un archevêque d'Assiout. A
35 ans, il est donc désigné prêtre à l'archevêché d'Assiout
pendant huit mois avant de joindre l'église Saint marc
pour poursuivre sa vocation. Désormais, il devient réputé
pour ses prêches, qui sont à la fois des messages de foi,
de courage, et de lucidité. Il connaît trop l'ampleur
des défis posés à la foi chrétienne. « En raisonnant,
j'ajoute foi à mes discours étayés d'idées des textes
de la Bible pour montrer la vérité, ne pas abuser ceux
qui ne peuvent pas encore ouvrir les yeux sur la réalité ».
Son registre est celui du croyant qui, sans arrogance,
passionné par l'infiniment grand autant que par l'infiniment
petit, plus proche des savants ou des fidèles de base
que des manuels théologiques, donne une leçon vibrante
d'espérance. Par un langage dépourvu d’ambiguïté, il offre
aussi d'un trait incisif, pour ne pas dire tranchant,
des dénouements des plus impressionnants et convaincants,
rendant grâce et gloire au Christ. Il écrit également
des odes, des chants, des litanies qui sont des sommets
de la poésie mystique chrétienne. « Celui qui
lit la Bible, qui est littérature — c'est-à-dire
récit, poésie ou discours rhétorique — parce
qu'elle est parole de révélation, est capable d'écrire
et de composer de la poésie », reconnaît-il.
Il se met aussi à écrire des livres pour s’initier à la
lecture de la Bible. Dans des livres comme Kotob al-selouk
wal sira (Les Livres de la conduite et de l'itinéraire),
Al-Aamaq al-rohiya fil qéraät al-kanasiya
(Les Fonds spirituels des lectures théologiques), Amsal
al-malakout (Paraboles du Roi), lemaza ana massihi
(Pourquoi je suis chrétien), on trouve autant d'essais
toujours lisibles, souvent savoureux sur les Evangiles.
Il offre une exploration neuve de quelques textes du Livre
où, précisément grâce à la poésie, « le monde
est envisagé à travers les yeux de Dieu ». Les
psaumes bien entendu sont aussi revisités et analysés
pour donner le goût de croire. Il écrit : « Le
mal existe, mais le bien aussi. Le beau existe. La tendresse
existe. Le dévouement existe. La générosité existe. Ne
pas faire entrer le bien dans une analyse de la condition
humaine, c'est commettre une soustraction illégitime ».
Il se bat contre un augustinisme mal compris, c'est-à-dire
cette culpabilité héréditaire que le christianisme fait
remonter au péché originel. Il se bat contre une exégèse
officielle qui peine à prendre la mesure des exigences
de l'Histoire et de la science. La foi éternellement jeune
et tonique de ce croyant vaut mieux que les démonstrations
les plus didactiques.
A
partir d'une phrase de Jésus selon saint Luc — « C'est
un feu que je suis venu jeter sur la Terre, et que désirais-je
si ce n'est qu'il soit déjà allumé ? » (Luc,
12, 49 ) —, le père Makari manifeste aussi, sans
aucun paradoxe, le retrait — fait d'humilité,
de ferveur et de jubilation — de son intelligence
au profit d'une intelligence plus haute, contenue dans
ces paroles ardentes. Il maégalement une capacité à se
laisser enflammer, et donc à propager ce « feu »
en somme qui lui confère un pouvoir curatif.
Invoquant
le nom du Christ, il a l'aptitude de se faufiler par des
principes puritains dans les cœurs tourmentés de personnes
possédées par des démons ou dans celui des malades qui
cherchent la guérison. Il y entre comme dans la maison
d'un malade qui n'aurait pas encore tout à fait conscience
de son mal. Il y met de l'ordre. Le patient s'agite comme
s'il était emprisonné par le diable ou la maladie qui
l'habite, et après un grand vacarme, un immense désordre,
des gémissements, il est enfin délivré.
La
satisfaction des quêtes de chacun semble avoir force de
loi chez le père Makari. On reste pantois à voir ailleurs
le grand prêcheur, porte-parole des humiliés et des offensés,
véritable autorité morale de son Eglise, s'indigner qu'un
chrétien soit humilié alors qu'il réclamait ses droits
dans un poste de police qui bafoue ses arguments. Ailleurs,
encore, il demande l'égalité des chrétiens et des musulmans.
« A eux de tirer de leurs traditions et de leur
foi les fondements d'une culture capable de sauver l'Egypte
de la décadence où risque de l'entraîner l'Occident en
proie à une mondialisation échevelée ». Une manière
aussi d'affirmer son égyptianité, dont il est fier. Une
figure, une icône, une voix formidablement écoutée de
l'église, tout cela est le père Makari. Il a du souffle,
de la voix, de l'énergie à revendre. Son œuvre en témoigne,
plus de 150 livres, 3 000 cassettes de prêche et
de chants, une vie familiale et ecclésiastique riche.
On espère que ce prêtre septuagénaire continue à travailler
ses prêches et ses livres qui donnent envie de lire par
leur style, leur élégance, leur sincérité et leur lucidité.
Pourvu qu'il continue aussi à moduler sur sa propre lyre
la musique de la religion. Ce n'est pas la moindre de
ses merveilles. Contre toutes les preuves brutales, le
raffinement qu'apporte père Makari est une idée qui pacifie
dans ce monde qui devient parfois fou.
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