Maximes
et sagesse de l'Egypte ancienne ont consacré une part
importante à la nourriture. Pour les pharaons, boire et
manger font appel au pouvoir et à la possession. Le comportement
face à la nourriture était un garant de l'ordre social.
D'où le rôle de la cuisine dans la société. Dans la civilisation
pharaonique, fait culinaire et fait culturel vont de pair.
Pierre Tallet nous le montre tout en nous étonnant dans
son livre qui vient de paraître chez Actes Sud :
La Cuisine des pharaons. Historien et archéologue,
il s'est penché sur les pratiques des Egyptiens en matière
de cuisine dans une perspective anthropologique. Il n'en
exclut pas la diachronie.
Nous comprenons mieux le présent de la table égyptienne
en ayant un aperçu du prototype des menus actuels. Au
fil des pages, l'auteur nous informe de la consommation
des aliments, de la fabrication du pain et des gâteaux
(galettes de dattes, au miel, galettes à la bière, gâteau-shayt)
et de la manière d'apprêter les viandes à la pharaon.
La préparation et la conservation du poisson s'allie à
une recette de poutargue (les premiers batarekh)
et une sauce alexandrine pour poisson rôti sortie tout
droit du livre d'Apicius, un gastronome célèbre du Ier
siècle. L'auteur nous parle également des fruits et légumes
à travers une recette ancienne. Ainsi, « les gourdes
à la mode alexandrine » sont-elles mises en parallèle
avec des recettes toujours d'usage : foul médammès,
soupe de lentilles, téhina, hommos, moloukhiya
(la corette en soupe assaisonnée). A propos de
la moloukhiya, il est certain que la soupe se mangeait
au temps des Romains, mais la place de la moloukhiya
sur la table en période pharaonique, autrement qu'en salade,
demeure objet de débat. Comme on le voit, le chassé-croisé
de diverses préparations des mets donne ici des pages
où n'est pas oubliée la cuisine traditionnelle actuelle.
Puis, c'est le tour des corps gras, sucres, condiments
et boissons. On termine sur une note moderne avec le mode
d'emploi pour un repas typiquement égyptien.
Pierre Tallet
clôt son livre sur des éléments d'histoires pharaoniques
et des repères chronologiques tout comme il l'avait commencé
en citant ses sources historiques et en exposant ce qui
concerne la table du pharaon, l'alimentation du petit
peuple, les fêtes et banquets. La morale et l'alimentation
dans l'au-delà selon les croyances et les rituels qui
s'en suivent doublent le monde réel.
Quant à la
forme : façonné, relié et cousu, illustré de photos
de figurines et de scènes égyptiennes reproduites comme
par lithographie, le livre est un objet de collection.
Son papier teinté crème, le grand format à la française
et le signet en satin doré lui confèrent un aspect racé.
Bref, il a tout pour flatter le goût du lecteur. |
Le système
social de l'Ancienne Egypte condamne sévèrement le glouton
et l'ivrogne. Se tenir à table, surtout devant un supérieur
hiérarchique, relève d'un art complexe gouverné par la
rigidité des conventions. Sur terre comme au ciel, on
doit se préoccuper de survie grâce à la nourriture. Un
texte célèbre dit : « Je suis possesseur
de portions alimentaires à Héliopolis, mes portions sont
au ciel auprès de Rë, sur terre auprès de Geb. Je mange
de ce que les dieux mangent, je vis de ce dont ils vivent ».
Comme quoi la cuisine n'est pas uniquement un art d'apprêter
les mets. La culture culinaire possède une structure inconsciente
qu'il faut savoir décoder. A l'origine de la culture il
y a l'usage du feu de cuisine. On le sait. On sait aussi
depuis Le Cru et le Cuit et L'Origine des manières
de table de Claude-Lévi Straussque : « La
cuisine d'une société est un langage dans lequel elle
traduit inconsciemment sa structure, à moins que, sans
le savoir davantage, elle ne se résigne à y dévoiler ses
contradictions ». La cuisine, ainsi que le langage,
est une activité humaine universelle. Elle est digne d'intérêt
comme toute forme de culture savante. Et « pas
plus qu'il n'existe de société humaine sans langage, il
n'en existe aucune qui, d'une façon ou d'une autre, ne
fait pas cuire certains de ses aliments ».
Petite glose
nécessaire pour ne pas prendre à la légère les propos
avancés par Pierre Tallet dans La Cuisine des pharaons.
Ce n'est pas un livre à lire en bronzant devant une piscine,
mais plutôt dans une bibliothèque anglaise. L'objectif
annoncé par l'auteur semble en effet répondre à de doctes
notions scientifiques : « L'étude de la cuisine
égyptienne est l'un des meilleurs guides pour étudier
la mentalité profonde de la population égyptienne ».
La Cuisine des pharaons est donc un fil d'Ariane
qui nous guide dans les méandres de l'administration monarchique,
dans les principes d'organisation sociale et les fondements
économiques des pharaons.
Le menu
des pharaons
L'auteur
constate la variété des régimes alimentaires. Et le fossé
entre riches et pauvres. On ne mangeait pas la même chose
au long de l'année en fonction du calendrier de l'agriculture
ou du calendrier des fêtes familiales ou religieuses.
La temporalité
alimentaire de l'Egyptien de l'Antiquité cadencée par
le repas de midi, comme celui du fellah de nos jours.
Sur des bas-reliefs, on voit d'ailleurs des ouvriers munis
de paniers repas et qui prennent une pause-collation de
pain et d'oignon. Puis par le mesyt ou le repas
du soir. Qui est aussi le plus important, car celui où
l'on mange en famille. C'est aussi l'heure de recevoir.
Repas et convivialité laissent voir un événement socioculturel
de première importance. Le mesyt se déroule dans
une pièce d'apparat prévue exprès. Même dans les maisons
modestes, des bancs étaient aménagés pour faire asseoir
les convives. Le repas se sert alors sur un guéridon tandis
que le service s'effectue devant chaque invité.
De manière
générale, les pharaons avaient de la prédilection pour
le pain. On trouvait même du pain aux figues et une variété
de pain de graine de lotus. La fabrication du pain est
d'ailleurs une scène fréquente dans l'art égyptien tout
comme les étapes du cycle du blé. Il faut dire que le
blé était la production principale et une récolte de première
nécessité. Beaucoup de pains, encore reconnaissables,
ont été découverts dans un plat sur la table d'offrandes.
Si l'Ancien Empire est connu pour ses scènes de panification,
il l'est aussi pour ses moules coniques. Au cours du Nouvel
Empire, le moule à pain le plus fréquent est allongé et
possède l'aspect d'un doigt. Ce récipient est fabriqué
de façon grossière. Il semble être destiné à ne servir
qu'une fois. Parfois on le brisait après cuisson pour
en extraire le pain.
Du règne
végétal, à part l'ail et l'oignon, les pharaons ont aussi
emprunté le concombre, le radis, le pois chiche, le poireau
et le céleri. Les dattes, les figues le raisin, le sycomore,
le palmier, le doum et la laitue. Quant au foul (la fève),
c'était une nourriture importante. Les fèves servaient
aussi de salaires aux ouvriers.
Les jardins
fruitiers exigent la vigilance de jardiniers formés à
dure écoles. Dans la Satire des métiers, le jardinier
est décrit en ces termes : « Le matin, il
arrose les légumes. Le soir, il s'occupe des herbes. A
midi, il prend soin du verger ». Le jardin potager
était aussi présent dans l'imaginaire égyptien. Son espace
se divise en petits carrés qui permettent l'irrigation
des légumes.
Du règne
de la chair, les Egyptiens ont préféré les bovidés. En
général, leur consommation en viande était variée, mais
est restée réservée aux couches aisées de la société.
Qu'il s'agisse
de volailles ou de mammifères, le mode de préparation
le plus représenté par les moyens d'expressions égyptien
est sans conteste la grillade.
Rien de plus
logique, par conséquent, que de trouver essentiellement
des scènes de gril ou de rôtissoire dans les tombeaux
privés, qui avaient comme objectif d'assurer au défunt,
surtout aux rois, une nourriture digne dans l'au-delà.
Les Egyptiens élevaient et gavaient des espèces non domestiques
comme la gazelle et l'antilope, surtout l'oryx, l'addax
et l'ibex.
Du règne
des ovipares, les oies et les ppassaient de la marmite
à l'assiette. Les œufs, même ceux de l'autruche, étaient
appréciés.
Outre la
mythique eau du Nil, les Egyptiens disposaient de nombreuses
boissons. Le lait, le jus de grenade et le jus de caroube
étaient particulièrement prisés.
Chaque page
de La Cuisine des pharaons apporte sa moisson de
découvertes, de recherches et de déductions. Entre présent
et passé, saveurs et goûts, sensibilité d'époque et faits
concrets : tout un pan de civilisation et d'histoire
de la vie matérielle à découvrir. Si bon vous semble. |