| Al-Ahram
Hebdo : Dans la brochure de l’institut, l’islam est
perçu comme une question, une aventure, en tout cas comme une foi
en pleine évolution. Est-ce pour cela, à votre avis, qu’il suscite
autant de remous ?
Daniel Rivet : Je dois
dire d’abord que la brochure a été écrite par mon prédécesseur et
qu’elle n’a pas encore été refaite. L’islam est une question, mais
tout l’est. Mais l’islam fait peur pour d’autres raisons. J’aimerais
bien que l’islam ne soit pas une réponse définie une fois pour toutes
par qui vous savez. Je veux dire ceux qui ont monopolisé l’interprétation
du sens qu’il faut donner à l’islam. Que ce soit les spécialistes
du tafsir (interprétation) ou bien les idéologues comme les
islamistes. Mais l’islam fait peur pour d’autres raisons qui viennent
de très loin.
— Quelles sont
ces raisons ?
— L’identité européenne
s’est quand même forgée en grande partie contre l’islam. Beaucoup
plus que l’identité de l’islam s’est forgée contre le christianisme,
parce que le christianisme n’a pas été une menace avant le XVIIe
siècle. Je veux dire ce que les mongols ont été pour vous, l’islam
l’a été longtemps pour les chrétiens. Les Turcs étaient encore aux
portes de Vienne au XVIe siècle. La peste venait de l’Orient, et
périodiquement des poussées de l’Empire ottoman qui succédaient
à la conquête arabe, qui est quand même allée loin dans le continent
européen. Cela vient de très loin. Il y a un poids de la longue
durée qu’on ne peut pas comme ça évacuer par un coup de craie magique.
— Vous pensez
donc que cette espèce de peur irraisonnée remonte à loin et ne provient
pas forcément des événements présents. Qu’en est-il de la France ?
— En France, il y a
bien sûr des raisons beaucoup plus particulières, plus spécifiques.
La perte du Maghreb, surtout l’Algérie qui était la fille aînée
de la France, comme la France était la fille aînée de l’Eglise catholique
pour reprendre la formule, cette perte a fixé beaucoup de ressentiment,
de rancœur, un passé qui ne passe pas. Une sorte de bouchon dont
on n’arrive pas à se débarrasser. Je crois qu’il faut être lucide,
il ne faut pas se leurrer de bons sentiments. Pour pouvoir travailler
et agir, il faut d’abord prendre la mesure du fossé entre les deux
rives qui s’écartent. Et évidemment il y a l’actualité. Le Français
moyen qui regarde la télévision voit tous les conflits : le
conflit israélo-palestinien, l’Iraq. Il y a sans cesse une rumeur
de guerre et de violence qui vient de là-bas et qui est associée
de manière tout à fait injuste à l’islam. Alors tout le travail
des gens de l’IISMM et d’ailleurs, nous ne sommes pas les seuls
heureusement, à essayer de dissocier ce couple.
— Vous
faites un travail de fond sur l’islam, mais vous ne pouvez pas passer
à côté des polémiques et de l’actualité. Comment expliquez-vous
cela ?
— Si on met entre parenthèses
l’actualité, les troubles et les interrogations de nos contemporains,
on fait de l’islam une hypostase, comme un bel objet que l’on a
mis derrière une glace dans une armoire. Alors bien sûr on peut
parler d’Ibn Rushd ou de la théosophie gnostique iranienne au XVIIe
siècle comme on voudra. Mais on ne peut pas séparer les interrogations
civiques de nos contemporains de la production de la science. On
ne peut parler de l’islam si on ne voit pas que la France est aujourd’hui
agitée par la question de la laïcité et leur expliquer combien c’est
difficile de traduire le mot laïcité en arabe. Et puis on est bien
obligé de parler de la question du voile.
— Avez-vous
une opinion là-dessus ?
— Oui, mais elle est
personnelle. Je suis contre une loi qui légifère. Parce que je crois
d’abord que chez beaucoup de jeunes filles le voile est un masque
adolescent. Elles le portent le temps d’une saison. Faire une fixation
sur le voile, c’est prendre au sérieux une crise d’adolescence.
Chez un certain nombre de femmes, c’est un certificat de bonnes
mœurs, pour se marier ou sortir dans la rue et être en paix avec
son mari. Mais cela correspond aussi à un féminisme musulman, vous
connaissez bien en Egypte, et que le voile c’est reconnaître la
hakimiya (jugement) de Dieu seul. Si Dieu est mon seul souverain,
ma conscience n’a de comptes à rendre qu’à Lui seul et pas aux hommes.
Moi ça me déconcerte, parce que j’aimais mieux Hoda Chaarawi.
— Pensez-vous
donc qu’après les acquis de 1919 et l’enlèvement public du voile
par les femmes, on est en droit de se demander pourquoi il y a cette
« régression » ?
— C’est déconcertant.
Je ne suis pas du tout partisan d’indulgence ou de laisser aller
vis-à-vis des islamistes. Je pense qu’il faut livrer la bataille
en France aux islamistes, là où elle est indiscutable. Le port du
short en gymnastique, l’enseignement de la biologie telle que la
science l’a posée, l’enseignement de l’histoire telle que nous la
concevons, nous l’écrivons et nous la diffusons à l’intention de
l’information des citoyens de ce pays. S’il s’agit d’enseigner l’histoire
de l’indépendance de l’Algérie aussi bien que la Choa des juifs,
ce n’est pas aux islamistes de dire nous ne voulons que nos enfants
suivent cet enseignement parce que sinon vous êtes dans l’erreur.
Alors, envoyez vos enfants ailleurs. Les Français ont voulu arrêter
les Allemands avec la ligne Maginot, et là c’est la même chose,
c’est le mur, c’est la loi. Puis il faut avoir confiance en la capacité
de cette société à proposer aux femmes une image assez valorisante
de ce qui se vit aujourd’hui pour qu’elles n’aient plus besoin de
mettre le voile pour être en paix avec leur conscience. En plus
si on légifère, ces jeunes filles vont aller dans l’enseignement
privé, catholique ou musulman et ce serait dommage pour la République
française et la laïcité.
— Ce serait
fixer aussi une sorte de rébellion qui n’a pas vraiment lieu d’être ?
— Absolument.
Et puis c’est les stigmatiser, les mettre à part par rapport aux
garçons qui eux continueront à venir et n’en souffriront pas. Ils
sont derrière leurs petites sœurs pour leur dire de mettre le voile,
ce qui est une manière pour eux de les surveiller et les dominer.
— Pourquoi
l’islam de France et d’Europe est-il important ?
— Il est important pour
moi en tant que chercheur et ensuite en tant que citoyen. En tant
que citoyen, je voudrais absolument que l’islam trouve sa place
en Europe et en France. Je n’ai pas dit qu’il faut qu’il y ait un
islam de France, parce que cette formule anglicane d’avoir son islam
à soi, cela donne un islam fabriqué pour l’Etat et instrumentalisé
par l’Etat, comme en Egypte ou en Turquie. Mais il est important
que l’islam trouve sa place en Europe pour qu’il continue à accorder
de l’estime et de l’importance aux chrétiens dans le monde arabe
et d’une manière générale en Orient. Si nous faisons de la place
aux musulmans ici et si nous savons les faire accéder à la citoyenneté
et les intégrer dans l’espace politique européen et pas seulement
français, nous serons en meilleure position pour dire aux Etats
arabes et moyen-orientaux comme la Turquie ou l’Iran qui ont des
minorités chrétiennes : vous ne pouvez pas continuer, si vous
le faites, à traiter vos chrétiens en mécréants, en gens à la marge.
Mon deuxième argument est que bien sûr l’islam est important en
Europe parce qu’il peut être un montreur de conduite, un laboratoire
pour penser un islam des lumières, un islam de l’ouverture. Tout
ce travail d’ouverture qui a été fait en Egypte a été pratiquement
bloqué dans les années 1920 avec la bifurcation de Hassan Al-Banna
et Ali Abdel-Razeq, et puis Taha Hussein et ensuite l’ijtihad
(effort personnel) est fermé. Je crois que c’est ailleurs en terre
d'islam si je puis dire, où l’islam est très surveillé, approprié
par les Etats, instrumentalisé par les islamistes qui rendent un
culte à l’islam plus qu’à Dieu, c’est ailleurque l’islam peut être
repensé, réactivé, remis en relation avec la pensée contemporaine,
religieuse d’ailleurs. Regarder ce qui s’est passé dans le christianisme,
il y a quand même eu un effort de rénovation très important au point
de vue de la pensée. Les musulmans peuvent montrer qu’on peut vivre
dans une civilisation qui n’est pas musulmane et donc montrer qu’il
n’est pas nécessaire qu’il y ait une civilisation musulmane pour
le faire. Il faut dissocier la civilisation de la foi.
— Qu’en est-il
du projet de la formation des imams par le Conseil consultatif de
l’islam de France et l’IISMM ?
— Je pense que des instituts
de formation des imams en Europe et pas qu’en France qui prendraient,
comme on dit d’une plante, qui marcheraient, auraient un pouvoir
d’attraction sur les jeunes de là-bas qui en ont assez d’entendre
le même kalam (paroles) complètement obturé et répétitif.
Et qui se diront : je veux aller à Paris, Amsterdam ou Londres
pour aller étudier cet islam de recherche. On n’y est pas encore,
mais pourquoi pas ? On a bien dit qu’il fallait aller chercher
le savoir jusqu’en Chine. C’est moins loin. Le Conseil consultatif
de l’islam de France doit constituer une commission, je ne crois
pas qu’elle ait été à ce jour nommée, pour dessiner l’architecture
de cet institut de formation des imams et d’habiller le contenu
du savoir qui sera diffusé. Personnellement, étant un universitaire
et n’étant pas musulman, on ne m’a pas demandé de penser le projet,
mais de définir quels pourraient être les points d’appuis scientifiques
que l’université offrirait à cet institut. Il faut aussi que les
imams aient une formation dans la législation française, qu’ils
sachent un petit peu les problèmes d’ici. Avoir quelques éléments
de la psychologie, avoir un certain savoir pratique sur cette société.
Mais c’est une proposition qui va sûrement demander des négociations.
Ce n’est pas encore fait.
— Pouvez-vous
me parler de la tendance antihistorique des intégristes ?
— Ils ont une vision
très sombre, très catastrophique des choses. Ce sont de grands angoissés.
Cette angoisse des temps modernes qui fait partie de notre monde
trouve ici une réponse mauvaise. Mais qui a une source d’inquiétude
et d’angoisse légitime. Nous sommes condamnés devant les questions
d’aujourd’hui à l’inquiétude. On ne reviendra jamais à l’enchantement
du monde d’autrefois. Mais cette inquiétude peut être féconde. Les
intégristes ont une vision en héritiers de la Salafiya très négative
de l’islam. Il y a eu le prophète, les rachidouns et puis
il y a comme un retour à la Jahiliya. C’est une vision intolérable
de l’islam. Il existe depuis 14 siècles, on ne peut pas dire qu’il
n’y ait eu que 50 ans d’islam.
— Ils oblitèrent
complètement l’âge d’or et de lumière de l’islam ?
— Complètement. Voyez
l’Egypte des Mamelouks au XIVe et XVe siècles, quelle grandeur !
Cette notion de décadence est fausse. Il n’y a pas grandeur et décadence.
Il y a une civilisation et une société qu’il faut comprendre par
le biais de l’histoire. Il faut tout assumer, tout étudier et comprendre.
Mais là où les islamistes ignorent aussi l’histoire, c’est qu’ils
font une reconstruction purement idéologique de l’islam. Une reconstruction
qui appauvrit, qui caricature complètement ce qu’est l’islam. Ils
rêvent d’une cité vertueuse et c’est un projet très dangereux, qui
ignore la pesanteur de l’homme et de l’histoire. Il y a une distorsion
entre les potentialités qui existe dans toutes les sociétés du monde
musulman et le verrouillage politique depuis 30 ou 40 ans qui donne
des résultats tout à fait affligeants.
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