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Loisirs
. Malgré des conditions de vie éprouvantes, les plus démunis
parviennent à mettre leur misère entre parenthèse, le temps
d'un jeu, d'une conversation, ou d'une balade sur le Nil pour
une poignée de piastres.
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Distractions
de fortune |
| Regarder
un film au cinéma, une pièce de théâtre, aller au restaurant,
ou tout simplement se rendre au club pour passer du temps avec
ses amis ou faire du sport, sont des loisirs inconcevables pour
les familles les plus démunies, notamment ceux qui habitent
les quartiers populaires, à l'instar des habitants de Manchiyet
Nasser. Même si là-bas, les gens trouvent tout de même des distractions,
à leur portée. « C'est quoi se distraire ? On a
tellement de problèmes que nous n'avons pas le temps d'y réfléchir »,
s'interroge avec un brin de dérision un père de famille. Manchiyet
Nasser est un bidonville où tous les habitants vivent dans des
conditions très précaires, et souffrent de maladies diverses.
Dans ce quartier, le taux de criminalité est alarmant en raison
du chômage et de la pauvreté. C'est aussi une zone privée d'infrastructures,
malgré toutes les promesses faites par le gouvernement pour
améliorer les conditions de vie des gens.
Mais
vivre dans la précarité ne signifie pas être privé de tout plaisir,
et il faut bien tenter d'oublier sa misère. Dans ce quartier
presque isolé du reste du monde par une muraille, la rue demeure
le seul refuge et l'unique moyen de distraction. Hommes, femmes
et enfants y passent la majorité de leur temps, pour fuir l'exiguïté
des logis. Oum Réda, la trentaine, a sept enfants. Installée
devant son petit kiosque, elle vend des bonbons et autres friandises
pour aider son mari qui travaille la journée, comme la plupart
des habitants du quartier. Originaire de Manchiyet Nasser, elle
dit ne quitter ce quartier que pour se rendre à Hussein ou Ataba
pour y acheter sa marchandise. Quant à Sahar, 19 ans, qui travaille
toute la journée dans une usine, sortir, pour elle, veut dire
se rendre à des fiançailles ou un mariage, c'est tout.
Généralement,
femmes et jeunes filles n'ont pas d'autres loisirs que de papoter
entre elles. Causer de tout et de rien ou se remémorer le temps
passé était le passe-temps favori des femmes lorsqu'elles se
rassemblaient pour pétrir le pain, d'où l'expression « lat
et agn », qui établit un lien entre pétrir et papoter.
Aujourd'hui, et dans beaucoup d'autres quartiers, c'est dans
la rue que se rassemblent les hommes et parfois même les femmes
pour s'échanger les bonnes et mauvaises nouvelles. Quant aux
enfants, ils envahissent eux aussi la chaussée. « Les
enfants, eux, inventent des jeux de rues et s'y adonnent avec
habileté ou en adaptent d'autres qui cadrent avec leur milieu,
une créativité toujours en éveil afin de disposer de ce droit
de se distraire », explique le Dr Abdel-Aziz. En effet,
dans la rue, les bambins de tous âges déambulent, passent leur
temps à jouer à la toupie, aux billes ou au ballon. Ils y font
parfois même leurs devoirs. Les filles, quant à elles, préfèrent
s'amuser à la marelle, à la corde ou avec leurs poupées de chiffon.
Dans
ce bidonville, les familles sont souvent composées de cinq à
six enfants. Les parents gagnent très peu d'argent et n'ont
pas l'occasion de sortir de leur environnement. « Pour
ces couples issus de milieux défavorisés, faire des enfants,
c'est aussi une façon de se faire plaisir », explique
Imane Beibars, anthropologue et présidente d'une ONG de développement
de la femme qui a installé deux de ses bureaux dans ce quartier.
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Trictrac,
haschisch, et papotages
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Familles
nombreuses, revenus très maigres, exiguïté des logements et
surtout chômage ... Les problèmes n'en finissent pas pour
ces habitants. « Vous voulez savoir comment les jeunes
se divertissent ; ils fument du bango (marijuana
égyptienne) dans les cafés ou font les voyous dans la rue »,
explique sans détour l'un d'eux. Dans les cafés répandus un
peu partout, la même scène se répète. Des jeunes attablés fument
la chicha, roulent des cigarettes de bango, jouent
aux cartes, aux dominos ou au trictrac. Les regards fixés sur
un écran de télévision, ils regardent les images défiler et
rêvent de ce luxe qui leur est interdit. Et même si tous les
gens du quartier ne sont pas équipés d'un satellite, faute de
moyens, la télévision demeure un de leur seul moyen de divertissement.
Soad, âgée de 19 ans, confie qu'elle suit assidûment tous les
feuilletons et programmes, et connaît les noms de toutes les
nouvelles stars de la télévision. Dans la pièce étroite où s’entasse
toute la famille, 7 personnes au total, la télévision constitue
l’essentiel du décor, même le réfrigérateur et la cuisinière
sont absents. « Après avoir fini la corvée du ménage,
la télévision est notre seule distraction, mes voisines et moi ».
Une façon, selon le Dr Elhami Abdel-Aziz, professeur de psychologie
à l'Université d’Aïn-Chams, de compenser leur manque de moyens
et d'oublier leurs conditions de vie misérables.
Dans
ce bidonville, pour surmonter le coût parfois inaccessible d'un
loisir, on s'arrange entre copains ou voisins. Hassan, qui habite
le quartier, a décidé de mettre fin à sa situation de chômeur
en installant quelques chaises et tables dans la rue et un réchaud
à gaz pour préparer et servir du thé ou du café. Abdel-Razeq,
marchand ambulant, vient se réfugier chez lui pour fuir les
rafles de police ; Eid, chauffeur de microbus, tente d'oublier
les tracas que lui causent les agents de la circulation, et
Mohamad, ouvrier saisonnier, y vient pour s'y relaxer. Tous
les trois se retrouvent chez Hassan à jouer aux cartes, à discuter
de leurs problèmes en sirotant un verre de thé ou un café. En
fin de journée, celui qui a assez d'argent ira régler Hassan,
les autres rembourseront le prix de leurs consommations à leur
ami dans les jours qui suivent ou l’inviteront un autre jour.
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Divertir
les autres, un vrai business
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D'autres
ont pensé monter des petites entreprises de divertissement
comme le petit Aymane, 10 ans, qui a demandé à son père de
lui acheter une table de billard pour distraire les
jeunes du quartier. C'est au coin d'une rue qu'il a installé
sa table. Une heure de jeu coûte 5 L.E. Mais comme le reconnaît
Aymane, personne n'a les moyens de payer cette somme. Pour
une livre ou 1,5 L.E., chacun s'amuse suivant son argent.
« Malgré tout, mon affaire se porte bien et cela me
permet de partager une partie de billard avec mes clients »,
explique Aymane.
Si
le projet d’Aymane attire du monde, d'autres sont moins chanceux.
C'est le cas de Mansour, un ancien boucher qui suite à un
accident est handicapé. Il a alors acheté deux écrans pour
permettre aux enfants du quartier de s'amuser avec des jeux
électroniques contre la modique somme de 25 ou 50 pts. Mais
ce business ne fonctionne pas comme Mansour l'aurait souhaité.
« Beaucoup de parents n'ont pas les moyens de donner
quelques sous à leurs enfants pour se distraire. De plus,
beaucoup ne savent pas jouer correctement et se lassent de
ces jeux », explique Mansour, qui a 7 bouches à nourrir.
Chômage
ou conditions de vie difficiles n'empêchent pas les jeunes
de ces milieux défavorisés d'improviser des sorties ou des
petites escapades à bon marché, notamment pendant les fêtes
ou durant les week-ends. Passer une journée dans un jardin
public, aller regarder deux ou trois films dans un cinéma
de deuxième ou troisième classe, ou encore organiser une promenade
à Ismaïliya ou à Qanater qui ne coûtera que 10 L.E., ne sont
pas des choses impossibles. « Je dois faire mes comptes
correctement. Avec ma petite amie, je prends un bateau qui
m'amène à Qanater. Nous y passons la journée sur le gazon
d'un des jardins situé au bord du Nil, et nous retournons
en fin de journée sans avoir eu à dépenser trop d'argent »,
explique Mohamad, étudiant, qui habite un des quartiers populaires
du Caire. Le Nil reste l'endroit idéal pour ces gens qui ont
fait de sa corniche et de ses bateaux un coin pour se balader,
surtout les jeunes qui sont fiancés ou qui veulent promener
leurs dulcinées. Ils représentent la clientèle essentielle
des bateaux sur le Nil. « Une promenade d'une heure
en bateau sur le rythme d'une musique orientale, où les filles,
emportées par lmélodie, commencent à se trémousser, vaut tout
l'or du monde et tout ça pour 2 L.E. seulement »,
confie un jeune du quartier de Mounib. En compagnie de ses
amis, il a pris l'habitude de sortir tous les jeudis soirs.
Mais des sorties qui ne dépassent pas les limites de leurs
moyens. « Aller au cinéma, flâner dans les rues, s'attabler
dans un café, l'essentiel c'est que l'on ne dépense pas plus
de 10 L.E. Le dîner, c'est souvent du foul ou du kochari,
et chacun paye son propre repas, selon le système anglais »,
explique Mohamad, tout en ajoutant que chacun fait attention
au contenu de son porte-monnaie, question de prendre du bon
temps sans être pris au dépourvu. Une raison pour laquelle
ces jeunes demandent les prix à chaque fois qu'ils pénètrent
dans un endroit. Il se souvient du jour où il a frémi de peur
lorsque sa camarade à l'université a formulé le vœu de déjeuner
avec lui chez Kentucky Fried Chicken ... « Je
savais que le repas coûtait 12 L.E. Heureusement que j'avais
13 L.E. en poche, j'étais soulagé ». Cependant, lui
comme beaucoup d'autres, ne se laissent pas aller et profitent
tant qu'ils le peuvent, avec les moyens du bord.
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Doaa
Khalifa |
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