| Elle ouvrit les yeux à la première
sonnerie de son téléphone portable. Elle tendit la main vers
l'élégant petit appareil, posé sur la petite table de chevet
rectangulaire, ornée de motifs asiatiques sculptés. La lumière
fluorescente, qui illumina l'écran du petit appareil, dura plusieurs
secondes, ce qui lui permit de jeter un rapide coup d'œil à
l'heure qui s'y affichait : six heures trente. Elle referma
les yeux, essayant de continuer son sommeil, mais les pensées
tempétueuses qui lui traversaient la tête firent échouer sa
tentative. Elle
se leva lentement. Elle descendit ses pieds vers le sol, à
la recherche de ses mules, tandis que ses yeux, à demi fermés,
commençaient à percevoir la pâle lumière qui filtrait par
les persiennes des volets de la fenêtre. Elle perçut les gazouillis
des oiseaux qui se rassemblaient en nombre à cette heure matinale,
et sa mémoire fut vrillée par des flashs de souvenirs qui
lui parvinrent à travers les barrières du temps.
Elle se dirigea
vers la salle de bain en passant par le salon qui occupait
le milieu de l'appartement et dans laquelle son père avait
installé le récepteur de télévision et qu'il avait décrétée
salle de séjour. Il avait en outre retiré les meubles de la
salle à manger et les avait installés dans la pièce s'ouvrant
sur le balcon qui donnait sur la place Talaat Harb. Elle longea
le long couloir, dans lequel s'ouvrait la porte secondaire
de l'appartement, et sur la gauche duquel s'alignaient le
réfrigérateur, le congélateur, la machine à laver et un petit
lave-mains surmonté d'une petite glace rectangulaire. Au bout
du couloir, une porte ouverte annonce la salle de bain, alors
que sur la droite, s'ouvrait, sans porte, la vaste cuisine.
Elle se lava
le visage à plusieurs reprises puis, dans la glace, se contempla
les yeux marqués par le sommeil et la fatigue. Elle remarqua
que ses paupières inférieures étaient plus bouffies que d'habitude
et leur image persista bien après qu'elle eut fermé les yeux,
en se mettant la tête sous l'eau qui coulait du robinet aux
lignes modernes et d'un éclat argenté brillant. Elle laissa
l'eau s'écouler sur sa tête jusqu'à ce qu'elle fut assurée
que sa chevelure, d'un noir anthracite et relativement courte,
était bien mouillée. Elle tira alors à elle la serviette accrochée
à gauche du lavabo de couleur rose et elle se mit à sécher
ses cheveux tout en se dirigeant vers la cuisine.
Elle chercha
la bouilloire électrique jusqu'à ce qu'elle l'eut trouvée.
Elle ouvrit alors une bouteille d'eau minérale, en versa le
contenu dans la bouilloire, appuya sur le bouton de mise en
marche, puis se dirigea vers la chambre à coucher.
Là, elle ouvrit
la grande valise de voyage, farfouilla un peu dans son contenu
jusqu'à ce qu'elle eut retrouvé le sac avec lequel elle était
sortie, la veille, de la boutique sous douane, après en avoir
terminé avec les formalités d'arrivée. Du sac, elle sortit
la bouteille de brandy français de marque Three Barrells,
sa marque préférée, et se dirigea de nouveau vers la cuisine.
En arrivant à hauteur de la porte du salon, à sa droite, et
qui fait face à la porte d'entrée principale de l'appartement,
elle remarqua une grande chaîne HI FI, traînant sur une des
étagères de la bibliothèque, non loin de la porte. Elle changea
alors immédiatement de direction et alla se poster devant
l'appareil où elle se mit à parcourir des yeux la pile de
disques rangée à côté. Dans la pile, elle choisit un disque
de Paul Anka, puis ouvrit le chariot de l'appareil qui s'avança
vers elle, prêt à accueillir trois disques. Elle y déposa
le disque, repoussa le chariot et poussa le bouton de mise
en marche. Avant qu'elle n'eut quitté le salon, la voix masculine
et chaude s'écoula des enceintes acoustiques avec sa célèbre
chanson PAPA. Ceci aurait dû l'ébranler, mais elle
se contenta de lui tourner le dos et se dirigea vers la cuisine,
d'une démarche lourde, les épaules enveloppés d'un châle vert
sombre, vêtue d'un T-shirt blanc, court, qui lui arrivait
à mi-hauteur des cuisses, et contrastait avec la couleur noire
de sa petite culotte.
Elle finit par
préparer le café du matin, avec les mêmes dosages qu'à l'habitude
et comme elle avait pris le pli de le commander à Paris ou
ailleurs : un café noir, fort, sans sucre, auquel elle
ajouta l'équivalent d'un bouchon de brandy. Elle s'installa
dans un fauteuil confortable, revêtu du tissu de velours de
couleur rouge bordeaux et qui occupait le milieu du salon.
Elle tira une cigarette de la boîte de Gauloises, rouge,
qui se trouvait à côté d'elle et l'alluma. Elle prit ensuite
une gorgée de café après en avoir humé l'arôme qui se mêlait
au parfum de brandy.
Elle était là,
silencieuse, tandis qu'elle regardait fixement dans ma direction,
sans bien me voir. C'est ce qui me permit de contempler les
traits de son visage. Elle n'était pas blonde comme sa mère,
mais elle en avait hérité la forme des yeux, grands, avec
une couleur gris sombre, ombrés par de longs cils qui avaient
donné à son regard perçant une profondeur dont la beauté était
appuyée par d'épais sourcils épilés avec soin. Elle avait
hérité de son père sa peau cuivrée et sa chevelure sombre
et lourde, et de sa tante Nadia elle avait reçu, en lègue,
la souplesse de ses cheveux.
Je savais qu'elle
ne me voyait pas et me rendait compte qu'elle pensait à son
père et se demandait pour quelle raison sa tante lui avait
demandé de venir à Mansoura, pour la première fois depuis
qu'elle l'avait quittée, quinze ans auparavant.
Avec le troisième
passage de la chanson de Paul Anka, elle se mit à repasser
le film de sa vie et se fixa sur les scènes lointaines où
elle était en compagnie de sa mère et de son père à Mansoura
et à Alexandrie. Des images floues, en noir et blanc, contrairement
aux images où elle était en compagnie de son père seulement,
à Paris ou à Doubaï, et qui se présentaient parfaitement claires
et en couleurs. Elle regardait fixement dans la direction
du portrait de sa mère, dans un cadre doré de haute facture,
et qui était accroché au mur d'en face. Les larmes lui montèrent
aux yeux, mais elle ne pleura pas. Elle contemplait les traits
de sa mère qui semblait garder des traits modernes malgré
toutes ces années : de grands yeux bleus, des cheveux
châtains clair, dont certaines mèches viraient à la couleur
or et qui lui encadraient un visage rond. Elle esquissait
un sourire qui ajoutait à sa beauté, sans qu'elle eut à entrouvrir
ses lèvres menues sous un petit nez sculpté selon les canons
de la beauté exemplaire.
Elle se leva
comme si, tout à coup, elle venait de se rappeler quelque
chose. Elle se dirigea vers la chambre à coucher qui se trouvait
à mi-distance entre la salle à manger et le salon, puis revint,
après quelques minutes, avec le disque d'Anastasia qu'elle
mit à la place de celui de Paul Anka.
Une voix puissante,
avec une teinte rauque, qui me rappela la gloire de chanteuses
comme Tina Turner, Diana Ross, Donna Sumer et même Whitney
Houston. Elle se laissa entraîner par la cadence forte et
rythmée de la musique. Elle eut un sourire. Je pouvais lire
dans ses pensées. Elle venait de se souvenir d'un certain
David qui, quand il avait écouté Anastasia pour la première
fois, lui avait dit que cette voix ne saurait surpasser celle
des chanteuses noires. Et il fut abasourdi quand elle lui
avait fait remarquer qu'Anastasia n'était pas une noire. Il
ne se résigna jamais à le croire jusqu'au jour où il vit le
vidéo-clip d'une de ses chansons. Malgré cela, il avait commenté
le fait en disant avec conviction : « Il ne fait
aucun doute qu'elle a du sang noir qui lui court dans les
veines ». Elle secoua la tête nerveusement et bougonna
comme irritée par le fait de s'être souvenue de David dont
elle était apparemment amoureuse.
Elle prit la
tasse de café pendant qu'elle se dirigeait vers le balcon.
Elle s'arrêta comme si elle venait de se souvenir de quelque
chose. Elle retourna dans la chambre à coucher et prit dans
sa valise une longue robe en satin d'crème clair. Elle sortit
dans le balcon. La rue calme s'était légèrement animée. Elle
fut effarée par le changement qui avait affecté ce lieu. |