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La vie mondaine
Ibrahim Farghali aime à plonger dans les profondeurs de l'âme humaine pour en explorer les douleurs. Nous publions un extrait de son roman, Ibtissamet al-qiddissine (Les Sourires des saints).
Chuchotement intérieur ?
Elle ouvrit les yeux à la première sonnerie de son téléphone portable. Elle tendit la main vers l'élégant petit appareil, posé sur la petite table de chevet rectangulaire, ornée de motifs asiatiques sculptés. La lumière fluorescente, qui illumina l'écran du petit appareil, dura plusieurs secondes, ce qui lui permit de jeter un rapide coup d'œil à l'heure qui s'y affichait : six heures trente. Elle referma les yeux, essayant de continuer son sommeil, mais les pensées tempétueuses qui lui traversaient la tête firent échouer sa tentative.

Elle se leva lentement. Elle descendit ses pieds vers le sol, à la recherche de ses mules, tandis que ses yeux, à demi fermés, commençaient à percevoir la pâle lumière qui filtrait par les persiennes des volets de la fenêtre. Elle perçut les gazouillis des oiseaux qui se rassemblaient en nombre à cette heure matinale, et sa mémoire fut vrillée par des flashs de souvenirs qui lui parvinrent à travers les barrières du temps.

Elle se dirigea vers la salle de bain en passant par le salon qui occupait le milieu de l'appartement et dans laquelle son père avait installé le récepteur de télévision et qu'il avait décrétée salle de séjour. Il avait en outre retiré les meubles de la salle à manger et les avait installés dans la pièce s'ouvrant sur le balcon qui donnait sur la place Talaat Harb. Elle longea le long couloir, dans lequel s'ouvrait la porte secondaire de l'appartement, et sur la gauche duquel s'alignaient le réfrigérateur, le congélateur, la machine à laver et un petit lave-mains surmonté d'une petite glace rectangulaire. Au bout du couloir, une porte ouverte annonce la salle de bain, alors que sur la droite, s'ouvrait, sans porte, la vaste cuisine.

Elle se lava le visage à plusieurs reprises puis, dans la glace, se contempla les yeux marqués par le sommeil et la fatigue. Elle remarqua que ses paupières inférieures étaient plus bouffies que d'habitude et leur image persista bien après qu'elle eut fermé les yeux, en se mettant la tête sous l'eau qui coulait du robinet aux lignes modernes et d'un éclat argenté brillant. Elle laissa l'eau s'écouler sur sa tête jusqu'à ce qu'elle fut assurée que sa chevelure, d'un noir anthracite et relativement courte, était bien mouillée. Elle tira alors à elle la serviette accrochée à gauche du lavabo de couleur rose et elle se mit à sécher ses cheveux tout en se dirigeant vers la cuisine.

Elle chercha la bouilloire électrique jusqu'à ce qu'elle l'eut trouvée. Elle ouvrit alors une bouteille d'eau minérale, en versa le contenu dans la bouilloire, appuya sur le bouton de mise en marche, puis se dirigea vers la chambre à coucher.

Là, elle ouvrit la grande valise de voyage, farfouilla un peu dans son contenu jusqu'à ce qu'elle eut retrouvé le sac avec lequel elle était sortie, la veille, de la boutique sous douane, après en avoir terminé avec les formalités d'arrivée. Du sac, elle sortit la bouteille de brandy français de marque Three Barrells, sa marque préférée, et se dirigea de nouveau vers la cuisine. En arrivant à hauteur de la porte du salon, à sa droite, et qui fait face à la porte d'entrée principale de l'appartement, elle remarqua une grande chaîne HI FI, traînant sur une des étagères de la bibliothèque, non loin de la porte. Elle changea alors immédiatement de direction et alla se poster devant l'appareil où elle se mit à parcourir des yeux la pile de disques rangée à côté. Dans la pile, elle choisit un disque de Paul Anka, puis ouvrit le chariot de l'appareil qui s'avança vers elle, prêt à accueillir trois disques. Elle y déposa le disque, repoussa le chariot et poussa le bouton de mise en marche. Avant qu'elle n'eut quitté le salon, la voix masculine et chaude s'écoula des enceintes acoustiques avec sa célèbre chanson PAPA. Ceci aurait dû l'ébranler, mais elle se contenta de lui tourner le dos et se dirigea vers la cuisine, d'une démarche lourde, les épaules enveloppés d'un châle vert sombre, vêtue d'un T-shirt blanc, court, qui lui arrivait à mi-hauteur des cuisses, et contrastait avec la couleur noire de sa petite culotte.

Elle finit par préparer le café du matin, avec les mêmes dosages qu'à l'habitude et comme elle avait pris le pli de le commander à Paris ou ailleurs : un café noir, fort, sans sucre, auquel elle ajouta l'équivalent d'un bouchon de brandy. Elle s'installa dans un fauteuil confortable, revêtu du tissu de velours de couleur rouge bordeaux et qui occupait le milieu du salon. Elle tira une cigarette de la boîte de Gauloises, rouge, qui se trouvait à côté d'elle et l'alluma. Elle prit ensuite une gorgée de café après en avoir humé l'arôme qui se mêlait au parfum de brandy.

Elle était là, silencieuse, tandis qu'elle regardait fixement dans ma direction, sans bien me voir. C'est ce qui me permit de contempler les traits de son visage. Elle n'était pas blonde comme sa mère, mais elle en avait hérité la forme des yeux, grands, avec une couleur gris sombre, ombrés par de longs cils qui avaient donné à son regard perçant une profondeur dont la beauté était appuyée par d'épais sourcils épilés avec soin. Elle avait hérité de son père sa peau cuivrée et sa chevelure sombre et lourde, et de sa tante Nadia elle avait reçu, en lègue, la souplesse de ses cheveux.

Je savais qu'elle ne me voyait pas et me rendait compte qu'elle pensait à son père et se demandait pour quelle raison sa tante lui avait demandé de venir à Mansoura, pour la première fois depuis qu'elle l'avait quittée, quinze ans auparavant.

Avec le troisième passage de la chanson de Paul Anka, elle se mit à repasser le film de sa vie et se fixa sur les scènes lointaines où elle était en compagnie de sa mère et de son père à Mansoura et à Alexandrie. Des images floues, en noir et blanc, contrairement aux images où elle était en compagnie de son père seulement, à Paris ou à Doubaï, et qui se présentaient parfaitement claires et en couleurs. Elle regardait fixement dans la direction du portrait de sa mère, dans un cadre doré de haute facture, et qui était accroché au mur d'en face. Les larmes lui montèrent aux yeux, mais elle ne pleura pas. Elle contemplait les traits de sa mère qui semblait garder des traits modernes malgré toutes ces années : de grands yeux bleus, des cheveux châtains clair, dont certaines mèches viraient à la couleur or et qui lui encadraient un visage rond. Elle esquissait un sourire qui ajoutait à sa beauté, sans qu'elle eut à entrouvrir ses lèvres menues sous un petit nez sculpté selon les canons de la beauté exemplaire.

Elle se leva comme si, tout à coup, elle venait de se rappeler quelque chose. Elle se dirigea vers la chambre à coucher qui se trouvait à mi-distance entre la salle à manger et le salon, puis revint, après quelques minutes, avec le disque d'Anastasia qu'elle mit à la place de celui de Paul Anka.

Une voix puissante, avec une teinte rauque, qui me rappela la gloire de chanteuses comme Tina Turner, Diana Ross, Donna Sumer et même Whitney Houston. Elle se laissa entraîner par la cadence forte et rythmée de la musique. Elle eut un sourire. Je pouvais lire dans ses pensées. Elle venait de se souvenir d'un certain David qui, quand il avait écouté Anastasia pour la première fois, lui avait dit que cette voix ne saurait surpasser celle des chanteuses noires. Et il fut abasourdi quand elle lui avait fait remarquer qu'Anastasia n'était pas une noire. Il ne se résigna jamais à le croire jusqu'au jour où il vit le vidéo-clip d'une de ses chansons. Malgré cela, il avait commenté le fait en disant avec conviction : « Il ne fait aucun doute qu'elle a du sang noir qui lui court dans les veines ». Elle secoua la tête nerveusement et bougonna comme irritée par le fait de s'être souvenue de David dont elle était apparemment amoureuse.

Elle prit la tasse de café pendant qu'elle se dirigeait vers le balcon. Elle s'arrêta comme si elle venait de se souvenir de quelque chose. Elle retourna dans la chambre à coucher et prit dans sa valise une longue robe en satin d'crème clair. Elle sortit dans le balcon. La rue calme s'était légèrement animée. Elle fut effarée par le changement qui avait affecté ce lieu.

Traduction Djamel Si-Larbi

Ibrahim Farghali

Né en 1967 dans le Delta, Al-Mansoura, il obtient un diplôme de gestion en 1991 à l'Université de cette même ville. Ibrahim Farghali travaille actuellement dans la rubrique Livres, Nourriture des esprits, du quotidien Al-Ahram. Il a publié sa première œuvre, Ittegah al-maqahi (La Direction des yeux) en 1997 (éd. Charqiyate), puis en 1998, il a publié à compte d'auteur le roman Kahf al-farachat (La Caverne des papillons), réédité en 2003. Un recueil de nouvelles, Achbah al-hawas (Les Fantômes des sens), a été publié en 2001. Son dernier roman vient de sortir à l'occasion de la Foire du livre, Ibtessamet al-qiddissine (Les Sourires des saints), publié aux éditions Merit.

 

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