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Foire du Livre . L'édition en cours, intitulée « Pour une société du savoir », a pour but le développement de la connaissance en Egypte et l'entrée du pays dans la modernité. Il ne s'agit pas d'une évolution technologique à opérer, mais de libérer la pensée.
La liberté de savoir

« Pour une société du savoir ». Tel est le thème de la 36e édition de la Foire du Livre qui s'est ouverte mercredi dernier, principal événement culturel en Egypte. Une problématique autant qu'un but. En fait, qu'est-ce qui empêche un pays qui a commencé sa « renaissance » au XIXe siècle, sous Mohamad Ali, et qui a connu d'importants mouvements modernisateurs, quelles qu'en soient les idéologies, de rester toujours en état de manque par rapport à un monde de la connaissance devenu plus qu'indispensable à l'ère de la mondialisation ? Une autre question se pose : y a-t-il un lien entre ce thème et le troisième rapport du Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) et du Fonds Arabe de Développement Social (FADES) sur le développement humain dans le monde arabe (RDHA) ? Ce dernier, dont l'un des chapitres essentiels est intitulé « Vers une société du savoir », a mis l'accent sur les lacunes dans ce domaine. Publié le 20 octobre 2003, il souligne que « les pays arabes doivent combler l'écart croissant de connaissances en investissant de manière significative dans l'éducation et en encourageant un débat intellectuel ouvert ... et en encourageant une plus grande interaction avec d'autres pays, cultures et régions du monde ». Le rapport établi par un groupe d'éminents chercheurs et leaders d'opinions arabes a été rédigé au cours d'une période d'intenses conflits et de tensions politiques dans la région. Le rapport signale également l'impact direct et indirect sur le développement humain dans le monde arabe des derniers événements sur le plan international et régional, y compris l'occupation de l'Iraq et la réoccupation par Israël de la plupart des villes palestiniennes ainsi que les restrictions aux libertés civiles imposées au nom de la lutte contre le terrorisme aussi bien en Occident que dans le monde arabe.


Dialogue, tolérance, respect des libertés

Les organisateurs de la Foire du Livre ont-ils voulu débattre des idées du rapport ou en relancer les thèmes ? Wahid Abdel-Méguid, vice-président de l'Organisme égyptien du Livre et superviseur général de la Foire, souligne plutôt qu'il s'agit de « l'intérêt croissant accordé par l'Egypte à ce sujet. Il existe deux versants d'une société du savoir, l'un matériel et l'autre culturel. En ce qui concerne le premier, il y a eu un progrès au cours des dernières années avec l'établissement de l'infrastructure de cette société avec un réseau de télécommunications qui couvre toute l'Egypte. Il constitue le portail principal vers une société du savoir »,.indique-t-il. L'autre aspect, culturel, reste difficile encore à atteindre bien qu'il constitue le facteur principal permettant de parvenir à cette société. « Il faut provoquer un changement culturel au sein de la société. La culture dominante est souvent liée à la superstition, aux légendes et aux vieilles coutumes. Il faut établir une culture scientifique qui remplacerait celle de la superstition », estime-t-il. Il s'agit aussi de savoir user d'un langage plus scientifique : « Utiliser les chiffres, les statistiques, les données plutôt que les discours redondants et inutiles que nous nous sommes habitués à tenir », renchérit-il.

Ce changement essentiel est le plus lent et le plus difficile. Ce volet intellectuel ou culturel étant fondamental, son absence constitue un des principaux obstacles à cet objectif que la société, du moins une partie d'entre elle, s'est fixée. Or, ceci passe par une libéralisation de la société qui n'est pas encore évidente. Il s'agirait soit des contraintes venant du pouvoir soit des valeurs et idées reçues. « Il y a une culture qui est susceptible d'accueillir une société démocratique du savoir, d'autres au contraire qui la rejettent », relève de son côté Hala Moustapha, rédactrice en chef du magazine Démocratie, publié par le Centre d'Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d'Al-Ahram. Elle affirme que le rapport du RDHA a représenté un signal important pour les responsables et la société. Elle ajoute qu'il faudrait qu'il y ait « des valeurs enracinées telles que le dialogue, la tolérance, le respect des libertés civiles et individuelles. Or, la culture arabe est plutôt collectiviste qu'individualiste ». C'est-à-dire que l'individu n'y a pas beaucoup de poids. « Le respect des droits de l'homme y est plus faible. Le système est basé sur le respect de la collectivité aux dépens de l'individu. Ce dernier, cependant, est au cœur de tout processus démocratique ».


Une nouvelle culture

Ainsi, l'accès à une société de la connaissance ne dépend pas seulement de l'application d'une technologie de pointe mais aussi, voire surtout, de la diffusion d'une nouvelle culture libérale. La difficulté proviendrait aussi de cet antagonisme entre principe et réalités dans la plupart des pays arabes. Ce que relève le rapport du PNUD : « Le problème de la liberté dans les pays arabes n'est pas dû aux lois en vigueur, mais à leur violation, à l'omniprésence de la répression, à des pratiques incontrôlées, à l'hégémonie de la censure dont le système politique a le monopole et qui l'utilise pour restreindre les libertés qu'il ne reconnaît qu'en apparence ».

N'est-elle pas désuète la censure cependant ? Dans un monde avec Internet et les satellites, un gouvernement peut-il censurer au vrai sens du terme ? « Plus la société évolue, plus la censure diminue, parce que les sociétés dépendent des moyens de communications modernes. Les sources d'information viennent du monde entier et il est difficile de les contrôler ». Certes, il y a un flot d'informations difficile à contrer, mais en même temps la censure s'insinue dans de nombreux aspects de la vie et de la culture. Selon le RDHA, « dans les pays arabes, avec une population globale de 284 millions d'habitants, le tirage d'un best-seller ne saurait dépasser 5 000 exemplaires en raison de la censure et d'autres contraintes imposées aux éditeurs importants ».


Contre l'extrémisme

S'il y a sans doute une forte relation entre la religion et la science, avec une tendance dominante en islam d'encourager le savoir et les sciences sous toutes les formes, le rapport du PNUD dénonce les abus. « L'alliance qui s'est formée entre le système de gouvernements coercitifs et d'un groupe de savants musulmans conservateurs a produit des interprétations servant les intérêts des gouvernements, mais hostiles au développement humain, particulièrement à la liberté de pensée ». C'est là un élément important dans la mesure où les interprétations fondamentalistes constituent un obstacle à la connaissance. Une réforme dans ce sens est souhaitable. Hala Moustapha relève que l'extrémisme religieux est une partie intégrante de tout ce qui peut freiner le développement. « L'enseignement religieux ne doit-il pas recourir aux interprétations modérées qui encouragent l'évolution politique plutôt que celles anciennes et rigoristes ? Cela est important dans la mesure où la période de formation est d'un intérêt capital ».

Reste que les Arabes, qui constituent 5 % de la population mondiale, ne produisent que 1 % des livres dans le monde. Aussi faible que soit cette production, un pourcentage beaucoup plus élevé qu'ailleurs est consacré aux ouvrages religieux : 17 % de tous les ouvrages publiés dans les pays arabes, contre une moyenne mondiale de plus de 5 %.

Liberté politique et intellectuelle sont donc les conditions d'un accès à la société du savoir. Il semble que l'acquisition du savoir est handicapée tant par des obstacles politiques que par des obstacles économiques. Toute libération passe par celle de l'esprit.

Aliaa Al-Korachi
Ahmed Loutfi

 

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