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Foire du livre . Accueillant plusieurs colloques autour du thème « Vers une société de l’information », la salle du Six Octobre, toute à l’image du reste de la foire, tourne souvent à l’arène politique.
Une édition sans surprise

Les cameramen investissent l’immense salle du Six Octobre. Celle-ci s’est transformée en un site de tournage désarticulé. Aucun recoin n’est inexploré. Les présentatrices, toutes fardées, attrapent des interviewés à droite et à gauche, en attendant le commencement du prochain colloque sur la culture arabe sous l’influence de la société de l’information, en retard d’une heure. Ainsi, l’on entend la voix tranchante de la comédienne Samiha Ayoub évoquer son livre de souvenirs récemment publié et en vente durant la foire. « Je ne suis pas une écrivain pour décrire le temps et l’espace, ce qui compte à mes yeux c’est la narration de faits précis », dit-elle dans une voix qui chevauche celle du scénariste Mahfouz Abdel-Rahmane, interviewé à gauche ou encore celle d’un inconnu au premier rang faisant son discours sur l’American Dream et le conflit des médias dans un anglais boiteux. Les équipes de la télévision sont beaucoup plus nombreuses que le public ordinaire. Elles le demeureront pendant un bout de temps. La Foire du livre semble avant tout un événement médiatique qui relève d’un ritualisme culturel et politique. Dès sa première édition en 1986, elle a fait montre d’une normalisation entre intellectuels et pouvoir. Et comme d’habitude, ce rituel annuel a été inauguré, la veille, par une rencontre avec le président. Contrairement aux années précédentes, où le raïs se déplaçait pour s’entretenir avec un échantillon soigneusement dosé d’écrivains et d’intellectuels, cette année une cinquantaine d’entre eux étaient invités à le voir au palais de la présidence. Encore une fois, il n’a pas manqué de passer en revue les grandes questions politiques d’actualité. Car les problèmes spécifiques de la culture peuvent parfois paraître plus accessoires, s’agissant d’une foire qui s’inscrit tellement dans le rituel. La preuve, la discussion à bâtons rompus qui devait avoir lieu le soir même de l’inauguration entre le ministre de la Culture et les intellectuels a été somme toute écourtée, à la suite de la distribution des prix sans surprise (ceux-ci ont été décernés à des noms reconnus et couramment honorés). De même, la présence durant les colloques débattant de questions purement culturelles s’avère magistralement plus restreinte à comparer avec les colloques à caractère politique.

L’exemple concret est d’ailleurs ce colloque de la salle du Six Octobre sur l’influence de la société de l’information sur la culture arabe. Un sujet de si grande importance à l’heure de la mondialisation n’a pu rassembler qu’un public très limité. La salle est quasiment vide et deux intervenants sur six sont au rendez-vous. Seuls l’académique Hoda Wasfi et le journaliste Salah Eissa sont présents, alors que le peintre Ahmad Nawar, le poète Farouq Choucha, le critique Sami Khachaba, le responsable du Fonds de développement culturel Anas Al-Fiqqi, se sont absentés. Après une heure de retard, Hoda Wasfi, un peu gênée, a laissé entendre que certains intervenants n’avaient pas été prévenus suffisamment à l’avance et qu’elle-même venait de rentrer du Koweït et n’avait pas eu le temps de préparer son intervention. Résultat : les thèmes des conférences débordent souvent et paraissent parfois très forcés. Et l’on a l’impression qu’un certain « je-m’en-fichisme » caractérise cette édition, dû peut-être à la passation de la présidence de la foire l’année prochaine de Samir Sarhane à Wahid Abdel-Méguid.

Ce « je-m’en-fichisme » ne manque pas d’ailleurs de mettre le public en rogne ; il s’impatiente afin d’attaquer le vif du sujet. Et demande à Hoda Wasfi d’entamer la discussion. Wasfi fait souligner alors que le droit à l’information et l’accès au savoir réclamés auparavant pour tous les citoyens ont été gravement altérés après le 11 septembre. Ensuite, Salah Eissa aborde le phénomène que les sociologues s’accordent à appeler « la boîterie culturelle », qui fait que l’on se sert mal des outils de l’information : « On utilise les podiums de télévision ou les sites d’Internet afin d’invectiver les camps adverses. En outre, notre comportement vis-à-vis de l’Occident relève d’un problème qui remonte à l’époque colonialiste : comment percevoir cet Occident, comme un simple ennemi rejeté d’emblée ou un détenteur de civilisation ? ». Même ce genre de question permettant généralement aux foules de déverser leur colère contre l’Occident, n’a pas été à même d’enflammer les participants qui enchaînent un véritable dialogue de sourds.

Et il faut attendre le lendemain pour voir les questions de l’Iraq et de la Palestine faire salle comble, avec des analystes égrenant les avantages d’un nationalisme arabe en détresse, tels Mahmoud Bakri et Abdel-Qader Yassine. Ceux-ci seront suivis de cinq autres intervenants, représentatifs des divers courants politiques, élaborant le thème de l’avenir de l’action politique en Egypte, à savoir : Hamdine Sabbahi (président du parti en cours de fondation, Al-Karama), Mounir Fakhri Abdel-Nour (vice-président du parti du néo-Wafd), Aboul-Ela Madi (Frère musulman dissident, actuellement membre du parti en fondation, Al-Wassat), Nabil Al-Hilali (figure de proue du parti socialiste du peuple) et Safieddine Kharbouch (politologue à l’Université du Caire).

Objectivité nuancée de démagogie, émotivité un peu colérique, humour acerbe ou neutralité belligérante, il y a de quoi narguer les foules. Une foule essentiellement partisane de la mise en place de mécanismes populaires visant à opérer un réel changement politique. Ceci dit de véritables amendements constitutionnels concernant les élections et les mandats présidentiels, l’élargissement de la plate-forme électorale et de la participation politique, la fin de l’état d’urgence … Toute une longue liste de revendications explicitées pour une millième fois dans cette arène politique qu’est la Foire du livre qui, placée cette année sous le signe de la société de l’information, aurait pu avoir une plus grande contribution à concilier les exigences culturelles régionales avec celles du « village planétaire ». Mais le politique prend encore et toujours le dessus.

Dalia Chams
 

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