Al-Ahram
Hebdo : Le volet économique et commercial de l'accord
d'association entre l'Union Européenne (UE) et l'Egypte vient
d'être mis en application. Qu'en attendez-vous ?
Sélim Al-Talatli :
La partie économique de l’accord consiste dans la mise en œuvre
d’une zone de libre-échange entre les deux parties. Ainsi, tous
les produits industriels et manufacturés exportés d'Egypte,
rentreront dans l’UE librement, exemptés de toutes taxes, sans
quotas, ni frais douaniers. Il en va de même pour les produits
européens importés en Egypte. Cependant, les produits égyptiens
accéderont au marché de l'UE immédiatement, alors que les droits
de douane imposés aux produits européens vont subir un démantèlement
progressif au cours des 12 prochaines années. Cela à l'exception
des voitures, dont les taxes douanières seront supprimées au
bout de 16 ans. Ce délai permet aux industries égyptiennes de
se moderniser et de s’adapter, car les droits de douane représentent
une protection. Les droits de douane représentent une part importante
des revenus de l'Etat. On doit chercher à les remplacer progressivement
par un autre type de taxes par exemple.
— Théoriquement,
les portes du marché européen sont grandes ouvertes dès aujourd'hui
aux produits égyptiens. Mais est-on réellement capables de pénétrer
ce marché ?
— La compétition
sur le marché européen est très forte. L’Union européenne a
d’autres partenaires qui ont signé des accords de partenariat
avec les mêmes conditions que nous, comme les Marocains, les
Algériens, les Jordaniens, les Tunisiens et les Turcs. Tous
ces pays cherchent à accéder au marché européen. De même, nous
affrontons la concurrence des producteurs européens eux-mêmes,
et de celle de bien d’autres pays du monde. La compétition est
donc vive. Ils nous ont ouvert le marché, mais cela ne veut
pas dire qu’on pourra le faire. Nous pourrons le faire si nous
sommes compétitifs. C’est-à-dire, des prix concurrentiels, une
bonne qualité, une industrie qui répond aux normes techniques
européennes. Il faut également que nous ayons la capacité d’identifier
les segments du marché qui nous intéressent. C’est-à-dire qu’est-ce
que l'on peut vendre, à qui et qui sont nos concurrents ?
Par exemple, allons-nous vendre des tee-shirts ou bien des chemises ?
A des boutiques ou à des supermarchés ? La stratégie marketing
différera selon ces choix. Il s’agit également de respecter
les délais donnés. Quand vous êtes engagés à exporter 30 000
chemises avant fin février, il faut respecter cet engagement.
C'est à ce moment de l'année que les grossistes mettent en vente
les produits du printemps et de l'été. Après cette date, c’est
trop tard.
— Quelle
est la situation de l’industrie égyptienne ?
— L’industrie égyptienne
a vécu longtemps protégée. Elle est très majoritairement tournée
vers le marché intérieur, puisqu'à peu près 95 % de la
production industrielle s'écoule sur le marché local. Elle ne
subit donc pas la pression de la compétition internationale.
Cette orientation vers le marché intérieur a fait que l’industrie
égyptienne connaît un certain nombre de faiblesses. Nous n’avons
pas une organisation qui nous permette de respecter nos délais,
la qualité de nos produits ne répond pas aux normes ou aux exigences
du marché européen, et nos prix ne sont pas très compétitifs.
Nous sommes donc dans un état de faiblesse. C’est là le rôle
du Programme de Modernisation de l’Industrie (PMI). Il doit
aider les entreprises à améliorer leur compétitivité pour qu’elles
puissent profiter des opportunités de ce partenariat. Mais,
ce n’est pas suffisant. Il y a également des facteurs que les
entreprises ne maîtrisent pas, et qui dépendent de l’environnement
d’investissement. Par exemple, le coût de l'électricité, les
services bancaires, les taux d'intérêt élevés, le coût des transports,
de la main-d’œuvre, le niveau d'éducation, etc. Le potentiel
est donc là, mais pour le concrétiser, nous avons besoin de
réaliser beaucoup d'efforts.
— A votre
avis, quels devraient être les efforts fournis par les entreprises
égyptiennes ?
— La modernisation
de ces entreprises n’est pas un but en soi. Cela ne veut pas
dire qu'après cela, ces entreprises seront à jamais compétitives.
Le marché change, les conditions, les prix aussi, ainsi que
les concurrents. Le monde bouge. La modernisation doit être
un processus continu. L’objectif final du PMI est de donner
aux entreprises la capacité d'être continuellement concurrentielles.
Premièrement, l’entreprise doit avoir la capacité d’observer
les changements au niveau mondial. Par exemple, si un producteur
fabrique un produit pour 100 L.E., et parvient à réduire ce
coût à 80 L.E. Ce n'est pas ça l'essentiel. La question doit
être : A quel prix mes concurrents fabriquent-ils ce produit ?
S’ils le vendent à 50 L.E., baisser les coûts de production
de 100 à 80 L.E. ne servira donc à rien. Deuxièmement, l’entreprise
doit avoir une flexibilité suffisante. Par exemple, s’orienter
vers de nouveaux marchés, changer rapidement de technologie,
etc. Tant que nous n'aurons pas cette flexibilité, nous ne pourrons
pas survivre dans ce monde de compétition acharnée. Ceux qui
vont survivre dans ce monde ne sont pas les plus forts, mais
les plus rapides.
Il s’agit vraiment
d’un changement de mentalité, de normes. Et non pas seulement
comme on le répète toujours : plus de protection, plus
de subventions du gouvernement. On a besoin de gens combatifs,
un peu plus indépendants, et qui veulent la compétition. Finalement,
c’est une nouvelle attitude qu’on cherche à transmettre aux
entrepreneurs.
— Quels
sont, selon vous, les secteurs les plus prometteurs de l’industrie
égyptienne ?
— Il y a bien des
secteurs qui possèdent un grand potentiel. Citons à titre d’exemple,
le secteur textile. L'Egypte possède le coton à fibre longue
qui n’existe nulle part ailleurs. Un avantage énorme à condition
d’avoir de bonnes filatures et une industrie développée du tissage.
Or, cette dernière n’est pas bonne. Mais, nous savons traiter
ces problèmes ; nous possédons les usines, la technologie,
les machines. L’histoire du tissage en Egypte remonte au début
du siècle dernier. Il y a le savoir-faire, nous ne sommes pas
nouveaux dans ce domaine. Il est vrai qu’il y a un fossé entre
l’industrie égyptienne et l'industrie européenne. L'Egypte exporte
du coton brut ainsi que des produits finis issus de textile
pour moins d’un milliard de dollars par an. Ce qui n’est rien.
Tandis qu'un petit pays comme la Jordanie exporte pour à peu
près 800 millions de dollars, la Tunisie exporte pour plus de
3,5 milliards de dollars.
Le deuxième secteur
est celui des produits agro-alimentaires. L'Egypte produit une
grande variété agricole. L’enjeu est de transformer ces produits
et de ne pas les vendre tels qu’ils sont. Des industriels égyptiens
comme Faragello et Juhayna exportent déjà des
jus.
Le troisième secteur
est celui du marbre et du granit. Il y a environ 260 couleurs
différentes en Egypte. Une telle variété n’existe pas ailleurs
non plus. Or, qu’est-ce que l'on fait ? On exporte du marbre
brut aux Chinois, qui le façonnent, et l’exportent. C'est également
le cas pour l’industrie du bois et de l’ameublement. Il y a
beaucoup de travail manuel, de sculpture ou de gravure du bois,
il y a un potentiel extraordinaire dans la ville de Damiette.
Là encore, que faisons-nous ? Nous vendons le bois brut
en France et en Italie où il est fini, habillé de jolis tissus,
puis revendu en Egypte. Dans tous les autres secteurs, il y
a aussi des opportunités et des gens qui sont capables d’exporter.
— Certains
industriels risquent de subir le contrecoup de la mise en application
de cette première phase ...
— C’est un cercle
un peu vicieux. Celui qui fait de la confection réclame la baisse
des tarifs douaniers sur la filature et le textile provenant
des pays tels que la Turquie ou la Corée, afin d'être concurrentiel.
A ce moment, les producteurs de filature et du tissage vont
pleurer. Vous nous avez enlevévotre protection, nous ne pouvons
plus être concurrentiels. Le gouvernement doit arbitrer. Dans
la filature, il y a seulement une trentaine d’entreprises, mais
il y a 5 000 entreprises de confection et des milliers
d'ouvriers.
Qu’est-ce qui est
le plus important ? Qu’est-ce qui va apporter plus d’argent
à l’exportation ? Qu’est-ce qui crée beaucoup d’emplois ?
La priorité est à quoi ? Il y en a ceux qui vont en bénéficier
et ceux qui vont subir le contrecoup de cet accord. Mais, il
faut faire attention, ceux qui vont bénéficier de la première
phase du partenariat vont subir le choc lors de la libéralisation
des produits finis au cours de la troisième phase. |