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Rares sont les francophones qui ne connaissent pas la voix de Nicolas Barakat, célèbre pour ses apparitions au Journal télévisé ou ses émissions à la radio. Mais derrière ce présentateur incontournable se cache un homme passionné par la langue, la musique et la culture française.
Témoin de la Belle Epoque

La carrière de Nicolas Barakat a débuté inopinément lorsqu’en 1960, il a entendu que la radio égyptienne recherchait des présentateurs. Le jour même, il se rend au 4, rue Al-Chérifein, siège de la maison de la radio, pour présenter sa candidature. Mais les bureaux sont fermés. Il y retourne donc le lendemain ; plus tard, il passe deux examens, un oral et un écrit, des tests devant le microphone et réussit brillamment. A cette époque, il travaillait depuis quatre ans dans une entreprise industrielle de produits chimiques. Au mois d’août de cette année, il débute un stage à la radio, où il se rendait après son travail. C'est là, sur le terrain, qu'il a appris les ficelles du métier. Même s'il a aussi beaucoup appris de la génération qui l’a précédé. « Je n’oublierai jamais le nom de mon professeur Jacques Elissa, à qui je dois beaucoup pour la rédaction des programmes ». Il prend pour modèle sa façon d’articuler et son travail derrière le microphone. Leurs voix étaient similaires malgré la différence d’âge. Nicolas Barakat s’identifiait à Jacques Elissa.

Quelques mois plus tard, en octobre 1960, il commence à travailler officiellement dans des programmes destinés aux auditeurs d’Afrique et d’Europe. Le studio se situait rue Eloui. « La rue Eloui est l’endroit où la radio a fait ses débuts. C’est une rue parallèle à la rue Al-Chérifein. Aujourd’hui, les studios sont devenus des bureaux de banques. Au deuxième étage, il y avait les studios de la radio, le premier étage appartenait à la compagnie Marconi, la compagnie anglaise qui a mis en place les premières stations de radio en 1934 », explique Nicolas Barakat. Ce n’est que plus tard que les studios ce sont installés rue Al-Chérifein avant d’élire domicile à Maspero, en 1964.

Son expérience à la radio a été riche et variée : il a travaillé à la rédaction, à la présentation du journal, il a également réalisé des interviews. Mais ce qu’il a le plus apprécié était ce qui s’appelait à l’époque « Le Concert des auditeurs », un programme qui diffusait les titres demandés par les auditeurs. Ce programme lui a permis de vivre pleinement sa passion pour la langue et la musique française. Il avait ainsi la possibilité de suivre de près la chanson francophone et ses différents courants artistiques puisqu’il présentait un panel très varié, de la musique romantique des années cinquante au rock-and-roll, en passant par le zouk, le rap ou encore le reggae et la musique techno.

Son amour pour la francophonie date de son plus jeune âge. La radio lui a permis de réaliser un désir d’enfance, celui de lire le français et de parler à haute voix. Il a commencé à parler le français avant l’arabe. Dès sa plus tendre enfance, des amis et des proches lui parlaient et le cajolaient en français. En 1943, à l’âge de l’entrée en maternelle, il est allé dans une école francophone, le Collège de la Salle. Il a toujours été le premier en langue française, jusqu’au bac. Et déjà, au lycée, il était spécialiste de musique, en français évidemment. Dans les bals de l’école, il était déjà responsable de l’animation. Il se souvient qu’en 1954, lors d’un bal de l’école, il est resté de dix heures du matin jusqu’à onze heures du soir à animer la soirée, en présentant les disques vinyles qu’il faisait tourner sur la platine. « C’étaient des 78 tours, avant que les cassettes et les disques lasers n’existent, avant même les 33 et 45 tours ! ». Le phonographe et la collection de disques en français et en arabe qu’il possédait chez lui ont également contribué à lui faire aimer la musique. Dès l’âge de sept ans, il écoutait des disques de Tino Rossi, d’Oum Kalsoum et du cheikh Salama Hégazi.

C’est ainsi que depuis 1970, il présente chaque semaine les chansons de sa jeunesse pour les fans de musique dans le cadre du programme « Le manège aux souvenirs ». Grand spécialiste de la musique française, il lit beaucoup sur la chanson francophone pour pouvoir la présenter dans son contexte historique. Il a donné de nombreux colloques sur la musique française aux étudiants de la radio.

Dès qu'il sent que son interlocuteur pourrait éventuellement être réceptif, Nicolas Barakat n'hésite pas à se glisser dans la peau du prof de musique, soulignant au passage que Le Caire est un grand carrefour entre les cultures de la Méditerranée en raison des music-halls — qu’on appellerait aujourd’hui des cabarets — qui attiraient les plus grands chanteurs et musiciens de l’époque. « Parmi les plus grands music-halls, il y avait l’Auberge des Pyramides, Helmiya Palace, l’hôtel Guézira Palace, ou encore le Sémiramis et dans le milieu des années cinquante le yacht royal Qassed Kheir devant la maison de la télévision où Jacques Brel a fait un concert en 1956. Ces endroits attiraient les plus grands de la chanson internationale ». Dans les années cinquante, il lisait les journaux en langue française, nombreux à l’époque : « Il y avait des magazines en langue française dont Image, Jeudi, Radio monde et Spectacle. Il y avait seize journaux et magazines, au Caire et à Alexandrie en langue française. Cela reflète le rayonnement de la culture française à l’époque ». Ces journaux lui apportaient des nouvelles des stars en tournée en Egypte et aujourd’hui encore, ces nouvelles lui servent d’anecdotes pour agrémenter ses programmes. Il suit attentivement l’évolution de la chanson francophone et pense que les Beatles ont participé à cette évolution à travers les « Yé-Yé ». Barakat est intarissable sur la question : « De même, le rock-and-roll a eu une influence dans le monde entier, y compris en Egypte à travers le film diffusé au cinéma Qasr Al-Nil, Black Board Jungle. Ce film a été arabisé dans la pièce d’Adel Imam L’Ecole des cancres, Madrasset al-mouchaghibines. L’histoire est celle d’une école dans laquelle un élève noir, Sidney Poitier dans la version originale, cause beaucoup de problèmes. Ce film a révélé au public le groupe Bill Haley and his Comets, interprètes du célèbre Rock around the Clock. Le cinéma Radio nous a par la suite présenté beaucoup d’autres films sur le rock-and-roll, on a vu notamment les Jackson 5, et leur chanteur vedette, le petit Michael Jackson, et le jeune Stevie Wonder ». A l’époque, certains cinémas qui présentaient des films français avaient aussi leur public comme les cinémas Pigalle, Miami, Real ou Féminin. « Et pour des raisons que nous connaissons tous, la culture française a perdu son rayonnement et son influence en Egypte après 1956, pendant une dizaine d’années au profit de la langue anglaise qui est devenue la langue de l’administration. Il faut souligner que l’homme qui a aidé au retour de la langue française est Sarwat Okacha ». Il explique que « la chanson française intègre tous les autres courants artistiques, elle a ses propres ressources qui lui donnent son originalité par rapport à la musique américaine. C’est un mélange composite qui accueille aussi bien les influences des Dom-Tom comme le zouk que les influences arabes comme le raï. La musique française a même puisé dans le terreau des musiciens noirs de New York qui font du rock. Il existe le rap français par exemple qui parle des problèmes des jeunes immigrés dans les banlieues ».

Aujourd’hui, le mélange des cultures et l’accès à la World Music font naître de nouveaux types de musique et l’on peut donc entendre des chansons françaises intégrant des rythmes latino-américains par exemple. « Mais la musique française sentimentale reste omniprésente et elle a encore son public car il y a en France de grands poètes qui perpétuent cette tradition », ajoute-t-il. « En Egypte, la radio diffuse des chansons françaises que l’on n'entend même plus en France. C’est un signe de l’amour de l’Egypte pour la franco », explique-t-il. Les préférences du public se tournent toujours vers les chansons des années soixante et soixante-dix. Nicolas Barakat a eu la chance de rencontrer et ’interviewer des grands noms de la chanson française à l’époque de son âge d’or : Dalida, Charles Aznavour, Enrico Macias, Georges Guétary. « L’Egypte était un pont entre les cultures, et j’espère un jour revivre cette époque où tout le monde venait jouer en Egypte. On constate que le Liban et d’autres pays arabes attirent les grands noms de la chanson internationale. Mais aujourd’hui, nous, les Egyptiens, avons perdu une partie de notre charme ».

Nicolas Barakat le présentateur travaille aussi depuis 1956 dans la compagnie d’engrais Abou-Zaabal. Même si on a du mal à se le représenter autrement que derrière un micro. Il était directeur général de l’import-export. Depuis 6 ans, il travaille dans cette même compagnie comme conseiller commercial. Et il garde sur son bureau des piles de bouquins sur la chanson française : cette carrière parallèle ne l’a jamais empêché de consacrer sa vie à la radio ou à la télévision.

Il présente le Journal télévisé depuis 1967. Il se souvient qu’il était à dix mètres de l’estrade du président Sadate le jour de son assassinat d’où il commentait en direct la parade pour la télévision. Malgré cela, il s’est rendu au studio pour présenter le journal télévisé de deux heures. Il a toujours pensé que le travail est un devoir et il le fait avec passion.

Amr Zoheiri
JALONS

1937 : Naissance au Caire.
1960 :
Début de sa carrière à la radio.
1967 :
Présentateur du Journal télévisé.
1987 :
Médaille de chevalier des arts et des lettres du ministère français de la Francophonie.
1995 :
Médaille de chevalier de l’ordre de la couronne de Belgique.
2003 :
Hommage du 9e Festival de la radio et de la télévision.

 

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