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Santé . Le Centre de toxicologie du Caire, le seul de la capitale, reçoit 30 000 cas par an. Des tentatives de suicide aux overdoses, en passant par les empoisonnements involontaires, les 20 spécialistes sont débordés. Reportage.
Le centre de l'ultime sauvetage

Le seul médecin de garde dans le pavillon d'urgence ne sait plus où donner de la tête. Dans ce Centre de toxicologie de l'hôpital de Demerdache, on ne chôme pas. « Faites vite docteur, mon fils va mourir », crie la mère au médecin du centre. Affolée, cette dernière tente d'expliquer ce qui s'est passé d'une voix entrecoupée de sanglots. Elle raconte qu'elle était dans sa chambre en compagnie de son fils Tamer, deux ans, lorsqu'on sonne à la porte. Elle court pour ouvrir et c'est pendant son absence que la catastrophe est arrivée. De retour dans la pièce, la maman retrouve son enfant allongé par terre. « Je pensais qu'il s'était endormi. C'est en voulant le mettre dans son lit, que j'ai aperçu la boîte de médicaments entre ses mains. Il a dû penser que c'étaient des bonbons et en a avalé plusieurs », précise la mère. Avant de se rendre au centre, cette maman a transporté son fils à l'hôpital le plus proche où on lui demande de l'évacuer rapidement vers le Centre antipoison à Demerdache. Le médecin tente de calmer les parents affolés. « Une telle négligence peut conduire à la mort et les parents resteront toujours les fautifs », explique le Dr Mahmoud Loutfi tout en se pressant de faire le lavage d'estomac à l'enfant. Selon lui, le centre reçoit en moyenne 70 cas d'empoisonnement par jour, en majorité des enfants. « Beaucoup de mamans laissent traîner les médicaments et ne placent pas les produits de nettoyage ou les insecticides hors de portée des enfants, ou bien transvasent les produits toxiques dans une bouteille d'eau gazeuse ou autres récipients familiers à l'enfant », explique-t-il. Il cite l'exemple d'un enfant qui a bu du kérosène et dont la mère a fait avaler de l'eau salée pour le faire vomir, ce qui a aggravé son cas.


Saison de grande affluence

Interne de garde aux urgences, le Dr Mahmoud n'a pas dormi depuis deux jours. La veille, il a dû remplacer son confrère et c'est durant la nuit que les cas les plus désastreux affluent dans son service. Dans le couloir, une famille crie sa douleur suite à l'annonce de la mort d'un proche. Dans la salle d'urgence qui ne contient que deux lits, le médecin est obligé de soigner ou de garder en observation plus de quatre cas. C'est pendant le jour de Cham Al-Nessim, journée où les gens consomment du fessikh, poisson faisandé, ou la période des résultats du bac que le centre regorge de monde. Autrement dit, « ce centre croule sous le nombre de patients étant donné que c'est le seul centre spécialisé en Egypte. Il reçoit en moyenne 30 000 cas par an », explique le Dr Loutfi.

Ce centre ne dépend pas du ministère de la Santé, mais de l'Université d'Aïn-Chams. Il a ouvert ses portes en 1981 et avait pour mission de renseigner le public par téléphone. Le service médical de toxicologie n'a été mis en place qu'en janvier 1983. Depuis, il a commencé à accueillir des cas extrêmement urgents. Par exemple, un enfant qui a avalé des comprimés. Un jeune désespéré qui a tenté de mettre fin à sa vie en prenant une surdose de somnifères. Un malade qui s'intoxique avec des médicaments ou alors des personnes mordues par des serpents ou des scorpions. En effet, l'histoire de ce centre remonte à 1977, quand le ministre de la Santé, le Dr Ibrahim Badrane, a conclu un accord avec le gouvernement français pour la fondation du premier centre antipoison. Les médecins à l'époque avaient suivi un stage au Centre de toxicologie de Paris. Aujourd'hui, le centre est composé d'un service d'accueil des urgences, d'un service de soins intensifs, d'un laboratoire d'analyses pour déterminer l'agent toxique ainsi que sa concentration dans le sang et d'un service pour les cas simples. Les cas graves reçoivent des soins intensifs durant plusieurs jours puis sont évacués vers les différents départements de la faculté de médecine d'Aïn-Chams suivant les effets secondaires du poison. Les cas les moins graves sont gardés en observation pendant quelques heures, le temps d'un lavage d'estomac.


Les aléas des tentatives de suicide

Aujourd'hui, bien que des centres aient été prévus à Minya, Zagazig, Ménoufiya et à l'Université du Caire pour alléger ce centre, ils n'ont pas encore ouvert leurs portes. « Malgré les nombreuses urgences que nous recevons, nous ne sommes qu'une vingtaine de spécialistes dans tout Le Caire. Nous manquons réellement de toxicologues », explique-t-il. Il ajoute que même dans les hôpitaux dépendant du ministère de la Santé, il n'existe pas de service pour accueillir ce type de patients. Et si jamais un cas se présente à un médecin, ce dernier n'a pas la compétence nécessaire pour le secourir. En fait, il existe deux types d'empoisonnement : la personne qui a avalé involontairement des produits toxiques et celle qui veut mettre fin à sa vie. Amal, une jeune fille de 25 ans, a connu plusieurs déceptions amoureuses. Cette fois, elle a fait une tentative de suicide en avalant un sandwich de crème de grains de sésame auquel elle a incorporé du poison destiné aux rats. Emmenée d'urgence par ses parents, elle a été sauvée de justesse. Le médecin a eu du mal à la faire parler pour connaître la nature du poison. « J'ai regretté mon geste, et les trois jours que j'ai passés dans ce centre ont été abominables. Non seulement le personnel médical n'a pas cessé de me sermonner étant donné que le suicide est prohibé dans notre religion, mais aussi j'ai porté atteinte à ma réputation et celle de ma famille comme si j'avais commis un crime très grave », avoue-t-elle avec beaucoup de regret.

Toujours débordés, les médecins doivent déployer d'énormes efforts pour suivre le rythme d'un travail bien éreintant. « Je déteste la période de fin d'année scolaire où l'on reçoit des cas de tentatives de suicide suite à l'échec aux examens. Des jeunes qui ont une peur bleue de leurs parents trop exigeants. Et pire encore, des mises en scène bien montées par des enfants gâtés », souligne le toxicologue. Ce dernier vient de recevoir, il y a quelques heures, un étudiant de 19 ans qui repasse son bac. Son père l'a ramené en extrême urgence en me racontant ce qui s'est passé. « Mon fils est en pleine révision pour ses examens. Il se portait comme un charme quand soudain il a commencé à se tordre de douleur. En rentrant dans sa chambre, j'ai trouvé sur son bureau une boîte de Flurest », raconte le père, effrayé. Le médecin a compris le manège du jeune qui a voulu faire peur à ses parents. « Cet élève gâté et paresseux a avalé des médicaments pour faire le malade et échapper aux examens », explique le médecin. En fait, dans un cas pareil, le toxicologue réagit parfois violemment avec le garçon et lui administre une bonne leçon devant les parents.

Enfin, un moment de répit pour ce toxicologue, qui essaie de se reposer un peu quand soudain l'infirmière accourt pour lui demander de venir voir un autre cas, celui de deux frères toxicomanes qui ont été hospitalisés dans ce centre pour overdose, il y a trois jours, et qui ont été autorisés à quitter l'établissement le matin même. Exaspéré, le médecin tente de sauver celui qui est au plus mal, mais sans résultat. Le second aura plus de chance et survivra.

Et des histoires saugrenues ne manquent pas. Celle de cette femme de 35 ans qui a avalé hier un produit pour cafards afin de punir son mari. Ce dernier qui travaille à Hurghada ne lui rend visite qu'une fois par semaine. « Je me suis fait des idées noires. Il a failli à son habitude et n'est pas venu le jeudi. Peut-être était-il dans les bras d'une autre nana, je voulais le punir en me faisant du mal », confesse-t-elle.

Chahinaz Gheith
Bouchra Chiboub

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