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Enfance
. Pour
la première fois en Egypte, un centre d'hébergement destiné
aux enfants de la rue a ouvert ses portes aux jeunes filles.
Une expérience salvatrice, mais difficile à mettre en œuvre
dans une société qui regarde toujours ces enfants d'un mauvais
œil. Surtout quand il s'agit de filles. |
Une
main tendue aux filles des rues |
| « Est-ce
qu'on est battue ici ? ». C’est par cette question
que Zeinab, une belle fille brune de 14 ans entame sa journée
au sein de l'Association Mon Enfance. Les cheveux rasés,
elle confie les larmes aux yeux qu'ils étaient longs et lisses
avant que la dame chez qui elle travaillait, n’eût décidé
un jour de lui raser le crâne. Zeinab,
qui n'a pas supporté un tel traitement, a préféré s'enfuir
de cette maison. Elle restera plusieurs semaines dans la rue,
refusant de retourner chez un père qui l'a toujours maltraitée.
« Il était complice avec ma marâtre. Il m’attachait
à l'aide d'une chaîne et me battait lorsque je ne lui remettais
pas tout l'argent que j'avais gagné. Non seulement il m'obligeait
à travailler comme femme de ménage mais il m'empêchait aussi
d'avoir un peu d'argent de poche pour m’acheter de quoi m'habiller
ou m'offrir un jouet comme tous les enfants », confie
la petite brune, originaire du quartier d'Imbaba
Zeinab et quatre
autres filles de 9 à 15 ans ont élu domicile dans ce centre
inauguré il y a deux semaines. Cet endroit, qui leur servira
d'hébergement, est la première expérience en Egypte comme
le confirme Siham Ibrahim, directrice du centre.
Zeinab a du mal
à retenir ses larmes quand l'une des responsables du centre
lui demande de l’appeler maman. C’est comme si elle avait
remué le couteau dans la plaie. Elle se souvient encore de
sa maman qui l’a abandonnée dès son plus jeune âge. Son père
qui projetait de se remarier l'avait répudiée. Une expérience
amère pour cette jeune fille qui non seulement a été privée
d'amour maternel mais a subi les pires humiliations d'une
marâtre acariâtre et les mauvais traitements d'un père trop
cruel. Elle parle la gorge nouée et raconte toutes les souffrances
qu'elle a endurées quand soudain son visage s'illumine. La
directrice du centre s'avance vers elle pour lui offrir une
robe toute neuve, une chemise de nuit, une brosse à dents
et un peigne. Elle n'en croit pas ses yeux, elle qui a toujours
été privée de tout. « J'aurais tant aimé vivre comme
les autres enfants, connaître la chaleur d'un foyer et ne
pas être privée de mes droits les plus élémentaires »,
confie la petite, qui semble heureuse d'avoir trouvé refuge
dans ce centre basé à Hélouan. Les habits neufs ne sont pas
le seul avantage dont bénéficient Zeinab et les autres filles
qui ont rejoint ce centre, qui offrait déjà ses services aux
garçons depuis plusieurs années. Ces jeunes ont non seulement
un endroit où dormir, mais aussi et surtout la possibilité
de s'instruire et d'avoir des activités sportives. Elles peuvent
aussi s'initier à la couture, la broderie et même apprendre
comment faire de l’élevage de volailles. Elles sont suivies
par des éducateurs qualifiés et chacune est libre de choisir
sa branche selon ses compétences.
L’idée de ce
centre a germé chez Siham Ibrahim alors qu'elle travaillait
pour des associations qui se consacrent depuis de longues
années aux enfants de la rue. Elle constate que le phénomène
est toujours loin des intérêts des institutions concernées
en Egypte, et que ce sont les filles qui en pâtissent le plus.
Selon l’étude réalisée par le Dr Chahida Al-Baz sur les conditions
et les moyens de protection des enfants de la rue, les filles
sont encore les plus montrées du doigt par la société, alors
que bien souvent, ce sont les parents qui sont responsables.
« J’avais
déjà commencé l’expérience avec des garçons rejetés par leurs
parents et cela a porté ses fruits. J’ai pensé renouveler
cette expérience avec les filles car elles constituent environ
le tiers des enfants de la rue. Des études réalisées sur cette
question ont recensé environ 500 000 enfants dont le
tiers sont des filles. Mais en vérité, il y en a beaucoup
plus », explique Siham. |
Parcours semé d’embûches |
| Cependant,
il semblerait que Siham, la directrice du centre, se soit
engagée sur un chemin sinueux, parsemé d’embûches. Dans l'esprit
de certaines instances officielles, ce n'est pas un centre
social qu'elle a ouvert, mais « une maison close ».
« J'ai rencontré de nombreux responsables de ces instances
officielles, ils restent très prudents face à cette initiative,
même s'ils ne l'avouent pas franchement. Ces institutions
préfèrent se réfugier derrière la législation, qui ne prévoit
pas de dispositif social pour ces enfants des rues »,
ajoute Siham Ibrahim.
Par
ailleurs, elle doit faire face à une société conservatrice
qui pense qu'une fille ne doit pas être dans la rue, mais
surtout aux lois qui condamnent souvent l’enfant de la rue
comme un criminel au lieu de le protéger des mauvais traitements
qu'il subit chez ses parents. « Selon la convention
relative aux droits de l'enfant adoptée par l'Assemblée générale
des Nations-Unies le 20 novembre 1989 et ratifiée en juin
1997 par tous les pays, y compris l'Egypte, j'ai le droit
en tant qu'association de recueillir et protéger un enfant
contre les mauvais traitements de ses parents. Or la loi ne
m'y autorise que si j'ai respecté certaines procédures entre
autres celle de remettre l'enfant à la police des mineurs.
Ceci contredit ma politique. Comment puis-je convaincre un
enfant de me suivre pour ensuite le livrer à la police et
être enfermé jusqu’à ce que la décision du Parquet soit prononcée ? »,
s’interroge-t-elle.
Et la situation
est encore plus compliquée pour une jeune fille car ma responsabilité
est doublement engagée. « Il arrive que des jeunes
filles s'enfuient de chez elles parce qu’elles ont déshonoré
le nom de la famille ou essayent d'échapper à un milieu de
prostitution ou à une relation d'inceste difficile à avouer »,
confie Siham . Elle se souvient du jour où la police a rendu
de force une jeune fille à sa mère qui était une prostituée.
Pourtant la gamine croyait bien faire en venant se réfugier
auprès d'elle pour ne pas rester dans la rue : « Je
suis restée à la fois ahurie et scandalisée ».
Pour éviter de
tels problèmes, Siham essaye de négocier avec les instances
concernées, trouver des astuces ou chercher un cadre juridique
qui puisse l'autoriser à accueillir les jeunes filles. En
attendant, elle ne reste pas les bras croisés, le centre reçoit
des filles de façon temporaire et le personnel tente de régler
leurs problèmes ou leur donner à manger. Pour celles qui veulent
rester, elle leur offre un hébergement dans une petite maison
à Hélouan, endroit qui abrite un bon nombre d’enfants de la
rue, car cette région compte une quinzaine de bidonvilles
qui abritent environ 500 000 habitants. Un environnement
propice à la marginalisation des enfants. Et pour prendre
contact avec les filles de la rue et leur faire connaître
l’endroit, la directrice a ses tuyaux, Zahira. Cette enfant
de 10 ans, est la plus jeune recrue au sein de l’association.
Les yeux pétillants d’intelligence, cette jeune fille a quitté
l’école pour aider sa mère à payer les frais de scolarité
de ses 4 frères et sœurs. Elle passe son temps à vendre des
versets du Coran dans les moyens de transport et rentre chez
elle en fin de journée. Siham a rencontré par hasard Zahira
dans le métro et lui a proposé un marché. Cette jeune fille
qui passe ses journées dans la rue pourrait convaincre celles
qui n’ont pas d’abri à se présenter à l'association. La mission
de Zahira consiste donc à leur parler. « Je leur dis
parfois qu'elles vont toucher de l’argent et parfois elles
m'accompagnent seulement pour connaître l'adresse. Mais je
ne propose jamais aux filles qui me semblent licencieuses
comme me l'a conseillée mama Siham », dit la petite
fille devenue experte en la matière.
Aujourd'hui,
elle sait reconnaître celles qui n'aiment pas les histoires
et qui veulent vivre en sécurité. L'association est très ouverte,
mais une règle d'or s'impose à tous. « On ne prend
pas de prostituées, il faut que le casier judiciaire de la
fille soit vierge et nous lui faisons passer un test médical
et social nous assurer de son état, afin de pouvoir l'héberger
de façon permanente », explique l'une des assistantes
sociales.
Zeinab, Nesma
et Badriya résident dans le centre mais n'ont pas encore rempli
toutes les conditions pour s'y établir de manière durable.
« Elles sont là sous ma responsabilité personnelle
et je déploie beaucoup d'efforts pour faciliter les procédures
légales et par la même occasion, connaître les conditions
de chacune. Je suis très attentive, je veux notamment savoir
si elles sont enceintes ou pas », poursuit Siham. |
Mixité assumée
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Et même avec
un personnel aussi qualifié, Siham a été surprise par le
comportement de l'un des surveillants. Il refusait qu'un
tel endroit soit réservé aussi bien aux filles qu'aux garçons.
En un mot il était contre la mixité. « Il
a demandé à la surveillante de les enfermer la journée dans
une pièce loin des garçons et a oublié que dans la rue,
ces jeunes se côtoyaient et qu'il fallait tout simplement
les habituer à entretenir des relations saines. La nuit,
nous les séparons dans deux endroits différents »,
dit-elle tout en s'interrogeant. « Comment les séparer
alors qu'ils formaient des groupes dans la rue ».
Un fait confirmé par l’étude du Dr Chahida qui explique
que les enfants de la rue ne mènent pas comme on le pense
une vie anarchique. Ils essayent toujours de vivre en groupe
pour se sentir en sécurité ou avoir des relations avec les
plus grands pour se protéger, en bref ils ont leurs propres
lois de rue.
C’est
le cas de Badriya et de sa sœur Nesma, rejetées par leurs
parents. Badriya demandait le secours d'autres personnes
pour protéger sa petite sœur. Aujourd'hui, Nesma ne veut
plus quitter l’association. Pour la première fois de sa
vie, cette petite fille porte une belle robe et a du vernis
à ongles sur les doigts. Elle vit dans un endroit qui lui
assure la sécurité, mais sa sœur, elle, ne veut pas y rester.
« Elle doit sûrement avoir un groupe qu'elle
veut rejoindre. Cela ne va pas être facile de changer sa
façon de penser », assure Hoda, la psychiatre.
Quant à Nesma, elle se trouve très heureuse ailleurs que
dans la rue et ne veut même pas retrouver sa mère :
« Elle m’a abandonnée. Ici, je suis en sécurité,
j’apprendrai à lire, à écrire et à dessiner »,
dit-elle.
Pour les beaux
yeux de Nesma et des autres, les responsables de l’association
continuent leur lutte pour assurer l'avenir de ces enfants
perdus. « Mes rêves sont nombreux. Je veux leur
offrir la chance de mener une vie normale et les réconcilier
avec une société qui les a exclus. Mais une seule main ne
suffit pas », conclut Siham.
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Doaa Khalifa |
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