Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Littérature

 

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Les analyses
de Heykal
Portrait
Littérature
Arts
Société
Sport
Escapades
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine

Dans ces cinq poèmes inédits, le poète Ahmad Al-Chahawi joue
avec tendresse
des métaphores de l'amour.

Le temps égaré
(1)

Elle écrivit :

Il n'y a plus rien à attendre de toi

Tu n'es plus qu'un chemin délaissé

Un nombre suspendu à la queue d'un cheval

Tombe glaciale tu es

Abandonné au feu

Arbre en plein désert à l'école arrachée

Un fil cherchant son aiguille

Qui saigne en silence sur sa corde blessée

Porte brûlée qui mâche les mains frappant à son bois

Oiseau tremblant sous des coulées de soleil

Lettre morte tu es

Du cou d'un ramier lettre égarée

Tracé d'une ligne tu es cherchant son point de départ dans la

solitude

Montagne dépouillée navigant dans les nues

Miroir opaque, tu es, par une femme rejeté

Deuil d'un hymne agonisant

Un fil de soie au froissement éclipsé

Elle demandait

Vers où m'emportera cette porte fermée

Par un haussement d'épaules, les noms peuvent-ils être libérés

La virgule de son point peut-elle échapper

Ou sur ma tête le ciel peut-il soupirer

Je viens au rythme au silence de ma mère hérité

Du désir de te voir je vais me libérer

de faire deviser mon âme avec la moindre lettre de ton nom.

Mardi, 15 décembre 2002


(2)

Personne ne pense à mon nom

Après le coucher du soleil vers la maison de l'enfer

Après l'achèvement de deux versets

et la perte d'un ciel qui nous prive de sa sagesse.

Après être rentré seul dans le néant de la maison

d'une ombre noire précédé

Je délire dans le lointain

Je suspends ma lettre, statue brisée

Je m'enrichis

de ma perte

Mon linceul est d'eau sèche

Je m'enfonce dans l'éternité

d'une blessure de nuits pécheresses.

Agonie muette, courbée de mes oiseaux

Ma solitude grandit

Je suis une flûte d'une enfance orpheline

Aux écoutes des rugissements des vagues qui m'envahissent

Je sillonne la lumière

reliant la voix au feu

Personne ne pense à la caverne muette

A un ange perdu dans la mêlée

Nul ne brode le feu avec les étoiles

Nul ne porte l'amoureux sur ses yeux

Nul petit-fils n'hérite d'une lampe éteinte

Je plonge dans le sommeil

Nul ne s'intéresse à un nom disparu

et aucun miroir là-bas ne me reconnaîtra

(Ouvertes sont mes paumes)

L'inconnu m'emportera dans l'oubli

Lettre finale au bout de la nuit

(Mon destin dépend de son regard)

Je m'étire comme un fil dans un silence par la biographie tuée

Nul ne réchauffe notre froid

Personne ne rendra à la lune une tête coupée.

Samedi, 14 décembre 2002

 

(3)

Que me réserves-tu pour la prochaine année

A part les masques

ciel d’exil

lieux inventés par tes pieds sous ta foulée

vent passant au hasard d'une aiguille enfilée

et livre plein d'erreurs sur la geste de mon secret

les lettres de tes mains

et l'accès à ta langue

Errance d'une prière dont le dieu

se serait endormi, oubliant de sa religion les préceptes

prêchés

Et oreiller de songe

ressuscitant les morts

Tableaux obscurs par des fils portés sur un ciel échappant

Aux mains du geôlier

Images d'une absence qui parcourut la terre

Pour revenir son poète

Ruminer les herbes des nuées

Oiseau à la solitude destiné qui traverse l'air silencieux

s'en allant vers l'oubli

Colère qui blesse le chant de la flûte

Puis s'en va se cacher

Alchimie du néant dont l'eau

Laisse filtrer une durée de l'âge de la lumière

Corolle de choses ayant traversé les arbres du sommeil

Et le puits solitaire tombe

Emportant dans sa chute des noms tatoués par-dessus

des cieux

Un fleuve naît de ta paume pour aller s'égarer

Vers une coupe oublié par une légende délaissés

Pleurant la création et la couronne du trône

Et une mer qui crache des sels enflammés

Que me réserves-tu sinon une fleur de cactus

Qui se souvient des jours d’abandon

et de l'ombre des chandelles consumées

et des chevaux faits d'atomes de poussière

et des laves qui s'aiment dans le brouillard des nuées

+++

Quoi d'autre qu'un ciel à la voix étouffée

Absence jouant ses soupçons sur la lyre

Qui tombe de la fenêtre du dire

Comme une demeure trop grande pour le poète

Qui, ombre orpheline, dort sur un seuil étranger.

Que me réserves-tu sinon une lettre intruse, excédant la langue

des ancêtres

Qui mourut solitaire, isolée

Sans le secours d'une vengeance

Et la mémoire non plus ne le sauva pas.

+++

Nul ne connaîtra ton être profond

Ni où trouver le suprême nom

Où est l'arbuste de ton parfum sur terre

Où suis-je par rapport à toi.

4 janvier 2003

 

(4)

Je ne suis pas le vaincu

Et je ne suis point le vainqueur

Je ne suis point les débris d’une carafe de mots

Je ne rivalise pas

pour mettre les points sur les i

Point fasciné par un dictionnaire de sable

Je ne fonds pas sous ma propre langue

Et je ne dors pas au bord d’un cercle au centre perdu

Je ne frappe point à une porte de pierre

faisant crier mes illusions

Ou démembrer les souvenirs des morts pour avouer

que je suis l’amant

Je ne suis point un dieu chassé d’un paradis illusoire

incapable de t’avoir pour Muse

Je ne suis pas le désespéré d’un soleil qui s’évapore

dans mes eaux

Et pas l’oiseau dont les ailes vont vers le royaume de

l’or dépouillé

Mon mal ne guérit pas

quand je demeure seul avec toi

Je ne vis pas dans l’ombre

pour creuser une ombre dans ta terre

et me disperser en îlots

dans la bouche de tes anges

Je ne suis point le soutien

Car je suis suspendu par le fétu de mon âme à ton

épiderme

Je suis le contaminé par une lettre de ton nom

Je n’oriente point les voiles de ma fenêtre vers le désespoir

et vers le silence mort sous la porte

Je ne me cache pas honteusement

Mais je divulgue secrètement mon secret

J’ai choisi le moment

Me dirigeant vers la clef

Peut-être saurais-je qui m’a dépouillé de moi-même

qui fit émigrer ma langue en toi

qui a volé les rêves nocturnes

Je ne suis point celui que ta mémoire dédaigne

oublié même sur le miroir de tes mains

pour devenir le lieu le dernier maillon

de la chaîne si fragile de ta durée

Je ne marche pas dans les ténèbres de ma lumière

Point celui qui foule sous ses pas des cailloux simple lettre

ajoutée

Je ne suis pas un mot invariable

mais mon nom habite tes gestes

On ne m’a point coupé comme une figue d’un cactus

qui frotte ses yeux à la musique de l’aurore

qui pleure le sol d’où on l’a arrachée

Je n’affronte pas une lune de roc

qui m’a perdu

perdant mes repères dans le temps

Je ne dors pas dans une pluie qui ne vient jamais

Mais je suis — prudemment — le nuage de ton âme

Alors prends mon cœur

Je remettrai ma tombe pour quelques heures

Pour vivre en toi

Je n’aime pas l’abandon

Et n’éprouve pour l’exil aucune nostalgie

J’ai imploré Dieu pour pouvoir marcher sur l’eau

sans mouiller mes vêtements pour me draper de toi

Je ne suis point le faucon aveugle

alors bande mes yeux de la fragrance de ton parfum

laisse-moi me disperser sous le ciel du Caire

abandonné d’une histoire perdue

Je ne suis qu’un vent inactif qui rumine sa solitude

alors comment baiser le sol de ton navire

cependant que tu te replies en toi-même comme un oiseau

dans le temps égaré

Traduction de Gusine Gawdat

Ahmad
Al-Chahawi

Poète et journaliste, il est né en 1960 dans le gouvernorat de Damiette. Il a obtenu son diplôme de journalisme à la faculté des lettres de Sohag, en Haute-Egypte, en 1983. Il a ensuite travaillé à Al-Ahram à partir de 1986, où il dirige actuellement la rubrique littéraire de l'hebdomadaire Nisf Al-Dounia. Prolifique, il a publié nombre de recueils de poèmes, tels Azhar min al-ganoub (Des Roses du sud) en 1982, Rakaatane lil échq (Deux Génuflexions pour la passion), en 1987, Kitab al-mawt (Le Livre de la mort) en 1997 et Qol hiya (Dis c'est elle) en 2000.
Sa poésie se caractérise par une tendance mystique dans laquelle il est influencé par les grands poètes du soufisme arabe.
 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631