| Dans
le numéro d'août du mensuel Wéghat Nazar, Mohamed Hassanein
Heykal analyse le rôle de l'armée dans la puissance américaine.
L'institution militaire est pour lui le principal instrument
de l'actuelle Pax americana.
En général, les
observateurs concentrent leur attention sur la vitalité des
interactions politiques entre la Maison Blanche et le Congrès
ou entre l’Administration républicaine ou démocratique et
les médias. Par contre, personne ne s’intéresse beaucoup au
rôle de l’institution militaire américaine dans le processus
de prise de décision surtout lorsque l’armée y joue un rôle.
Il est certain
que les Etats-Unis ne sont pas un pays dirigé par les militaires.
Au contraire, c’est le pays qui jouit le plus de la démocratie
et de la liberté. Cependant, ceci n’empêche pas que l'institution
militaire y tient un rôle capital. Le droit est le pilier
de la liberté. Pour imposer la loi, il faut un pouvoir qui
la fasse respecter. C’est là que vient le rôle de la force
comme le dernier recours d'un Etat de droit.
La fondation
et l’instauration de l’Etat américain ont imposé dès le départ
la création de forces armées capables de contrôler le flux
des groupes d’immigrés et d’aventuriers assoiffés de richesse
et armés jusqu’aux dents. De plus, ces forces armées devaient
jouir d’une grande puissance pour pouvoir faire face aux éléments
de la société américaine en conflit dans la période de la
gestation de l’Etat. Ceci signifie que les Etats naissants
ont besoin d’armées dès le premier instant de leur création.
Dans les sociétés traditionnelles, la fondation des armées
régulières vient plus tard, car la préservation de la sécurité
et la garantie des lois étaient du ressort des chefs de familles
et des tribus, des seigneurs des fiefs et des rois jusqu’à
la fondation de l’Etat moderne avec une armée professionnelle.
C’est-à-dire que ce qui a pris des siècles en Europe s’est
réalisé durant quelques décennies en Amérique en raison d'une
conjoncture différente.
Lorsque le mouvement
américain d’indépendance a commencé et s’est transformé en
l’une des plus importantes révolutions de libération dans
le monde, il a été dirigé par le général George Washington
qui est considéré jusqu’à nos jours comme le héros de l’indépendance
américaine, en plus du fait qu'il soit le premier président
de la république.
Après l’indépendance,
les dangers qu’affrontaient les Etats-Unis n'ont pas disparu.
En effet, les grandes puissances européennes étaient toujours
présentes dans le continent américain. Il incombait donc à
l’Etat américain, récemment indépendant, de rester sur ses
gardes derrière des forces armées chargées de défendre l’indépendance
naissante. Notons que les menaces n’étaient pas minimes. En
effet, l’armée britannique est soudainement revenue à la charge
et a occupé Washington en 1812, c’est-à-dire près de 20 ans
après l’indépendance.
Durant la deuxième
moitié du XIXe siècle, lorsque les espoirs de l’avenir imposaient
l’unité en Amérique du Nord dans le cadre d’un seul Etat puissant
capable de faire face aux crises et aux mutations, les Etats-Unis
ont vécu l’expérience de la guerre de sécession avec ses maux,
ses souffrances et ses amertumes. Cette guerre a opposé deux
armées : l’armée du nord et l’armée du sud.
Par la suite,
durant la première moitié du XXe siècle, les armées américaines
ont participé de manière intense à deux guerres mondiales.
Il s’agissait de conflits de vie ou de mort entre les anciens
et les nouveaux empires européens.
Etant donné que
la seconde guerre mondiale s’est terminée par l'usage de l’arme
nucléaire par les Etats-Unis, les premiers à l'utiliser, la
nouvelle grande puissance a pris en main l’avenir du monde
pour façonner son destin au gré de ses politiques. Il ne lui
restait plus dans ces circonstances qu'a se débarrasser de
deux puissances qui ont émergé lors de la seconde guerre mondiale
tentant chacune de se donner la plus grande indépendance dans
la prise de décision. La première était l’Union soviétique
dotée d'une force de dissuasion nucléaire. La seconde était
le mouvement de libération nationale en Asie, en Afrique et
en Amérique latine, animé du rêve d’indépendance et de développement,
et capable de mobiliser la Terre, de Djakarta à Casablanca.
Durant cette
période, les militaires américains étaient à la tête des Etats-Unis.
Premièrement, ils étaient les auteurs de la grande victoire
contre le nazisme allemand et le fascisme italien. Deuxièmement,
ils étaient les gardiens de la force nucléaire. Troisièmement,
ces dirigeants étaient effectivement présents avec leurs armées
dans les endroits les plus stratégiques d’Europe, d’Asie et
de la Méditerranée, que ce soit au Sud ou au Nord. Sur ces
emplacements, ils ont mené la guerre, obtenu des victoires
et personne par la suite n’a osé leur demander de se retirer.
A un moment donné,
trois grands commandants militaires américains dominaient
pratiquement le monde :
— A Washington,
le général George Marshall qui était le secrétaire à la Défense
de Roosevelt, nommé au département d’Etat durant le mandat
de son successeur Truman et qui a proposé le plan Marshall
pour la reconstruction de l’Europe occidentale.
— A Paris,
le général Dwight Eisenhower était le dirigeant général des
armées alliées qui ont affronté l’Union soviétique à travers
le rideau de fer, selon l’expression du premier ministre britannique
Winston Churchill.
— A Tokyo,
le général Douglas Mac Arthur était chargé de la reddition
du Japon et d'une réorganisation de l'Asie selon les souhaits
américains.. L’empereur du Japon recevait ses ordres de ce
militaire américain arrogant sans aucune objection, car les
radiations des bombes nucléaires lancées sur Hiroshima et
Nagasaki tuaient des milliers de sujets de l’empereur à chaque
lever de soleil et à chaque bouffée d’air !
Bref, ceci signifie
que ce sont les militaires américains qui ont bâti l'esquisse
de la souveraineté américaine. Lorsque le projet impérial
américain a commencé à avancer sérieusement vers ses objectifs
dans des conjonctures internationales propices, ses partisans,
dont la majorité faisait partie du Parti républicain, ont
décidé que le général Dwight Eisenhower était le seul homme
capable de diriger les Etats-Unis dans ces conditions.
En l’espace de
deux ans, Eisenhower avait cédé son poste à Paris à son adjoint
le général Omar Baradly, pour devenir président de l’Université
de Columbia à New York. Une étape transitoire le préparant
à la vie civile.
Lors des élections
présidentielles de novembre 1952, c’est-à-dire 7 ans après
la fin de la seconde guerre mondiale et deux ans après s'être
initié à la vie civile, Dwight Eisenhower écrasait le candidat
démocrate, Stevenson.
C’est ainsi qu’au
début de l’indépendance de l’Etat américain, comme au début
de l’Empire américain, le pouvoir était entre les mains d’un
militaire. Le premier a mené la guerre pour l’indépendance,
et le second pour l’impérialisme.
La suprématie
militaire était le fondement de la théorie d’Eisenhower. L’institution
militaire, tout au long de son mandat, était satisfaite. A
cette époque il n’y avait pas de barrière ou d’obstacle entre
le militaire et le politique.
Ensuite, Eisenhower
a cédé la place à J. F. Kennedy. Les fils ont alors commencé
à s’enchevêtrer, et la situation s’est encore compliquée lorsque
le président John Kennedy a décidé d’intervenir au Vietnam.
Par la suite, la situation s'est enlisée et la guerre s’est
élargie durant l’ère de son successeur Lyndon Johnson. Lorsque
vint le mandat de Nixon, la relation entre les militaires
et les hommes politiques était devenue un véritable problème.
Il y avait un choc entre les opinions et les théories, les
caractères et les personnalités. Et lorsque le mandat de Nixon
s’est achevé par le scandale du Watergate, l’institution
militaire américaine ne cachait pas son mépris des hommes
politiques.
Dans tous les
cas, l’institution militaire américaine durant les périodes
de recul politique, pensait qu'elle était responsable de la
sécurité américaine et du large empire américain. Elle a alors
opté pour une politique de multiplication des armes et pour
leur perfectionnement . En fin de compte, c’est la course
à l’armement qui a permis aux Etats-Unis, dotés d'énormes
ressources, de briser l’Union soviétique et de la pousser
à un échec économique et politique humiliant.
C’est ainsi que
la fin de la guerre froide s’est confirmée par l’effondrement
de l’Union soviétique d’une part, et par le vif recul des
mouvements de libération nationale dans le tiers-monde, et
notamment dans le monde arabe, d’autre part. C’est aussi comme
cela que l’armée américaine a gagné dans la guerre froide
comme dans les guerres qui l’ont précédée. Une nouvelle ère
mondiale a commencé, une paix impérialiste américaine qui
impose ses réalités à tous bon gré mal gré. |