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Pudeur.
Elle domine encore très
largement les rapports entre les individus dans
notre société.
Faut-il y voir l'expression réelle
d'une morale ou une simple attitude de façade?
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Voyage
au pays de tabous |
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Deux
scènes distinctes, deux états de choc. La première
se déroule dans un magasin de lingerie situé à
Roxy, dans le quartier d'Héliopolis. La publicité
affichée sur la vitrine aguiche les passants.
« Une nuisette de couleur rouge pour une
nuit de noces enivrante, un déshabillé en satin
noir pour que l'époux ne cherche pas ailleurs,
des strings, offre spéciale pour les nouvelles
mariées ». La cliente, une jeune fille,
sort discrètement du magasin tenant à la main
un article en soie noire. Elle le montre à son
fiancé qui l’attend dehors
et lui demande son avis. Elle tient à savoir si
la chose convient à son goût. Il la contemple
et donne son approbation. Elle rentre de nouveau
dans le magasin pour négocier le prix. « Je
reviendrais à condition que vous me fassiez un
bon prix, car j'ai bien l'intention d'acheter
le reste de ma garde-robe ici. Mais vous avez
l'air d'être un expert, montrez-moi d'autres articles »,
lance sans gêne la jeune fille au propriétaire.
Ce dernier se dirige vers le rayon pour lui ramener
une autre pièce d'étoffe fleurie. « Essayez
celle-ci et vous reviendrez pour me remercier.
Elle vous ira comme un gant surtout que vous êtes
bien roulée ». Un compliment qui gonfle
de fierté la jeune cliente. Sans hésiter, elle
prend ce qu'il vient de lui proposer. Cette discussion
choque une cliente qui se trouvait au même moment
dans l'échoppe pour acheter une robe de chambre
à sa mère. Ebahie, elle reste muette comme une
carpe, choisit son article, passe à la caisse
et sort sans formuler un mot.
La
deuxième scène se déroule lors d'une conférence
qui se tient dans un hôtel situé à la Cité du
6 Octobre. Un groupe d’intellectuels du monde
arabe y étaient invités pour trois jours. C'est
la pause café, trois hommes, la cinquantaine,
discutent dans le salon. En face d’eux, trois
jolies jeunes filles tirées à quatre épingles
esquissent des sourires aguichants dans leur direction.
Cela semble porter ses fruits, puisqu'elles se
dirigent vers les inconnus et leur glissent un
bout de papier sur lequel figurent leur numéro
de portable. « Nous sommes à votre entière
disposition, prêtes à vous accompagner partout,
à vous tenir compagnie même dans vos chambres
à l'hôtel. Notre tarif, 500 L.E. l’heure ».
L'offre offusque les trois hommes d'autant qu'ils
découvrent après un brin de causette, qu'ils ont
affaire à des professionnelles à la recherche
de clients à priori arabes lors des conférences
de ce genre.
Les
deux scènes ont suscité la stupéfaction de ceux
qui les ont observées de près et de loin. Pour
eux, il s’agit surtout d'une atteinte à la pudeur.
Pourtant, ces mêmes scènes peuvent paraître ordinaires
à d’autres. Ces divergences poussent à se poser
la question suivante : Sommes-nous pudiques ?
Si
la pudeur se manifeste par ce sentiment de honte
ou de gêne que l'on éprouve lors de propos ou
de gestes liés à la sexualité, ce mot est
quotidiennement utilisé à tort et à travers dans
notre société pour parler de tout et de rien à
la fois. Un programme télévisé diffusé sur la
chaîne satellite Dream qui a osé aborder
la question des besoins sexuels des adolescents
en parlant de la masturbation, a été sévèrement
réprimandé et a failli signer la fin de la chaîne.
La sortie de films sur l'intimité et les rêves
de jeunes filles avec des affiches relativement
osées, l’arrestation d’un groupe d’homosexuels
sur un bateau de plaisance, la diffusion d’une
vidéocassette d’une danseuse en plein ébat amoureux
avec un célèbre homme d’affaires, la publication
d’articles avec des photos indécentes ...
Autant de situations qui ont été qualifiées d'atteinte
pure et dure à la pudeur et à la morale publique. |
Hypocrisie et autocensure
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Pourtant,
dans la vie de tous les jours, l’atteinte à
la pudeur peut concerner les moindres détails,
paroles et gestes. Imane Bibars, anthropologue
et activiste féministe, a évoqué le sujet du
mariage orfi (sans contrat officiel)
et les relations entre les deux sexes, au cours
d’un colloque tenu à l’Université du Caire.
Un débat qui n’a pas été toléré par un grand
nombre d’étudiants estimant que sa franchise
constituait une atteinte à la pudeur.
« Nous sommes en train de nous réfugier
derrière des tabous au nom d’une morale et nous
continuons à faire ce que nous voulons, mais
sans oser l’avouer. C’est triste que l’on soit
encore à ce degré d’interdit », dit-elle.
Pour cette femme, le véritable sens de la pudeur,
celui lié à la décence et à la délicatesse,
n’existe plus. Aujourd’hui, pudeur signifie
plutôt dualité, hypocrisie et autocensure.
« Nous
n'acceptons pas que la fille puisse tomber amoureuse,
qu’elle sorte avec un jeune homme, qu’elle s’habille
en short pour faire du sport. L’important est
de savoir si elle met le voile ou pas. Cela
ne veut-il pas dire que tous nos jugements sont
basés sur les apparences ? »,
s’interroge-t-elle. Au cours d’une campagne
de sensibilisation en Haute-Egypte à laquelle
elle avait participé, elle devait initier les
femmes issues de milieux populaires au planning
familial. Premier obstacle. Les femmes n’étaient
pas prêtes à se faire examiner par un gynécologue
homme parce que pour elles, c’est une atteinte
à la pudeur.
Triste
réalité. La pudeur est liée à un lourd héritage,
celui de la culture de l’autocensure. Pourtant,
dans ces mêmes zones rurales, le sujet de la
sexualité est abordé ouvertement dans tous les
foyers. Abir, une jeune Cairote, se rappelle
du jour où elle a fait sa première visite après
son mariage à sa belle-famille habitant un village
de Charqiya. Elle a failli fondre en larmes
tellement les questions qui lui ont été posées
touchaient aux moindres détails de sa relation
conjugale, voire même à son intimité. « Les
villageoises n’éprouvent aucune gêne à aborder
ce sujet. Au contraire, c’est une marque de
fierté que de montrer qu’on a fait l’amour avec
son mari », dit Abir non sans étonnement.
Dans les villages comme dans les quartiers populaires,
la scène d’une femme qui sort au balcon pour
étendre son linge le matin avec les cheveux
mouillés est très ordinaire. C’est comme si
elle voulait faire comprendre à ses voisines
qu’elle a passé une belle nuit d'amour.
Pourtant,
la crainte de tout dire persiste. « Nous
avons peur du jugement que peuvent porter les
gens sur nous. Et nous sommes prêts à tout pour
garder l’image d’une femme ou d’un homme bien
respectable aux yeux des autres. Un fil très
fin sépare la pudeur de la peur, et c’est là
tout le risque », explique Ali Fahmi,
sociologue. La peur d’aborder un sujet embarrassant
ou contesté, de lancer une nouvelle idée audacieuse,
la peur du dialogue et de la distinction, tout
cela se fait sous le prétexte de la pudeur.
Résultat : « Nous faisons ce que
bon nous semble, mais en toute discrétion tellement
nous craignons le jugement des autres »,
explique-t-il.
Hala
est une femme mariée qui habite le quartier
d’Agouza. Elle n’arrive pas à éviter les propos
acrimonieux d'un propriétaire de café lorsqu'il
lui arrive de rentrer tard le soir. Pour mettre
fin à ces médisances, elle évite de sortir toute
seule. Elle préfère rester chez elle que de
l'entendre lâcher des mots malveillants devant
tous les clients et des voisins. « Nous
adoptons des attitudes qui nous dispensent des
critiques pas forcément par pudeur, mais par
crainte d'autrui. Dans notre société, enfreindre
les mœurs est intolérable », ajoute
Ali Fahmi. Pour lui, ce fardeau des traditions
a été amplifié par cette culture importée du
Golfe qui tente d'interpréter la religion différemment.
Un professeur à l’université qui vient de rentrer
d’Arabie saoudite imposera automatiquement à
sa femme et ses filles même très jeunes le port
du voile. Un choix qu’il est libre de prendre.
Le problème essentiel résidera dans la façon
dont il jugera les membres de son entourage
qui n’opteront pas forcément pour les mêmes
choix.
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Coexistence difficile
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| Nahed
Nasrallah est costumière dans les milieux artistiques.
C'est aussi la sœur du célèbre metteur en scène
Yousri Nasrallah. Lqui a réalisé des films qui
n’ont pas manqué de choquer l’opinion publique
tels que Sobyane wa banate (Jeunes garçons
et filles) parlant de drague, d’amour et de plaisir
sexuel. Pour Nahed, la pudeur a un sens très noble,
mais dès lors qu'elle nous pousse à mentir pour
faire ce que nous voulons, là, elle devient une
malédiction. « Si je suis blâmée parce
que tout simplement je ne m’habille pas comme
les autres, je ne me comporte pas comme les autres
et je ne m’exprime pas comme les autres, alors
je n'ai devant moi que deux choix, m’isoler ou
mentir », dit-elle. C’est justement ce
jugement que peuvent porter les autres sur elle
qui l’angoisse le plus. Un retour en arrière qui,
selon elle, a comme justification l’influence
de plus en plus importante de la religion dans
nos sociétés. « Nos mosquées et
nos églises prêchent pour un conservatisme qui
ne convient pas à notre époque et qui ne fait
qu’effrayer les jeunes et les éloigner de ces
institutions ». Pour preuve, elle cite
la tendance actuelle des films nommés « propres »
ou « des films pour les familles »
où l'on ne montre pas de baisers ni de scènes
osées. « C’est un retour en arrière. L’art
n’a-t-il pas en principe ce rôle de choquer, de
briser les tabous ? », demande-t-elle.
Se cacher, dissimuler ou nier sont les astuces
utilisées pour garder cette image d’une société
pudique. « Les bars qui servent des boissons
alcooliques sont garnis de vitres fumées pour
que l’on ne voie pas ce qui se passe à l'intérieur.
Quand je demande à mon portier de me ramener des
bouteilles de bière, je lui donne un sac de plastique
noir pour qu’il puisse les dissimuler et je fais
de même en les jetant dans la poubelle pour éviter
les regards indiscrets des voisins »,
confie Ali Fahmi.
Au
nom de la pudeur, tout se fait mais dans la discrétion
la plus totale. Ainsi, une prostituée continuera
à sortir de sa maison en portant une robe longue
et la changera dans l’endroit où elle attend ses
clients ; deux jeunes amoureux se fixeront
rendez-vous, loin de leur quartier pour éviter
les rencontres fortuites ; un adolescent
attendra d'être seul à la maison pour regarder
un film pornographique. Rien ne changera en attendant
que « notre pudeur » nous autorise
à avouer ce que nous faisons en coulisses. |
Amira
Doss |
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