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Youssef Al-Chérif, à la fois journaliste, écrivain et grand connaisseur du Yémen et du Soudan, se livre à un va-et-vient incessant entre le monde de la culture et celui de la politique.
Apôtre de l’engagement, disciple du rire

Dans son salon, il est écrit que dormir ne prolonge pas la vie et que veiller ne l'écourte pas. Il aime veiller tard et s’entourer de gens qui le font rire. C’est ce qui explique sans doute sa profonde amitié avec le comédien Kamel Al-Chennawi. Il a d’ailleurs écrit des livres sur les grands auteurs, notamment sur Abdel-Rahmane Khamissi, poète, metteur en scène et écrivain, Medhat Assem, Hefni Mahmoud pacha et Hafez Naguib. Actuellement, il écrit un livre sur Sayed Mekkawi, le célèbre musicien non-voyant qui sautait des tramways en marche.

Mais Youssef Al-Chérif est surtout réputé pour sa connaissance du Yémen et du Soudan. Il a effectué plus de cinquante visites dans chacun de ces deux pays, d'où un savoir érudit sur ces peuples. Intellectuel reconnu, Al-Chérif est aussi un journaliste et un militant engagé. Correspondant de guerre au Soudan, il a assisté aux guerres de 1967 et de 1973 et a été le premier à traverser le Canal de Suez le 7 octobre 1973. En 1977, il couvre le conflit entre la Somalie et l’Ethiopie. A partir des années 1970, il soutient la cause palestinienne.

Youssef Al-Chérif est né dans une famille d’hommes de religion d’Al-Azhar. Mais sa mère, aristocrate, a refusé qu’il suive le chemin de ses parents. Il a donc entrepris des études de droit à l’Université du Caire. Il se souvient encore de son enfance, de la mosquée, de son père qui était imam. Après la maladie de son père, il a dû, très jeune, le remplacer dans le minaret de la mosquée d'Abdel-Rahmane Ibn Aouf, et prononcer le prêche du vendredi. L’importance donnée à la langue arabe et au Coran dans sa famille a facilité ses débuts dans le journalisme. Son père organisait des salons littéraires et coraniques qui réunissaient les notables de Manial. Youssef Al-Chérif se lie alors d'amitié avec des hommes plus âgés que lui, comme Moustapha Bey Réda, un des fondateurs de l’institut de musique arabe ou Hafez Naguib, la vedette du feuilleton de Mohamad Sobhi, Al-Taalab (Le Renard). « J’ai beaucoup aimé Hafez Naguib à cause de ses aventures. Je me sentais très attaché aux amis de mon père. C’est ainsi que j’ai appris l’art d’écouter ». Il écoutait religieusement les discussions de son père et de ses convives. Durant ses années universitaires, il a travaillé dans le journalisme, dans de petits journaux pour commencer, comme Gueridet Al-Chaab, puis rejoint Rose Al-Youssef. « Je sentais que mon âme penchait vers Rose Al-Youssef, c’était mon journal préféré, celui auquel j’étais le plus attaché. Rose est ma maison », dit-il.

Au début, il travaillait bénévolement, mais dès la première semaine, deux de ses articles sont publiés. C'est après avoir obtenu un scoop avec la dernière épouse de Sayed Darwich, la chanteuse Hayet Sabri, qu'il a été embauché. Ce reportage reste un souvenir marquant de sa carrière. Pas seulement parce qu'il représentait un succès professionnel, mais aussi à cause des péripéties qu'il a vécues. Tout a commencé par une discussion avec Kamel Al-Chennawi, le journaliste, qui lui a dit qu'elle était encore vivante. Ce dernier lui a proposé d’aller à la mosquée Al-Kahlawi, à Bassatine, à la recherche du Cheikh Mohamad à la fois imam de la mosquée et chauffeur de Al-Kahlawi. Celui-ci devait le conduire à une femme nommée Oum Gamil, qui n’était autre que Hayet Sabri. Elle vivait endeuillée depuis la mort de son fils en 1948. Youssef Al-Chérif raconte l'interview avec beaucoup de détails — il aime la précision. « Elle a évoqué la jalousie d’Oum Kalsoum, les problèmes de drogue de Sayed Darwich, sa mort par overdose à la morphine. Elle m’a raconté que la police d’Alexandrie s’est intéressée à cette histoire et voulait même exhumer le corps de Sayed Darwich pour vérifier les faits ». C'est le premier de ses reportages dans le monde des stars. « Les gens sur lesquels j’écrivais changeaient d’attitude envers moi car au lieu de les glorifier, j’écrivais la vérité ». Dans son article sur Abdel-Halim Hafez, Youssef Al-Chérif avait écrit que le chanteur mentait quand il parlait et ne disait la vérité que quand il chantait. Et c’est ainsi que prit fin leur amitié. Accompagné du dessinateur Ragaï, il écrivait des articles sur les stars. Ils se sont un jour rendus chez la célèbre chanteuse Fayza Ahmad. « Alors que nous étions chez elle, elle a invité une amie à venir manger de la moulokhiya sans viande. Il y avait une jeune fille et ce n’est que plus tard qu’elle nous a avoué que c'était sa fille. En partant, elle nous a proposé de nous raccompagner en voiture. Elle s’est arrêtée à la station d’essence, a fait le plein et prétextant qu’elle n’avait pas d’argent sur elle, nous a fait payer ! ». Al-Chérif a raconté toutes ces anecdotes dans son article, ce qui lui a valu une belle colère de la chanteuse. Elle est venue jusqu’à son bureau, au journal, lancer une bouteille de Coca-Cola. Il lui a promis d’écrire un erratum, mais Youssef Al-Chérif ne se laisse pas impressionner : le rectificatif était encore plus ironique que l’article. Il ne se fait jamais prier pour raconter des anecdotes ou lancer des commentaires humoristiques. Il les raconte toujours avec minutie et précision.

Ses écrits sont aussi précis que ses anecdotes. Comme ce livre sur le Soudan qui relate son expérience dans ce pays, Le Soudan et ses habitants (Al-Soudan wa ahl Al-Soudan), publié en 1994, recueil d’histoires sur la musique, les traditions soudanaises et des gens qu’il y a rencontrés. Il contient également des interviews d’hommes politiques soudanais, entre autres Hassan Al-Tourabi. Son attachement pour le pays est aussi familial puisque sa sœur a épousé un ministre soudanais, le cheikh Ali Béleil. Et puis, il y avait les amis soudanais, au lycée et à l’université. Avant de fréquenter le Soudan d'en haut, il a connu celui d'en bas, celui de la rue. Lors de ses visites là-bas, il fréquentait les bars soudanais, les Indayas. Pour lui, le peuple soudanais porte en lui-même les ferments de la démocratie. Il a observé que le dialogue est toujours présent entre les Soudanais, et s’ils s’insultent au Parlement, ils se retrouvent le soir pour veiller ensemble. « Je viens de rentrer du Soudan, mais cela faisait treize ans que je n’y avais pas été car j’écrivais beaucoup contre le régime venu au pouvoir par un coup d’état. Le Soudan est pris dans un cercle vicieux qui n’en finit pas. A chaque fois que la démocratie s’établit, les partis se montrent incapables de se mettre d’accord sur la question du Sud. Alors l’armée fait un coup d’Etat, et ainsi de suite. Le président Nikrumah disait d’ailleurs que le Soudan était l’homme malade de l’Afrique. Le président soudanais Omar Al-Béchir a promis d’apporter au Soudan une solution plus crédible que celle des partis puisque lui et John Garang sont de la même promotion à l’école militaire ». Il explique que le problème soudanais remonte à 1955, l’année où la première rébellion a éclaté et elle a duré jusqu’en 1972. Le président d’alors, Nomeiri, « a fait sa plus belle réalisation avec le traité d’Addis-Abeba, qui donnait plus d’autonomie au Sud. Mais il a ensuite fait alliance avec les Frères musulmans, présidé par Al-Tourabi, et Nomeiri a annulé ce traité. Il a ainsi divisé le Sud en trois régions, et Garang a alors soulevé une rébellion. Ce dernier a détruit la plus grande pelleteuse achetée avec l’Egypte pour faire le Canal de Gong Li, qui pouvait donner à l’Egypte et au Soudan de 3 à 5 milliards de m3 d’eau par an ». Pour Al-Chérif, l’Egypte et le Soudan ont plusieurs points communs qui les rendent inséparables. « Pour tous les problèmes de l’Egypte, il y a des solutions au Soudan, et tous les problèmes du Soudan ont une solution en Egypte. La relation est une relation de vases communiquants : ce qui arrive de bien en Egypte est bénéfique pour le Soudan et inversement. Nous sommes un seul pays à la base, nous avons la même culture et les mêmes sources spirituelles ».

Il a toujours eu la préoccupation de l'unité arabe, et n'hésite pas à fdes coups d'éclat pour la réaliser. En 1972, il a organisé une conférence à Rose Al-Youssef à laquelle il avait convié, sans prévenir les deux concernés, Ali Nasser, le premier ministre du Yémen du Sud, et Mohsen Al-Aïni, premier ministre du Yémen du Nord, pour tenter de tracer le chemin de l’union entre les deux Yémen, alors en guerre. Sa connaissance de ce pays est née d’une amitié avec des réfugiés yéménites qui sont venus au Caire après l’échec du coup d’état de 1948. Il a fait la connaissance de Mohsen Al-Aïni et Mahmoud Al-Zobeiri. Il est allé au Yémen pour la première fois en 1962 et depuis cette date, s’est rendu de nombreuses fois dans ce pays. Il est l’auteur d’un ouvrage intitulé Cinquante visites au Yémen et mille et un contes, à paraître. En attendant, il continue à faire des va-et-vient entre l'Egypte et le Soudan, l'Egypte et le Yémen. Dans son infatigable quête de savoir et de rencontres humaines.

Amr Zoheiri
Youssef Al-Chérif
Jalons :

22 avril 1933 : Naissance.

1958 : Journaliste à Rose Al-Youssef.

1960 : Diplômé en droit.

1994 : Livre Le Soudan et les habitants du Soudan.

1995 : Décoration des Arts et des Sciences, Egypte.

2000 : Décoration de la Révolution et de l’Union, Yémen.

 

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