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Eté . Dans les trois plages populaires d'Alexandrie, les vacanciers préfèrent la douceur et la demi-pénombre du clair de lune à la chaleur et au vacarme des plages bondées de l'après-midi. Une atmosphère plus romantique, une brise fraîche, mais aussi des économies en perspectives. Bain de minuit à Stanley.

La vogue des plages
au clair de lune

A l'heure du coucher du soleil, un va-et-vient incessant se trame sur la plage Stanley, à Alexandrie. Alors que des groupes d'estivants plient bagages, d'autres dévalent les marches qui descendent vers la plage. Un nombre considérable de vacanciers commence à envahir le lieu avec le coucher du soleil. Le temps que le personnel chargé de l'entretien de la plage plie chaises longues et parasols, une foule d'estivants a déjà envahi l'endroit.
Chaque famille presse le pas pour trouver une bonne place. Dégoter un endroit près du rivage, non loin de la cafétéria et proche de l'avenue, pour éviter de trop marcher en rentrant à la maison, relève d'une véritable prouesse. Et si certaines personnes ont pensé à ramener leurs propres chaises et tables pliantes pour être bien installées, la plupart des estivants se contentent tout simplement d'étaler des draps multicolores sur le sable. Une fois bien installée, chaque famille commence à vider ses sacs et même ses valises contenant tout ce dont ils ont besoin pour passer la nuit ici même. C’est devenu une habitude très prisée par les estivants depuis quelques années, et précisément après la construction du pont Stanley, il y a trois ans, qui a éclairé la plage de ses grands lampadaires, conférant une atmosphère magique à ce lieu.

Chaque jour on assiste à la même scène, des personnes se déplacent dans les deux sens sur la plage comme des brigades qui se croisent au moment de la relève : celle du matin quitte les lieux et laisse place à celle du soir. Selon Radi, un villageois de Charqiya (gouvernorat situé dans le Delta, proche d'Alexandrie), la plupart des plages d‘Alexandrie se sont transformées en lieux privés et sont prises d'assaut par les clubs de différents syndicats après leur réaménagement. Actuellement, il ne reste plus que trois plages accessibles à la couche populaire : Stanley, Glim et Miami.

Il est dès lors devenu inévitable de se relayer ainsi, vu le nombre insensé de vacanciers. « Dès le début de mes vacances, j'ai opté pour le soir, pour des raisons de commodités. Je n'apprécie la mer qu'au coucher du soleil. L’eau est plus tiède et l’air est plus frais », confie Radi d'un ton expert. Il a suivi le conseil de son frère qui travaille et vit à Alexandrie depuis 3 ans. Ce dernier ne pouvant se permettre d'aller à la mer pendant la journée à cause de ses horaires de travail, il a suivi les recommandations de ses collègues qui se baignent le soir. « Je ne peux pas laisser ma famille seule à la plage alors que je suis au boulot. Je ne suis tranquille que lorsque ma femme et mes enfants sont avec moi. Ils ont pris l'habitude d'attendre que je rentre pour les accompagner. Quand je suis là, les jeunes gens ne peuvent pas embêter mes filles », explique Ghanem, fonctionnaire. Pour lui, éviter que ses filles ne soient pas draguées est une raison suffisante pour qu'elles ne s'aventurent pas à la plage pendant la journée. Bien qu'elles se baignent toujours entièrement habillées.


Drague et stratégie

La plupart des parents qui ont des filles se sentent en effet plus à l'aise le soir, pensant que la pénombre limitera les tracasseries. Pourtant, les jeunes ont compris le manège et ont fini par changer leurs habitudes en fréquentant la plage le soir. « On a remarqué que depuis un ou deux ans, beaucoup de familles préféraient venir à la mer le soir, et que les jeunes filles accompagnaient souvent leurs parents le soir, alors mes amis et moi avons décidé de changer d'horaires », affirme Gamal, étudiant à la faculté de droit, et qui trouve que les filles enroulées dans leurs vêtements ruisselants et collants à la peau, surtout sous un clair de lune, sont plus aguichantes.

Ce dernier profite à fond de l’obscurité pour draguer les filles et affirme que les rendez-vous les plus imprévisibles ont été fixés en pleine mer. « Dans l’eau et l'obscurité la plus totale, certains garçons peuvent se permettre quelques attouchements puis demandent des excuses prétextant qu'ils ne l'ont pas fait exprès », lance Gamal. Se sentant tout à fait à l'aise la nuit, les estivants barbotent dans l'eau tandis que d'autres s'amusent sur le sable comme si en plein jour, oubliant même les histoires abracadabrantes qui se racontaient autrefois. Il fût un temps où personne en effet n'osait approcher la mer la nuit. Les garde-côtes passaient la nuit au bord de l'eau pour empêcher les gens d'avoir accès à la plage afin d'éviter le trafic ou la consommation de drogues. A l'époque, les gens obéissaient non seulement aux ordres des autorités, mais, ils étaient aussi convaincus que la mer était habitée la nuit par les djinns, et qu'ils pouvaient s'attaquer à quiconque s'approcherait de l'eau ou voudrait s'asseoir sur le sable. « On a beaucoup entendu parler de ces histoires, mais à voir le nombre important d'estivants envahir les plages, il semblerait que ces mythes n’ont plus leur place. Les gens aussi ont forcé la main aux autorités pour que la plage revienne aux estivants. Et puis il est difficile de faire du trafic de drogues ou de n’importe autre marchandise au vu et au su de tout ce monde qui reste au bord de la mer jusqu'à l'aube », souligne Radi.

Si cette tendance est de plus en plus fréquente, les motivations peuvent varier d'un individu à l'autre. Pourtant, la raison invoquée le plus souvent est financière. « Economiser le prix des parasols et des chaises longues est la raison essentielle pour moi. En venant en fin d’après-midi, je ne paye que 2 L.E. pour l'entrée et parfois j'arrive à me faufiler sans que personne ne me voit. En revanche, le matin il faut payer 6 L.E. pour un parasol et 3 L.E. pour chaque chaise. C’est un budget lourd à assumer, car il faut dépenser quotidiennement 20 L.E. pour être à la plage », explique Galal, menuisier venu du Caire et qui voit dans cette astuce le seul moyen de détente à portée de ses moyens, et aussi une occasion d'éviter le bruit et l'encombrement du matin.


Rythmes inversés

Un rythme qui arrange toute la famille en quelque sorte. L'un des vacanciers explique que ses enfants qui rentrent de la plage à l'aube passent la journée à dormir et sa femme, elle aussi, apprécie cette horaire. « Avant, lorsqu'on venait à Alexandrie, je ne profitais pas de mes vacances, mes enfants se rendaient à la plage accompagnés de leur père, alors que moi, je devais leur préparer le déjeuner. Cette année, la matinée nous sommes tous à la maison, et ce n'est que tard dans l’après-midi que nous nous rendons ensemble au bord de la mer », explique-t-elle. Elle ajoute par ailleurs que ses petits enfants attrapaient souvent des coups de soleil la journée, un désagrément qui n'est plus à l'ordre du jour.

Il est deux heures du matin et la plage grouille encore de monde au point qu'il est difficile de s'y frayer un chemin. Très peu de personnes sont encore dans l'eau et la majorité des estivants discutent assis sur le sable. Des mélodies fusent des radios cassettes ramenés par les familles et il est difficile de s'entendre. « C'est notre meilleure sortie », lance Rafiq, 15 ans, en parlant la bouche pleine. Sa maman tend à ses deux frères des sandwichs qu'elle vient juste de préparer. Son mari, qui vient de se réveiller après avoir fait un petit somme et qui sirote un thé à la menthe, accepte l'invitation d'autres estivants pour faire une partie de backgammon. « Pour que mes enfants n'aient pas à me demander d'aller ailleurs, je leur laisse l'entière liberté au bord de la mer et cela me permet de faire moins de dépenses », confie Ahmad, ouvrier. Ses jeunes enfants se sont associés à un groupe, ils ont préféré se mettre en retrait pour jouer au football, bien qu'une pancarte indique qu'il est interdit de jouer au ballon. Ces gamins, qui dans leur vacarme feraient peur aux djinns les plus téméraires, ont été obligés de s'écarter de la foule pour éviter les ennuis.

Il est 4 heures matin, la plage n’est pas encore déserte, mais certaines familles commencent à plier bagage, en attendant que les plus matinaux prennent la relève.

Hanaa Al-Mekkawi
Dalia Gabr

Seul maître à bord
Le corps dodu, le teint bronzé par le soleil et le regard perçant, Am Mahmoud Hachem sillonne chaque jour la plage de Chatbi, l'une des côtes les plus bondées d'Alexandrie durant la saison de l'été. Faisant des aller retour interminables, il veille à la sécurité de tous les estivants, et aucun détail ne lui échappe.

Du haut de ses 54 ans, il fait figure de vétéran du métier. Armé de plus d'un quart de siècle d'expérience, il a acquis cette confiance en lui qui dépasse toutes les limites, et il est prêt à sacrifier sa vie pour chaque estivant installé sur son royaume.

En véritable maître des lieux, il domine la mer de toute sa grandeur et sa beauté, et use de son sifflet pour rappeler à l'ordre les imprudents, se montrant parfois sévère avec les plus têtus.

« Prudence est mère de sûreté », telle est sa philosophie, qu'il souhaiterait voir appliquée par chaque vacancier. « On ne peut jamais faire confiance à la mer toujours changeante », dit-il. D'ailleurs, convaincre les estivants n'est pas une chose simple. « Le plus souvent, ce sont les jeunes qui posent problème. Ils trouvent humiliant de suivre les ordres d'un maître nageur, tandis que d'autres n'acceptent pas l'idée d'être sur la plage et de ne pouvoir se baigner lorsque le drapeau est noir et que la baignade est interdite. Ceci ne me facilite pas la tâche », explique-t-il.

Pourtant, sa présence sur la plage est rassurante pour les estivants, car ils sont sûrs qu'il interviendra au bon moment si un danger surgit. Une fois dans l'eau, il ne pense qu'à secourir la personne, oubliant que la mer peut aussi l'engloutir. Un métier dangereux, mais qui est devenu sa passion. « Ce métier, je l'ai dans le sang », affirme-t-il.

Il confie avec un large sourire qu'il a « toujours adoré la mer » et cela depuis « sa plus tendre enfance ». « A l'âge de douze ans, j'accompagnais mon père qui était aussi maître nageur, j'observais sa façon de s'adresser aux estivants pour les convaincre de suivre ses instructions. Rien qu'en observant les mouvements des vagues, il pouvait savoir si la mer était dangereuse ou pas », raconte-t-il avec une grande fierté.

Du début du mois de mai jusqu'à la fin du mois d'octobre, Am Mahmoud n'a pas une minute de répit. Il n'est pas autorisé à prendre des vacances. Il doit faire acte de présence dès 7h du matin, et travaille jusqu'au coucher du soleil. Il se lève de bonne heure, revêt son uniforme, à savoir son short bleu, son tee-shirt orange et sa casquette rose, puis se rend à la plage. Il attache un morceau de tissu sur le manche du drapeau pour connaître la direction du vent, teste sa puissance et observe le mouvement de la houle. « Quand la mer est agitée, je rentre dans l'eau pour connaître l'intensité du courant afin d'interdire la baignade », dit-il, le regard toujours fixé sur la mer.

Chaque jour après sa baignade du matin, il doit décider du drapeau qu'il doit planter et peut changer sa couleur au cours de la journée. Le drapeau blanc indique que la baignade est surveillée. Le drapeau noir interdit carrément la baignade. Quant au drapeau rouge, il indique qu'il y a du courant et que la baignade est réellement dangereuse, et qu'il faut se référer aux conseils du maître nageur pour ne pas risquer sa vie. L'absence de drapeau signifie que l'on peut se baigner sans aucune crainte.

Cet homme qui a passé toute sa vie au bord de la mer, connaît ses moindres secrets. Il sait très bien où se trouvent les endroits à tourbillons et à quel période. D'un coup de sifflet strident, Am Mahmoud lance un avertissement à quelques baigneurs qui se sont aventurés un peu trop loin. D'un geste de la main, il leur fait signe de sortir. « Rien qu'en voyant une personne nager, je suis capable de savoir si elle est en difficulté », dit-il en lançant un autre coup de sifflet à des imprudents. Lorsqu'il s'apprête à sauver quelqu'un d'une noyade, il sait très bien par où passer pour aller le repêcher et le ramener vers le rivage. « Pour le récupérer, je dois nager avec le courant, puis ensuite le ramener à contre-courant pour le sortir », explique-t-il.

Selon Am Mahmoud, cette mission de sauver quelqu'un de la mort est l'un des gestes les plus importants dans le métier. Un bon maître nageur doit faire tout son possible pour ramener la personne vivante.

Une expérience héritée de son père, mais qu'il a aussi acquise grâce aux cours annuels de plongée sous-marine et de secourisme à Al-Hilal Al-Ahmar, et l'Association de scouts. « On nous entraîne à plonger en profondeur pour avoir du souffle et on nous apprend les gestes de premiers secours, pour attendre l'arrivée de l'ambulance, tels que comment faire le bouche à bouche, et vider le corps du noyé de l'eau qu'il a ingurgité ».

Fouillant dans sa mémoire, Am Mahmoud se souvient des cas qui l'ont le plus marqué. Il raconte qu'une fois, un jeune homme s'était noyé et comme d'habitude, il s'était lancé dans sa direction, mais le temps d'arriver, le garçon avait déjà coulé. « J'ai passé toute la journée à le chercher. Je me suis senti responsable de n'avoir pas pu le sauver ou retrouver son corps. Trois jours plus tard, l'un de mes collègues l'a repêché sur une côte un peu plus loin ». Tout d'un coup, il éclate de rire et lance : « L'année dernière, une très grosse femme s'était noyée et je devais bien sûr aller à son secours. Craignant de mourir, elle s'était agrippée à mon cou et a failli m'étrangler. J'ai crié pour qu'elle lâche sa prise mais rien à faire. Alors j'ai dû la menacer lui disant que j'allais la laisser mourir. Une fois qu'elle fut calmée , je l'ai tirée tant bien que mal. Arrivé au rivage, j'ai appelé de l'aide, car je ne pouvais pas la soulever tout seul à cause de son poids », conclut-il sans vouloir insinuer que lui aussi est bien portant.

Chaïmaa Abdel-Hamid

 

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