En
Iraq, le monde change de volume. La logique s’intègre à
la fantaisie. Et chaque chose a une couleur de surnaturel,
« tout est si absurde, si apocalyptique »,
comme l’exprime l’un des personnages du roman, Lorsque
les jours deviennent crépuscule, de l’écrivain iraqienne
Hayat Charara, laquelle a disparu dans les années 1990 après
avoir légué ce témoignage poignant sur les milieux universitaires
et intellectuels où elle a vécu. Hayat Charara n’est en
effet que l’une des 15 écrivains iraqiennes abordées par
une autre femme, journaliste exilée à Paris, Inaam Kachachi,
dans son ouvrage Paroles d’Irakiennes (Le drame
iraqien écrit par des femmes), sorti en février dernier
chez Le Serpent à Plumes. Et depuis, la dimension
surréaliste du pays ne cesse d’être exacerbée. La guerre
contre l’Iraq lance ce dernier au devant de la scène, avec
ses coupures d’électricité, ses raids aériens et ses fenêtres
calfeutrées, comme décrits par ces auteurs femmes. La Mésopotamie
et la mythologie sumérienne ont un effet boule de neige.
Et les écrits de ces femmes deviennent au fil du temps,
« des chapitres mythologiques » dont les
uns seront perçus comme de simples témoignages, alors que
les autres, de grande valeur littéraire, continueront à
« rappeler que la victime reste plus noble que son
bourreau, même s’il est le plus fort », fait souligner
Inaam Kachachi à travers une introduction de 60 pages, dont
l’émotion poignante n’est guère inférieure à celle des extraits
littéraires qui se succèdent ultérieurement. La journaliste
évoque à son tour le drame de son pays d’origine qu’elle
a quitté à l’âge de 20 ans. Aujourd'hui, 30 ans et trois
guerres l’en séparent. Parfois dans des interviews accordées
à l’occasion de la publication de son livre, elle semble
ruminer une réalité perdue, celle d’un Bagdad où les vieilles
femmes se rendaient à l’école vers 18h pour apprendre à
lire et à écrire et où la première femme ministre arabe,
Naziha Abduleimi, a proposé une loi égalisant l’héritage
entre filles et garçons.
Et puis, Kachachi
renoue avec une autre réalité : la guerre racontée,
notamment par celles qui « vivent les bombardements
d’en bas ». Il est clair que la journaliste a maintenu
une correspondance assidue avec les siennes, celles qui
ne peuvent plus se passer de calmants ou ces autres réduites
soit au célibat soit au concubinage. Pour la plupart, Kachachi
semble parler de connaissances personnelles ; elle
perce l’itinéraire de chacune de ses écrivains dans la plus
grande intimité. Et évoque une vie où « l’on mélange
le pain avec des chiffres, le pétrole avec du lait, les
fœtus avec de l’uranium appauvri », selon la poétesse
et romancière Nidhal Al-Qadhi.
Culpabilité
de l'exilée
De temps en
temps et de manière implacable, Kachachi fait mention d’un
sentiment de culpabilité. Elle s’étale par exemple sur les
détails de la « culture de la photocopie »,
ce système parallèle qui a permis aux Bagdadis sous embargo
de s’emparer des livres en provenance de l’extérieur et
de les cloner sur de petits photocopieurs d’occasion afin
de les vendre à des prix dérisoires. De même, elle évoque
l’expérience de la poétesse Siham Jabbar qui a dû « ressemeler »
les passages illisibles de son recueil en les réécrivant
à la main, car l’imprimerie étant de mauvaise qualité. Et
soulève alors la question suivante : « Comment
résoudre notre problème de culpabilité, nous qui vivons
à l’étranger et écrivons, par exemple, aux terrasses des
cafés parisiens ? A la dame pipi, nous réglons quarante
cents, voire un demi-euro, à chaque visite des toilettes.
Faites le calcul. Il est simple mais — ô combien ! — significatif :
deux ou trois petits besoins à Paris valent l’édition d’un
recueil de poésie à Bagdad ! ». Plus tard,
elle reprend différemment la comparaison entre les intellectuels
de l’intérieur et ceux de l’extérieur : « Assurément,
il serait trop injuste d’exiger des écrivains iraqiens de
troquer leur vie contre un mot libre, comme l’a fait Hayat
Charara. Bien des intellectuels exilés rivalisent de cruauté
envers leurs congénères restés au pays. Bien à l’abri, sous
des cieux plus cléments, ils vont jusqu'à les accuser d’être
des hérauts du régime et de collaborer avec ses médias officiels.
Mais, en Iraq, existe-t-il des journaux, des télévisions,
radios ou même écoles et universités qui ne soient officiels ? ».
Aujourd’hui, l’imbroglio est plus que jamais infernal. Les
hérauts ne sont plus forcément les mêmes. Les rêves fusent
de partout, les appréhensions aussi. Lire ce genre d’ouvrage,
tissé sur une toile de fond faite de peur, d’attente et
d’éloignement au féminin, est une délectation qui pousse
inéluctablement à la mélancolie.
Rares en effet
sont les écrits, rédigés par des Arabes et Iraqiens notamment,
sur la structure sociale et la vie au quotidien en Iraq.
A l’exception de quelques chroniques et récits publiés souvent
par des journalistes étrangers ou de passage, c’est l’aspect
policier et terroriste du régime de Saddam Hussein qui a
été jusqu’ici privilégié dans les diverses publications.
Par ces Paroles d’Irakiennes, l’on ne s’imagine guère
tromper la mort avec le récit comme l’a fait Schéhérazade
dans le Bagdad des Mille et Une Nuits et comme l’espère
Kachachi dans son avant-propos. Car selon Freud, celui qui
chante dans l’obscurité nie en quelque sorte son trouble
sans pour autant voir de manière plus claire. Et de poursuivre
les propos de l’un des personnages de Hayat Charara, « Si
Schéhérazade était parmi nous, elle ne vivrait pas, elle
mourrait ! (…) Elle perdrait son éloquence et son imagination
et deviendrait une femme ordinaire ne pensant qu’à vaquer
aux soucis quotidiens ». Sur ce, les jours deviennent
réellement crépuscule.