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Essai . Le Cinéma tunisien nouveau (Sud Editions. Tunis) a valu à son auteur, Sonia Chamkhi, le prix de la recherche scientifique en langue française (Prix Crédif 2003).

Le jeu de miroir

Paradoxes. Sonia Chamkhi aborde dans son ouvrage sur le Cinéma tunisien nouveau , des êtres qui osent mais qui restent cloîtrés dans les profondeurs. Pourtant, elle le fait de manière académique, fidèle à sa formation universitaire, en tant que docteur ès lettres et professeur de l’esthétique de l’image à l’Institut supérieur des beaux-arts de Tunis et à l’Ecole des Arts et de Cinéma (EDAC). La Tunisie, ce pays arabe francophone, constitue d’ailleurs lui-même un autre paradoxe. Car si la Tunisie possède toutes les apparences et les institutions d’une nation moderne et démocratique (mariage civil obligatoire, droits des femmes, etc.), elle fait en réalité partie des pays où les élections se gagnent à 99 % des voix !

Cela étant, l’auteur présente dans ce travail de recherche approfondie à travers un corpus de films produits entre 1980 et 1995, une unité homogène, qui met l’accent sur la problématique de l’enfermement. La vitalité du cinéma, notamment durant cette période donnée, semble être à l’image de la société tunisienne, dans ses interrogations et ses contradictions. D’ailleurs, il n’est pas anodin d'avoir choisi la décennie 80 comme période d’étude. 1981 est l’année de l’abandon du monopole national d’importation et de distribution de films détenus jusqu’ici par la SATPEC (société nationale), et de la reprise en main de la majorité du marché par les distributeurs privés. Durant cette même année, il y a eu également un décret d’encouragement à la production et à l’exploitation cinématographique. Plus encore, à travers ses figures de proue, dont Nouri Bouzid, Néjia Ben Mabrouk, Monçef Dhouib et Moufida Tlatli, la deuxième génération du cinéma tunisien s’est employée à transgresser les barrières établies par la société, comme le fait remarquer l’auteur. Cette dernière ne manque pas en effet d’insister sur la crise actuelle du cinéma tunisien, boudé à l’intérieur comme à l’extérieur depuis au moins cinq ou six ans. Cette crise relève à ses yeux d’un déficit de crédibilité et non d’un phénomène conjoncturel. Du coup, elle a décidé d’interroger via son ouvrage les acquis et les faiblesses de la période plutôt faste des années 1980-90.


Sécularisation

En chercheuse qui se respecte, elle commence par exposer sa problématique dans l’introduction. Cet essai cherche à montrer que le cinéma tunisien des années 1980-95 « constitue bel et bien une unité narrative et discursive qui se cristallise autour de la problématique de l’enfermement et de montrer que c’est d’abord, grâce au traitement de l’espace et de l’investissement de la matière filmique qu’un tel discours se déploie ».

Ensuite, le thème prend corps par le biais des parcours des héros de cinq films représentatifs de la production des années 1980-95. Ces parcours dressés habilement par l’auteur nous rapprochent du monde de ces « citoyens proscrits » : Sabra dans La Trace, de Néjia Ben Mabrouk, Hachemi et Farfat dans L’Homme de cendres, de Nouri Bouzid, Youssef Soltane dans Les Sabots en or, de Nouri Bouzid, Ramla dans Ya Soltane El-Médina, de Monçef Dhouib, et Alia dans Les Silences du palais, de Moufida Tlatli. L’on voit mieux l’écart se creuser entre ce que ces protagonistes veulent et ce qu’ils peuvent. Ils sont tous envoûtés par un « ailleurs » désiré et inaccessible et vivent en rupture avec un entourage étouffant. « Le sujet masculin partage avec le sujet féminin cette demande de sécularisation comme condition de possibilité de l’émergence d‘un individu autonome dans une société qui fait passer l’intérêt de la communauté avant toute autre considération ». Ainsi l’on se familiarise avec ces individus qui perçoivent la famille en tant que prison et les espaces de la ville (Tunis) en tant que bagnes, notamment grâce aux parcours narratifs — l’une des parties les plus vives du livre. Alors que tout au long d’autres parties, Sonia Chamkhi traite de façon détaillée d’aspects plus techniques comme le cadrage et le choix musical, lesquels imprègnent ces films à leur tour « de nostalgie et de douleur douce, propre à l’introspection ». « Le cadrage repose sur le plan serré et sur le contraste clair-obscur », précise-t-elle. Parfois, on est emporté dans les dédales techniques qui n’enlèvent cependant pas à la valeur de cet ouvrage spécialisé et rigoureux, avec des cinéastes qui ont induit la société dans un rapport spéculaire.

Dalia Chams
 

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