| Epuisé
par la longue marche, sur sa montée, il vit le petit
gros attablé dans le restaurant luxueux à la façade
en verre, avec son amie qui portait un manteau en fourrure
d'ours. Ils mangeaient : un veau grillé, une dinde,
un paon farci et un poisson frit, après avoir bu neuf
bouteilles de bon vin, avec devant eux un gâteau en
forme de camion et de la taille d'un camion.
Il — lui,
l'affamé, le va-nu-pieds, le dépouillé — lança
son dernier cri et se jeta dans les bras de sa mère
la terre pour se reposer — que la paix de Dieu
soit sur lui.
Quant à
la rue, elle faisait la fierté de la ville : les
arbres qui l'ombrageaient des deux côtés avaient été
taillés par un artiste inspiré, à l'allure rayonnante,
dont la photo avait fait la une de deux magazines cette
année-là. Il avait son mot à dire auprès de l'élite,
un mot qu'il lançait à n'importe quel moment de la journée
et les oiseaux bariolés et lavés au parfum s'envolaient
alors et se posaient dans les salons et les chambres
à coucher. Il s'était fabriqué lui-même un appareil
qui était une pièce unique — qui lui servait à
parler et à écouter : la main de cet appareil était
en ivoire avec une paume ouverte et percée et des doigts
détendus.
Ici — dans
ce monde — il y avait des véhicules en forme d'oie,
de canard, d'autruche, de tigres et de gazelle, mais
ils n'apparaissaient pas dans la rue à cette heure là
de la nuit.
Ici — dans
ce monde — il y avait cet homme ivre rentrant chez
lui en marchant sur les pieds et les mains. Quand il
trébuchera sur le tas de viande, il s'arrêtera et appellera
le gendarme chargé de garder le lieu — et il s'adressera
à lui comme s'il n'avait pas touché à une seule goutte
d'arak brûlant.
L'homme
ivre — qui n'était plus ivre — demanda au
gendarme :
— De
quel village est-il venu ? De quelle ville est-il
originaire ? Il vaut mieux pour moi et pour ceux
qui sont comme moi que je pose la question de cette
manière : de quel village nous a-t-il été imposé ?
Quelles sont-elles, ces villes de par le monde, qui
complotent contre nous ? Mon Dieu, que c'est étrange :
y a-t-il un affamé dans les coins de notre vallée fertile ?
Y a-t-il des dépouillés dans mon pays tandis que moi,
comme tu le vois, monsieur le gendarme, je suis chaussé.
Et moi aussi je te vois, on est tous les deux chaussés.
Le dirigeant de notre heureuse province est juste. Il
y a une photo de lui dans le journal d'aujourd'hui :
il porte la balance de la justice dans la main droite
— que la paix soit sur sa main droite — et
de la gauche — que la paix soit sur la gauche –
il nous salue, nous, les masses de son peuple fidèle,
orgueilleux et éternel : souriant avec dans la
main une tige de blé, de sésame et de safran. Je te
le montrerai, monsieur le gendarme, mais laisse-moi
fouiller dans toutes mes poches, laisse-moi s'il te
plaît, attends, je suis sûr que j'avais le journal d'aujourd'hui
sur moi. Pas de doute non plus qu'aujourd'hui est aujourd'hui.
Que je sois maudit et maudite soit ma mère qui a enfanté
un raté — j'ai perdu le journal d'aujourd'hui,
monsieur, je suis désolé. L'être humain oublie parfois
son présent fait de bonté et se souvient du passé détestable …
à ce moment-là il ressent vraiment la faim et mange
comme les sauterelles. Mais est-ce que l'être humain
mange les journaux ? Ou plutôt, monsieur, l'être
humain se transforme-t-il en sauterelle ? Toutes
les bonnes nouvelles étaient là-bas, dans le journal,
monsieur. Ah, je n'ai aucune bonne nouvelle en tête
maintenant, aucune bonne nouvelle. Quel triste malchanceux
suis-je. Il y avait beaucoup de bonnes nouvelles dans
le journal. Le grand-père de mon père avait raison quand
il a dit à mon père, avant que mon père ne meure, que
j'étais le plus malchanceux de mes frères.
L'homme
ivre montra du doigt le tas de viande, énervé :
— Cet
imbécile m'a fait perdre mon chemin.
Il se mit
à pleurer en répétant :
— Mon
Dieu, j'ai oublié toutes les bonnes nouvelles. Tandis
que l'être humain — l'être humain sur lequel parfois
les nuages jettent leur ombre — se transforme en
sauterelle !!
Le gendarme
ignora l'homme ivre, s'approcha de l'homme tas-de-viande
et le bouscula, une fois avec le manche de son fusil,
une fois avec la pointe de ses chaussures, le secoua
plusieurs fois et tenta de le soulever, de ses mains
entraînées, sans y réussir. A ce moment-là, le gendarme
revint aux anciennes vérités ; il se dirigea vers
l'homme ivre, le saisit par l'épaule et l'entraîna en
lui disant :
— Ouvre
grand les yeux, fils de djinns, et n'essaye pas de me
tromper, et dis-moi : qu'est-ce que tu vois ?
— C'est
une pierre … mais très grande. Ce n'est qu'une
laide aspérité dans notre jolie, jolie, rue.
C'est ce
que l'homme ivre dit au gendarme.
Le gendarme
dit à l'homme ivre :
— Ta
première phrase est inquiétante pour moi, ta seconde
phrase aussi. La situation est en fait très inquiétante.
Mais est-ce que tu doutes de mon flair et de ma capacité,
moi, le gendarme, à trouver la meilleure solution ?
L'homme
ivre répondit qu'il ne doutait pas des capacités du
gendarme. Quant à lui, il était dans un état qu'il ne
pouvait nommer et dans lequel le gendarme n'avait aucune
responsabilité : c'est pour cette raison qu'il
devait, de son propre chef, justifier ses nobles objectifs
de la manière dont déciderait le gendarme.
— Non,
donne-moi ta langue et continue ta route en paix, ordonna
le gendarme, qui se disait :
« Quant
à moi, à la tête d'un foyer de deux filles, un garçon
et une épouse, mon but est de passer le temps seul,
à penser à ce qu'il faut faire face à tous ces problèmes
qui ne concernent que moi : je suis la conscience
éveillée qui garde tous les dormants, je suis le gendarme
vivant au milieu de tous ces morts et des jeux de tous
ces morts ».
Comme l'homme
ivre était encore là, le gendarme le chassa. Il s'en
alla. Il voulut chanter, lui l'homme ivre, une chanson
joyeuse mais il échoua et se souvint qu'il avait livré
sa langue au gendarme. Puis il pensa à une chanson triste,
quand il échoua il se souvint qu'il était ivre. Il s'était
rapproché de sa maison ; il se souvint qu'il avait
laissé sa langue au gendarme et il se dit : demain
j'irai le voir pour récupérer ma langue.
Pourquoi
est-ce que ces catastrophes m'arrivent à moi, moi le
gendarme, plutôt qu'à un autre ? Que faire ?
C'est un complot habilement ourdi par un maudit diable.
Il faut que je consulte mon collègue le gendarme. Qui
est-ce que j'ai moi le gendarme, si ce n'est mon collègue
le gendarme ? Est-ce que nous avons, nous, les
gendarmes — après tout ce temps qui nous a atteint —
quelqu'un d'autre si ce n'est nos frères les gendarmes ?
C'est ce
que se dit le gendarme.
Quand le
gendarme arriva à la hauteur de son ami le gendarme,
il lui raconta l'affaire. Les deux amis se consultèrent
et ils tombèrent d'accord sur le fait que les pierres
sur la voie publique n'étaient pas de leur compétence
mais tombaient sous celle des employés de la municipalité
de la région.
La sérénité,
avec ses ailes blanches, s'abattit sur le cœur du gendarme.
Grâce à Dieu et merci à Dieu, dit-il et il se moucha,
cracha puis alluma pour son ami le gendarme une cigarette,
et une pour lui-même, appuyant son épaule fatiguée sur
le tronc d'un arbre qui dégageait une bonne odeur. Il
crachait la fumée tantôt de la bouche, tantôt de la
narine droite, puis de la gauche, puis de la bouche
et des narines, puis des narines sans la bouche. Il
se rappela un ancien souvenir d'une vieille vérité — qu'il
avait entendue de sa vieille tante : c'était grâce
à elle qu'il était devenu gendarme.
Il s'adressa
à son ami :
On raconte
que, lors d'une ronde, un gendarme avait vu un homme.
L'homme avait vu que le gendarme l'avait vu et avait
pris la fuite. C'est ainsi que le gendarme se retrouva
à courir derrière lui. L'homme détachait les membres
de son corps un à un et les jetait au milieu de la route,
pour que le gendarme arrête de le poursuivre. la fin,
l'homme ne trouva aucune autre porte de sortie que de
se tenir tout droit et de se transformer en arbre.
Le gendarme
demanda à son ami le gendarme ce qu'il comprenait de
cette histoire. Le gendarme répondit alors à son ami
le gendarme :
— Si
on regardait certaines choses dans ce monde avec la
raison impuissante à saisir la sagesse divine, on n'aurait
été atteint que par la folie. Reste que, grâce à Dieu,
nous sommes des gendarmes patrouilleurs, nous ne faisons
pas partie de ce type de gens qui s'amusent à se transformer
en arbres ou en pierres ! |