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Les Anciennes vérités sont étonnantes (Al-Hakaëq al-qadima saliha li issarat al-dahcha) est un extrait du roman de l'écrivain égyptien Yéhia Al-Taher Abdallah, mort en 1981. Il y adopte un style proche du fantastique et du surréel, différent du rythme des contes qu'il adopte habituellement.

Les anciennes vérités sont étonnantes

Epuisé par la longue marche, sur sa montée, il vit le petit gros attablé dans le restaurant luxueux à la façade en verre, avec son amie qui portait un manteau en fourrure d'ours. Ils mangeaient : un veau grillé, une dinde, un paon farci et un poisson frit, après avoir bu neuf bouteilles de bon vin, avec devant eux un gâteau en forme de camion et de la taille d'un camion.

Il — lui, l'affamé, le va-nu-pieds, le dépouillé — lança son dernier cri et se jeta dans les bras de sa mère la terre pour se reposer — que la paix de Dieu soit sur lui.

Quant à la rue, elle faisait la fierté de la ville : les arbres qui l'ombrageaient des deux côtés avaient été taillés par un artiste inspiré, à l'allure rayonnante, dont la photo avait fait la une de deux magazines cette année-là. Il avait son mot à dire auprès de l'élite, un mot qu'il lançait à n'importe quel moment de la journée et les oiseaux bariolés et lavés au parfum s'envolaient alors et se posaient dans les salons et les chambres à coucher. Il s'était fabriqué lui-même un appareil qui était une pièce unique — qui lui servait à parler et à écouter : la main de cet appareil était en ivoire avec une paume ouverte et percée et des doigts détendus.

Ici — dans ce monde — il y avait des véhicules en forme d'oie, de canard, d'autruche, de tigres et de gazelle, mais ils n'apparaissaient pas dans la rue à cette heure là de la nuit.

Ici — dans ce monde — il y avait cet homme ivre rentrant chez lui en marchant sur les pieds et les mains. Quand il trébuchera sur le tas de viande, il s'arrêtera et appellera le gendarme chargé de garder le lieu — et il s'adressera à lui comme s'il n'avait pas touché à une seule goutte d'arak brûlant.

L'homme ivre — qui n'était plus ivre — demanda au gendarme :

— De quel village est-il venu ? De quelle ville est-il originaire ? Il vaut mieux pour moi et pour ceux qui sont comme moi que je pose la question de cette manière : de quel village nous a-t-il été imposé ? Quelles sont-elles, ces villes de par le monde, qui complotent contre nous ? Mon Dieu, que c'est étrange : y a-t-il un affamé dans les coins de notre vallée fertile ? Y a-t-il des dépouillés dans mon pays tandis que moi, comme tu le vois, monsieur le gendarme, je suis chaussé. Et moi aussi je te vois, on est tous les deux chaussés. Le dirigeant de notre heureuse province est juste. Il y a une photo de lui dans le journal d'aujourd'hui : il porte la balance de la justice dans la main droite — que la paix soit sur sa main droite — et de la gauche — que la paix soit sur la gauche – il nous salue, nous, les masses de son peuple fidèle, orgueilleux et éternel : souriant avec dans la main une tige de blé, de sésame et de safran. Je te le montrerai, monsieur le gendarme, mais laisse-moi fouiller dans toutes mes poches, laisse-moi s'il te plaît, attends, je suis sûr que j'avais le journal d'aujourd'hui sur moi. Pas de doute non plus qu'aujourd'hui est aujourd'hui. Que je sois maudit et maudite soit ma mère qui a enfanté un raté — j'ai perdu le journal d'aujourd'hui, monsieur, je suis désolé. L'être humain oublie parfois son présent fait de bonté et se souvient du passé détestable … à ce moment-là il ressent vraiment la faim et mange comme les sauterelles. Mais est-ce que l'être humain mange les journaux ? Ou plutôt, monsieur, l'être humain se transforme-t-il en sauterelle ? Toutes les bonnes nouvelles étaient là-bas, dans le journal, monsieur. Ah, je n'ai aucune bonne nouvelle en tête maintenant, aucune bonne nouvelle. Quel triste malchanceux suis-je. Il y avait beaucoup de bonnes nouvelles dans le journal. Le grand-père de mon père avait raison quand il a dit à mon père, avant que mon père ne meure, que j'étais le plus malchanceux de mes frères.

L'homme ivre montra du doigt le tas de viande, énervé :

— Cet imbécile m'a fait perdre mon chemin.

Il se mit à pleurer en répétant :

— Mon Dieu, j'ai oublié toutes les bonnes nouvelles. Tandis que l'être humain — l'être humain sur lequel parfois les nuages jettent leur ombre — se transforme en sauterelle !!

Le gendarme ignora l'homme ivre, s'approcha de l'homme tas-de-viande et le bouscula, une fois avec le manche de son fusil, une fois avec la pointe de ses chaussures, le secoua plusieurs fois et tenta de le soulever, de ses mains entraînées, sans y réussir. A ce moment-là, le gendarme revint aux anciennes vérités ; il se dirigea vers l'homme ivre, le saisit par l'épaule et l'entraîna en lui disant :

— Ouvre grand les yeux, fils de djinns, et n'essaye pas de me tromper, et dis-moi : qu'est-ce que tu vois ?

— C'est une pierre … mais très grande. Ce n'est qu'une laide aspérité dans notre jolie, jolie, rue.

C'est ce que l'homme ivre dit au gendarme.

Le gendarme dit à l'homme ivre :

— Ta première phrase est inquiétante pour moi, ta seconde phrase aussi. La situation est en fait très inquiétante. Mais est-ce que tu doutes de mon flair et de ma capacité, moi, le gendarme, à trouver la meilleure solution ?

L'homme ivre répondit qu'il ne doutait pas des capacités du gendarme. Quant à lui, il était dans un état qu'il ne pouvait nommer et dans lequel le gendarme n'avait aucune responsabilité : c'est pour cette raison qu'il devait, de son propre chef, justifier ses nobles objectifs de la manière dont déciderait le gendarme.

— Non, donne-moi ta langue et continue ta route en paix, ordonna le gendarme, qui se disait :

« Quant à moi, à la tête d'un foyer de deux filles, un garçon et une épouse, mon but est de passer le temps seul, à penser à ce qu'il faut faire face à tous ces problèmes qui ne concernent que moi : je suis la conscience éveillée qui garde tous les dormants, je suis le gendarme vivant au milieu de tous ces morts et des jeux de tous ces morts ».

Comme l'homme ivre était encore là, le gendarme le chassa. Il s'en alla. Il voulut chanter, lui l'homme ivre, une chanson joyeuse mais il échoua et se souvint qu'il avait livré sa langue au gendarme. Puis il pensa à une chanson triste, quand il échoua il se souvint qu'il était ivre. Il s'était rapproché de sa maison ; il se souvint qu'il avait laissé sa langue au gendarme et il se dit : demain j'irai le voir pour récupérer ma langue.

Pourquoi est-ce que ces catastrophes m'arrivent à moi, moi le gendarme, plutôt qu'à un autre ? Que faire ? C'est un complot habilement ourdi par un maudit diable. Il faut que je consulte mon collègue le gendarme. Qui est-ce que j'ai moi le gendarme, si ce n'est mon collègue le gendarme ? Est-ce que nous avons, nous, les gendarmes — après tout ce temps qui nous a atteint — quelqu'un d'autre si ce n'est nos frères les gendarmes ?

C'est ce que se dit le gendarme.

Quand le gendarme arriva à la hauteur de son ami le gendarme, il lui raconta l'affaire. Les deux amis se consultèrent et ils tombèrent d'accord sur le fait que les pierres sur la voie publique n'étaient pas de leur compétence mais tombaient sous celle des employés de la municipalité de la région.

La sérénité, avec ses ailes blanches, s'abattit sur le cœur du gendarme. Grâce à Dieu et merci à Dieu, dit-il et il se moucha, cracha puis alluma pour son ami le gendarme une cigarette, et une pour lui-même, appuyant son épaule fatiguée sur le tronc d'un arbre qui dégageait une bonne odeur. Il crachait la fumée tantôt de la bouche, tantôt de la narine droite, puis de la gauche, puis de la bouche et des narines, puis des narines sans la bouche. Il se rappela un ancien souvenir d'une vieille vérité — qu'il avait entendue de sa vieille tante : c'était grâce à elle qu'il était devenu gendarme.

Il s'adressa à son ami :

On raconte que, lors d'une ronde, un gendarme avait vu un homme. L'homme avait vu que le gendarme l'avait vu et avait pris la fuite. C'est ainsi que le gendarme se retrouva à courir derrière lui. L'homme détachait les membres de son corps un à un et les jetait au milieu de la route, pour que le gendarme arrête de le poursuivre. la fin, l'homme ne trouva aucune autre porte de sortie que de se tenir tout droit et de se transformer en arbre.

Le gendarme demanda à son ami le gendarme ce qu'il comprenait de cette histoire. Le gendarme répondit alors à son ami le gendarme :

— Si on regardait certaines choses dans ce monde avec la raison impuissante à saisir la sagesse divine, on n'aurait été atteint que par la folie. Reste que, grâce à Dieu, nous sommes des gendarmes patrouilleurs, nous ne faisons pas partie de ce type de gens qui s'amusent à se transformer en arbres ou en pierres !

Traduction de Dina Heshmat


Yéhia Al-Taher Abdallah

Il est né le 30 avril 1938 à Karnak, un village à Louqsor. Il a obtenu un diplôme d'agronomie, s'est déplacé vers la ville de Qéna où il s'est lié d'amitié avec les poètes Al-Abnoudi et Amal Donqol, une amitié qui a influencé la carrière de tous les trois. En 1964, il débarque au Caire, fréquente les cafés et assemblées littéraires, récitant ses nouvelles avec une mémoire surprenante qui lui a valu une renommée de phénomène artistique. Son objectif était de s'approcher du narrateur populaire. Ensuite, il écrit le reste de son recueil de nouvelles Salas chagarat kabira tosmer bortoqalane (Trois Grands orangers donnent des oranges). Il a été détenu politique avec nombre d'écrivains en 1966. Parmi ses huit œuvres Ana wa hiya wa zohour al-alam (Elle, moi et les roses du monde, 1977), et Hikayat lil amir hatta yanam (Des Contes au prince afin qu'il s'endorme, 1978).

Il est décédé à la suite d'un accident de voiture en 1981.

 

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