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départ de Hosni Guindi de notre monde n'était pas une chose
étrange, étant donné qu'il n'y appartenait pas à l'origine.
C'était un homme doux, gentil, sympathique dans un monde où
les mots d'ordre sont l'insolence, la violence et la haine.
Hosni savait apprécier les autres même s'il n'était pas d'accord
avec eux. Il respectait leurs capacités, qu'ils soient des
jeunes stagiaires ou des collègues avides d'occuper sa place.
Les gens autour de lui au milieu de cette compétition fiévreuse
étaient prêts à écraser tout sur leur chemin sans hésitation
ni remords. Quant à lui, il pouvait se pencher pour panser
la blessure des autres. Il en faisait de la sorte à un moment
où il avait le plus besoin qu'on le soulage. La maladie qui
le minait et qui s'est aggravée au cours des dernières années
n'était pas le résultat d'une affection passagère. Mais elle
était probablement le résultat inévitable de sa souffrance
face à ce monde, et le perpétuel conflit entre la férocité
qui le commande et tous les principes de noblesse, de beauté,
d'amour et de respect qui étaient ancrées en lui. C'est pourquoi
il est tombé malade. Lorsque l'heure du départ est arrivée,
c'était donc la libération, la grande guérison non pas de
la maladie physique, mais des maux de notre monde. Là-bas
dans l'autre monde, d'autres valeurs existent, les siennes,
sans lesquelles nous devenons plus pauvres.
J'ai
connu Hosni Guindi, ce cher ami et noble collègue, il y a
environ 33 ans, lorsque je rejoignis Al-Ahram. Nous
avons gravi ensemble les échelons professionnels tels des
frères, comme si nos destinées étaient communes. Nous avons
commencé à la section des affaires étrangères. Alors qu'il
était un vrai maître pour moi, il ne cessait d'exprimer son
estime à mon égard, que ce soit pour les connaissances dont
je disposais ou des expériences que j'avais accumulées dans
d'autres domaines artistiques ou littéraires. A chaque fois
que je saluai son style dans la rédaction ou sa capacité à
trouver le titre convenable, il m'interrogeait à son tour
sur mes années d'études à Oxford. Très modeste, il préférait
donner l'occasion aux autres de s'exprimer comme ils le désirent.
Aujourd'hui, je me suis rendu compte alors que j'ai eu la
chance d'être le disciple des grands noms de la presse comme
Heykal, Abdel-Hamid Saraya, Ahmed Bahaeddine, Ahmed Nafie,
Mohamed Haqqi, Al-Gammal, et que le niveau de professionnalisme
dans mon travail quotidien, je l'ai acquis de Hosni Guindi,
qui ne cessait de faire mon éloge, comme si j'étais le Maître
et non pas le disciple.
Plus
tard, nous nous sommes séparés quelque temps lorsque je fus
transféré au centre des études politiques et stratégiques,
ensuite au ministère de la Culture et enfin au desk central.
Mais tout au long de cette période, nous étions en contact.
L'amusant
c'est que le contact entre nous s'incarnait dans une habitude.
Chacun de nous tenait à offrir à l'autre un petit souvenir
au retour d'un voyage.
Lorsque
Ibrahim Nafie lui confia la mission de créer le premier journal
d'expression anglaise publié par Al-Ahram, j'étais
le premier à le savoir. Hosni avait foi dans le travail d'équipe,
selon lui pilier de toute publication. Même avec les éloges
que l'on peut faire à ceux qui y ont contribué, il n'en demeure
pas moins qu'il lui revient le plus grand mérite. Le Weekly
était sa propre fabrication, sur le plan du fond et de la
forme. La première question qui le préoccupait et qu'il a
soumise à ses collaborateurs concernait le concept qui distinguait
le journal. Une question que comprenaient certains et d'autres
non. Ceci le mettait en une colère qu'il cachait comme d'habitude
derrière un sourire. En allumant sa pipe, il commençait à
expliquer avec patience que le journal, dans son contenu et
sa forme, doit avoir une personnalité qui lui est propre.
Il n'exprimait jamais sa colère ou son désarroi, mais il les
cachait au fond de lui jusqu'à en devenir malade.
J'étais
en voyage lorsque j'appris la nouvelle de sa mort. Un ami,
conscient de ma relation solide avec lui, me l’apprit en ajoutant :
« Tu sais bien qu'il était malade ». C'est
vrai je le savais. Je savais que c'est le monde qui était
à la source de ses maux et qu'il avait choisi de devenir malade
au lieu de faire du mal aux autres ou d'exprimer sa colère
contre eux. Ces sentiments de colère et de souffrance, il
les retenait dans son pauvre cœur pour le meurtrir. J'aurais
tant voulu qu'il soit semblable aux autres, qu'il explose
ou qu'il se mette en colère contre nous pour qu'il puisse
vivre plus longtemps. Mais il ne pouvait pas, car il n'appartenait
pas à ce monde, mais à un autre.
La
nouvelle du décès de Hosni me renvoya à un autre monde, celui
auquel appartiennent les souvenirs de la création d'Al-Ahram
Weekly et le succès qu'il a remporté parmi les lecteurs
étrangers et égyptiens. Les 5 années au cours desquelles j'étais
directeur de la rédaction, je me suis rapproché beaucoup de
Hosni. Ensuite est venu le moment de la séparation lorsque
je fus chargé de fonder Al-Ahram Hebdo. Hosni était
le premier à s'intéresser au nouveau journal et, comme il
en fut avec le Weekly, nous nous sommes demandés quel
serait le concept sur lequel reposerait cet hebdomadaire.
On
s'est mis enfin d'accord que le concept ne serait pas le même,
vu la différence de base entre le lecteur francophone et anglophone
et que justement il ne fallait pas qu’Al-Ahram se répète
deux fois, mais qu'il doit être capable de présenter du nouveau
avec la parution d'une nouvelle publication.
A
l'époque, je m'étais mis d'accord avec Hosni de rester en
contact pour éviter les mêmes sujets. Ainsi l'Hebdo
ne publie pas les entretiens hebdomadaires que m'accordait
Naguib Mahfouz, alors que le Weekly le fait régulièrement.
Mais le point en commun entre le Weekly et l'Hebdo
était le principe dont Guindi était le bâtisseur, selon lequel
le journal doit exposer le point de vue égyptien sur les événements.
Ainsi, le journal proposait un traitement aux questions et
événements internationaux différents de celui des journaux
internationaux.
Je
pourrais dire que Hosni a contribué indirectement à donner
à l'Hebdo la personnalité qui lui est propre, différente
de celle du Weekly. Mais les apports de Hosni étaient
toujours cachés. On répétait par exemple que Hosni n'avait
pas suffisamment exercé l'écriture journalistique. Lorsqu'on
était collègue, il ne signait que lorsque Mohamed Haqqi, le
chef de service, insistait. Lorsqu'il était le chef du service
des affaires étrangères, il révisait les nouvelles qui étaient
publiées à la une, cette page qu'il rédigeait par lui-même
autrefois. Il passait la page au desk central en signant de
son prénom. Cette signature que les lecteurs n'ont jamais
vue avait son impact dans la confirmation de la personnalité
d'Al-Ahram, son style distingué dans la rédaction journalistique.
Hosni
Guindi est aujourd'hui dans le monde de l'au-delà, laissant
derrière lui une réalisation professionnelle non négligeable.
Mais son accomplissement majeur est celui de l'aspect humain.
Avec son éthique, ses principes, et l'amour et le respect
qu'il vouait pour tous, il a toujours donné l'exemple non
pas uniquement aux journaliste, mais à tous les êtres humains.
Son décès a été pour lui une grande guérison de ce monde auquel
il n'appartenait pas. |