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Auteur du roman Fassad al-amkéna (Délabrement des lieux) et scénariste du célèbre film Al-Bostagui (Le Facteur), Sabri Moussa est la fois perfectionniste et visionnaire. Il se reconnaît pourtant une nature d'amateur.
Le scribe du désert

Il a commencé comme poète, et bien qu’il n’ait jamais publié ses poèmes, il a gardé en lui la dure volonté du créateur. Il a fait des études de peinture, a enseigné pendant un an dans ce domaine puis s’est vite tourné vers le journalisme, mais il a gardé en lui le sens de la perspective et la sensibilité aux formes et aux structures. Aujourd'hui encore, il est journaliste dans la revue Sabah Al-Kheir, dont il est l'un des fondateurs. Moussa n’a écrit son chef-d’œuvre, Fassad al-amkéna (Délabrement des lieux), considéré parmi les romans les plus achevés dans la littérature contemporaine, qu’après s’être expérimenté dans l’écriture du scénario avec Al-Bostagui (Le Facteur), devenu un classique du cinéma égyptien, et Qandil Oum Hachem (La Lanterne d’Oum Hachem). Cette expérience lui a appris la précision et le sens des débuts et des fins, mais a surtout contribué à la maîtrise de la structure dramatique des personnages.

Comme une sorte de documentation pour sa pièce maîtresse, qui se déroule dans une mine du désert égyptien oriental, il avait écrit de la littérature de voyage. Dans ce but, il s’est déplacé, accompagné par le peintre Ihab Chaker, dans le désert oriental et occidental et dans les lacs égyptiens du nord, étudiant et analysant les mœurs et les origines des tribus habitant dans ces endroits, et perfectionnant sa connaissance de la nature du désert — ses animaux et ses plantes — mais également de ses mythes. La nature, avec ses merveilles et ses lois, parfois trop dure, voire féroce, a été pour lui un livre de sagesse qu’il a commencé à lire depuis son enfance avec admiration puis, grâce à l’âge et à l’expérience, mais également grâce à une profonde nature méditative avec un sens d’analyse et d’observation, sans jamais perdre le sentiment d’étonnement.

Né à Damiette d’un père commerçant, le petit Sabri passait les vacances d’été à la plage de Ras Al-Bar, où son père avait été le premier à monter une épicerie. Chaque printemps, il transportait son commerce de Damiette à Ras Al-Bar, sur des barques à travers le Nil avant la venue des vacanciers. Sabri est né dans une de ces barques. « Je ne pense pas avoir acquis des avantages particuliers par le fait que je suis né sur le Nil. Mais pour une raison que je ne connais pas, je suis resté fier de l’endroit de ma naissance et je suis presque sûr que cette atmosphère dans laquelle j’ai passé mon enfance et mon adolescence a forgé mon penchant vers la méditation et l’art », raconte Sabri, qui sur son Curriculum Vitae a noté curieusement, près de sa date de sa naissance, qu’il est du signe du poisson et du singe dans l’horoscope chinois. Les baraquements de Ras Al-Bar étaient chaque été montés et démontés. « Quand nous arrivions au printemps, le triangle de sable normalement occupé par la ville était vide, nous voyions la mer étendue sur l’autre rive parallèle au fleuve. Ma mémoire d'enfant a emmagasiné des milliers d’images sur le processus de construction des habitats et des souks au début de chaque été, et sur le démontage à la fin de la saison ». C’est en été également qu’il a fait sa première connaissance du désert, situé à l’arrière de Ras Al-Bar et à sa proximité il a découvert le lac Manzala. L’été n’était pas uniquement consacré aux loisirs dans cette petite colonie de vacances, mais également au travail dans le commerce avec le père, et à la décoration, qui lui a donné très tôt une grande maturité. C’est durant ces années qu’il a fait ses premières lectures littéraires, surtout les classiques Hemingway, Tolstoï, et les anciens récits des grands voyageurs arabes.

Quand il entre à la faculté d’art appliqué, il commence à écrire ses pensées, dans un style proche de la poésie. « J’ai pensé que j'étais peut-être poète. De toute façon, ces expériences poétiques ont enrichi mon style à travers l’importance que j’accordais au rythme de la phrase ». Ce penchant pour la poésie s’est vite tourné vers l'écriture de nouvelles qu’il publie dans la revue Al-Ressala Al-Guédida et à Al-Gomhouriya, alors qu’il était encore prof de dessin dans une école à Damiette.

Il était difficile pour une nature prise par le sens de la découverte de rester pour enseigner le dessin dans un petit village. Au bout d’un an, Moussa décide de se rendre au Caire pour travailler comme journaliste. Avec un groupe de jeunes journalistes et hommes de lettres, il fonde la revue Sabah Al-Kheir. On y laissait la liberté aux journalistes de partir dans les différentes régions d’Egypte pour y faire des reportages. Moussa a décidé de partir dans les lacs qui se situent dans le nord du pays qu’il connaissait déjà, où il a écrit sur les dangers d’un projet que les Américains voulaient financer pour dessécher l'un de ces lacs. Il a écrit également sur la vie des pêcheurs et l’exploitation qu’ils subissaient par les marchands. Son style littéraire rapprochait ses articles des récits de voyage plus que des enquêtes journalistiques.

Il se rend deux fois dans le Sahara oriental, où il y passe trois mois la première, et deux mois la seconde. Il se logeait dans les tentes des ingénieurs ou dans les cabanes des inspecteurs. C’est là-bas qu’il a rencontré Nicolas, le personnage qui l'a inspiré pour son œuvre Fassad al-amkéna : un aventurier russe qui a quitté sa patrie après la Révolution bolchevique pour venir investir dans le désert égyptien en réexploitant une ancienne mine de talc. Nicolas, qui n’était en réalité qu’un simple ingénieur avec lequel Moussa a joué aux échec et qui était aux anges quand il a écouté à la radio la nouvelle du lancement de Spoutnik, est devenu sous la plume de Moussa un personnage dramatique qui après avoir réussi à bâtir son empire en collaborant avec un capitaliste égyptien, finit par tout perdre : sa fille, violée par le roi corrompu Farouq, et la mine désertée par tous les mineurs après l’écroulement de ses pierres. Le roman expose dans des scènes denses et concentrées les orgies morbides du roi, la cupidité du capitaliste égyptien, prêt à épouser la fille de Nicolas bien qu’elle soit enceinte du roi. Ainsi, le bey aura un fils pour l’hériter, un fils qui a dans les veines du sang royal. Face à cette décadence, on trouve la pureté de Issa, un jeune de la tribu de Bégaya qui marchait sur les braises selon la coutume de la tribu pour prouver son innocence d’avoir volé l’or trouvé dans la mine.

Les trois romans qu’il a écrits, Fassad al-amkéna, Al-Sayed min haql al-sabanekh (Monsieur du champ d'épinards), dans lequel il expose une vison de l’aliénation de l’homme de l’avenir vivant dans une société hyperorganisée par la technique, et Hadess al-nosf mitr (Accident d'un demi-mètre), où il analyse l’hypocrisie des relations d’amour dans la société orientale, ont été publiés par série dans la revue Sabah Al-Kheir. Il les a écrits d’une semaine à l’autre et devait les présenter avant un deadline.

« Je ne me considère pas comme un écrivain professionnel. Ce dernier doit s'organiser, consacrer des heures spéciales à l’écriture. Moi, je suis totalement anarchique ». Il dit qu’il écrit dans un étrange état d’anxiété accompagné par un mélange de désespoir, de peur et un grave sentiment de responsabilité face aux lecteurs. Quand il écrivait à Sabah Al-Kheir, très souvent il arrivait que le peintre finisse son travail avant lui et le calligraphe de dessiner les titres alors que son travail était encore en gestation. « Dans ces moments, je me sens inconscient. Parfois, c'est le syndrome de la page blanche. Je ne sais plus quoi écrire, je panique jusqu’à en pleurer. Puis, tout d’un coup, arrive le miracle et je commence à écrire, j'en oublie tout ce qui se passe autour de moi, jusqu'à ce que je finisse, juste au dernier moment ».

Plus étonnant, dès qu'une partie est publiée, c’est l’étonnement qui s'empare de lui, au point qu’il se demande comment l'œuvre est sortie sous une telle forme. C'est donc la pression du travail qui a permis l'écriture d’un roman aussi achevé que Délabredes lieux. Le béni et maudit deadline du journalisme.

Hayssam Khachaba

Jalons :

1956 : Fonde, avec d'autres, le magazine Sabah Al-Kheir.

1968 : Prix d'Etat pour le scénario du film Al-Bostagui.

1975 : Médaille Al-Gomhouriya des sciences et des arts.

1974 : Prix d'Etat pour le roman Fassad al-amkéna.

1990 : Fonde à New York la revue arabe Bel arabi.

2003 : Prix d'Estime de l'Etat.

 
 

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