| Il ne
lui restait plus qu'un kilomètre pour atteindre la ville.
Le panier, bourré de bouquets de persil, de feuilles
de roquettes et de feuilles de poireaux, était lourd.
Le cou, bandé, aide la tête à supporter le poids, tandis
que le bras droit maintient le panier en équilibre.
De son bras gauche elle tient son bébé serré contre
sa poitrine fatiguée et son cœur. Le nourrisson, à l'aide
de ses dents et des ongles tendres de ses mains s'agrippe
au sein qui ressemble à un ballon dégonflé.
L'horizon
est bouché et le ciel est sombre. La brume est épaisse
et les gouttelettes de rosée volettent et tombent sur
toute chose. Elle, faisant fi de tout, s'avance, traversant
la brume opaque dans son voile noir, tel un auguste
fantôme voguant dans un espace infini, accompagnée par
les arbres qui s'entêtent à border la route et à la
précéder vers la ville.
Les pieds
nus avancent en un rythme régulier et opiniâtre, comme
pour essayer de repousser la route vers l'arrière.
Le froid
vif gifle le relief du visage ferme et dans les yeux,
braqués sur un horizon incertain, brillent des larmes.
Des petits canaux de sueur coulent le long des ravinements
du cou bandé pour aller s'évanouir entre le tissu et
la peau du corps.
Les pieds
nus qui avancent résolument sont devenus — à force
d'aller nus — deux morceaux obstinés d'os et de
peau gercée dont les peines endurées sur la route difficile
ne sont point ressenties par le corps vivant abrité
derrière les habits.
Au pan
du voile de la mère s'accroche une fillette qui caracole
en trébuchant, mais sans jamais tomber alors que la
mère, toute à sa traversée, ne semble pas se rendre
compte de cette petite remorque. Elle devait l'emmener
avec elle au lieu de la laisser à la maison, où elle
serait restée seule après que son frère et sa sœur furent
partis à l'école primaire.
Tout le
long du chemin, son esprit ne cessa de se remémorer
la carte du marché, passant en revue la topographie
du lieu ainsi que l'emplacement qu'elle occuperait ce
jour-là si la chance était avec elle. C'était un petit
recoin situé près de l'entrée, mais qui avait l'avantage
de la rendre visible pour les clients potentiels. Son
plus grand problème était qu'elle ne pouvait faire de
ce petit recoin un emplacement réservé. Elle ne parvient
jamais à l'occuper deux jours consécutifs, bien qu'elle
y pense à longueur de journée ainsi que pendant son
sommeil, et qu'elle s'arrange toujours pour sortir tôt
de chez elle afin de faire le long trajet reliant Kafr
Sandanhour et Benha. Il y avait toujours quelqu'un pour
mettre la main sur l'emplacement et elle n'a ni carriole,
ni charrette qu'elle pourrait laisser sur place et qui
lui aurait gardé son droit de préséance sur le petit
recoin jusqu'à ce qu'elle arrive.
Les vendeurs
importants ne se préoccupent guère de ce problème. Ils
ont leurs charrettes et le maudit agent de police ne
s'en approche jamais.
Elle pense
à son mari, Mahfouz, qui est agent de police lui aussi.
Il est, bien sûr, d'un grade plus élevé et plus important
que celui de ce petit agent froid et hautain. C'est
qu'il travaille au Caire, auprès d'officiers de haut
rang et que ce jour-là précisément il allait recevoir
son troisième galon.
Elle sourit
en son for intérieur car elle avait dit à Sania, la
mère de Fathi et sa voisine au marché, que son mari
avait vu le président. Sania s'était retournée vers
elle avec intérêt et lui avait demandé : « Est-ce
possible ? ». Et Bahana de lui confirmer :
« Hé ma fille, il ne l'a vu qu'une seule fois ».
Et elle
n'oubliera jamais le jour où elle avait décidé de dire
à Sania et Karima « la perfide » à
propos de son fils Galal :
— Les
filles, félicitez-moi … mon fils est entré à la
faculté.
Les deux
voisines s'étaient exclamées d'une seule voix :
— Par
le prophète ! C'est vrai ça, Bahana ?
Bahana,
ayant perçu l'étonnement sur leurs visages et dans la
tonalité de leur voix, avait répondu :
— Par
le prophète, c'est vrai !
Karima
« la perfide », qui peut avoir soixante
visages par minute et changer de couleur vingt fois
par seconde, lui avait demandé :
— Et
c'est quelle faculté inchallah ?
Bahana
avait alors temporisé pour pouvoir dire d'un seul trait :
— La
faculté des sciences économiques et politiques.
Karima
avait alors regardé Sania et s'était pincé les lèvres
avec un bruit de succion :
— Et
quelle profession pourra-t-il faire avec ça ?
Cette fois,
Bahana avait pris sciemment son temps, car ce qu'elle
avait à dire devait être dit lentement et de manière
claire pour ne point avoir besoin de le répéter. Elle
dit comme elle l'avait entendu dire par les gens instruits
dans son hameau :
— Mon
fils Galal, quand il sortira de cette faculté, sera
directement recruté par le ministère des Affaires étrangères.
Karima
« la perfide » se pinça de nouveau
les lèvres dans un étonnement moqueur teinté d'amertume :
— Le
fils de Bahana ira au ministère des Affaires étran-
gères et son mari voit le président.
Sania,
avec sa bonté habituelle, avait dit :
— Et
puis après, Karima ?
Karima,
piquée au vif, avait rétorqué :
— Comment
ça, et puis après ? Cela est-il possible ?
Karima
s'était alors frappé la poitrine et avait dit, sans
se mettre en colère :
— Ça
veut dire que je suis une menteuse ?
Karima,
interloquée, s'était tournée vers elle et avait dit :
— Pas
du tout ma chérie … pardon … mais les boulons
de ta cervelle ont, comme qui dirait, besoin d'être
resserrés.
La mère
de Fathi était alors intervenue en disant :
— Ça
va comme ça, Karima. Honte à toi ! Que Dieu lui
accorde bonheur à elle et à ses enfants. Elle aussi
elle peine et Dieu doit la récompenser.
Karima
avait fini par se calmer avec peine, mais Bahana avait
décidé de s'arranger, par n'importe quel moyen, afin
que ses deux voisines puissent voir son mari avec son
uniforme et ses trois galons, ainsi que son fils quand
il revient du Caire tous les jeudi. Mais cela ne put
se produire car elle-même, au moment d'essayer, avait
reculé et chassé l'idée, et chaque fois elle s'en était
convaincue en disant :
— A
chacun ses peines. Et puis mon fils Galal, que Dieu
lui vienne en aide dans ses études, ses déplacements
et la vie austère qu'il mène avec ses camarades.
Elle se
rappelle alors que le maire du village organise ce soir-là
une veillée. Il allait y avoir, bien sûr, une hadra
et un zikr et, comme à son habitude, le maire
sacrifierait un veau.
— Pourvu
que tu puisses venir, mon fils, afin que tu te nourrisses
d'un petit morceau de viande.
Elle sent
soudain que la fatigue est en train de lui engourdir
les membres. Mais elle se rebiffe, bande ses nerfs,
redouble d'opiniâtreté et, pour se consoler, dit :
— La
vie sans peine n'a pas de goût et demain ça ira mieux.
Toute trace
de lassitude et de fatigue s'évanouit alors, pendant
qu'elle se met du baume au cœur en se promettant de
revenir tôt du marché pour se préparer à accueillir
son mari et le voir avec ses trois galons, ainsi que
son fils à son retour du Caire.
Toute seule,
elle cultive un quart d'arpent de terre qu'elle avait
elle-même loué et c'est elle-même qui vend la récolte
dont le revenu, ajouté au salaire de son homme, ne suffit
pas pour nourrir et habiller les enfants comme elle
le souhaite. Mais, elle ne sait pourquoi, elle sent
que Dieu la regarde et qu'il ne saurait l'oublier.
La tête
cogite, souhaite et souhaite encore, le cœur danse,
plein d'espoir, le jour gris naissant caresse l'univers
enveloppé de sommeil et les deux pieds nus sautillent
allègrement sur la route.
A chaque
instant, le village s'éloigne et disparaît tandis que
pointent et émergent les contours de la ville. La ville
se lève de l'horizon inconnu tandis que s'écoule le
temps, rapidement, sautant comme le font les instants
du coucher de soleil sur les maisons.
La fillette,
habillée d'oripeaux, de la tête aux pieds, avait pris
l'habitude de faire ce trajet tous les jours et elle
avait appris à taire ses récriminations à l'endroit
de la vélocité de sa mère derrière laquelle elle poussait
ses pas haletants. A chaque pas elle étaisur le point
de tomber et la chute était à chaque fois reportée au
pas suivant.
En pleine
ville, la visibilité n'est possible qu'à travers les
rues bordées d'immeubles très hauts. Les voitures ont
commencé à rouler et, derrière ou devant les voitures,
les gens courent, eux aussi. Les deux pieds nus ne tiennent
pas compte de la terre asphaltée : ils descendent
dans les flaques d'eau, piétinent le graviers et traversent
les ordures.
La petite
remorque, avec une extrême prudence, s'agrippe à l'habit
et tente, en vain, d'agencer les pas. Bahana fonce vers
le marché en priant Dieu que l'emplacement soit libre.
Mais, arrivée sur les lieux, elle reçoit une gifle sévère :
l'emplacement est occupé par Hassania, la femme de Ragab
le boiteux.
Elle se
dit :
— Que
le diable l'emporte, elle et son mari !
Elle passe
près d'elle en vitesse et n'a pas le temps de dire quoi
que ce soit.
Elle fait
rapidement le tour du marché. Elle l'inspecte avec empressement
et les sens en alerte ; c'est que le temps passe
et les vendeurs sortent de terre, plus nombreux que
les clients.
Elle retourne
vers Hassania. Elle aurait voulu lui balancer tout ce
qu'elle porte sur la tête. Hassania l'a regardée, sur
le qui-vive. Elle s'en retourne et, du regard, parcourt
de nouveau le marché. Tous avaient pris des emplacements.
Elle ne réussit à trouver qu'un tout petit espace, à
l'extrême limite du marché, du côté de la rue. Elle
marmonne en s'installant :
— Que
Dieu nous préserve aujourd'hui de l'agent Sélim. Comme
ça, je suis assise, un pied dedans et un pied dehors.
Elle s'était
entraînée à s'asseoir avec le panier encore sur la tête
et sans l'aide de personne. Elle s'est donc d'abord
mise à genoux, comme un dromadaire, puis, posant son
derrière sur ses deux talons, comme pour la prière,
elle a allongé une jambe devant elle, ensuite l'autre.
Enfin, elle s'est retrouvée assise en tailleur et a
posé son nourrisson sur ses cuisses. Mais le sein a
échappé à celui-ci, qui s'est mis à battre l'air de
ses deux mains pour le retrouver. Elle l'a laissé à
lui-même jusqu'à ce qu'elle descende le panier de ses
deux mains. Une fois le panier à terre, elle l'a ouvert,
révélant son contenu puis elle a ramené l'affamé vers
sa poitrine et a glissé son bras gauche sous le bébé.
Elle l'a serré contre elle avec tendresse et il n'a
pas tardé à retrouver le sein, ainsi que la sérénité,
quand sa tête s'est appuyée sur le cœur de sa mère.
La fillette,
à son tour, a posé sa tête sur la cuisse de sa mère
et s'est caché le visage contre son ventre. Puis s'allongeant
tout contre les fesses de sa mère, à la recherche de
la chaleur, elle s'est mise en quête du sommeil qu'avait
rudement interrompu la marche à l'aube sur la longue
route.
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