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Dans cette nouvelle extraite de son recueil Assal al chams (Miel de soleil), l'écrivain égyptien Fouad Qandil se met dans la peau d'une paysanne pauvre qui n'arrive pas à joindre les deux bouts.
Les espérances de Bahana

Il ne lui restait plus qu'un kilomètre pour atteindre la ville. Le panier, bourré de bouquets de persil, de feuilles de roquettes et de feuilles de poireaux, était lourd. Le cou, bandé, aide la tête à supporter le poids, tandis que le bras droit maintient le panier en équilibre. De son bras gauche elle tient son bébé serré contre sa poitrine fatiguée et son cœur. Le nourrisson, à l'aide de ses dents et des ongles tendres de ses mains s'agrippe au sein qui ressemble à un ballon dégonflé.

L'horizon est bouché et le ciel est sombre. La brume est épaisse et les gouttelettes de rosée volettent et tombent sur toute chose. Elle, faisant fi de tout, s'avance, traversant la brume opaque dans son voile noir, tel un auguste fantôme voguant dans un espace infini, accompagnée par les arbres qui s'entêtent à border la route et à la précéder vers la ville.

Les pieds nus avancent en un rythme régulier et opiniâtre, comme pour essayer de repousser la route vers l'arrière.

Le froid vif gifle le relief du visage ferme et dans les yeux, braqués sur un horizon incertain, brillent des larmes. Des petits canaux de sueur coulent le long des ravinements du cou bandé pour aller s'évanouir entre le tissu et la peau du corps.

Les pieds nus qui avancent résolument sont devenus — à force d'aller nus — deux morceaux obstinés d'os et de peau gercée dont les peines endurées sur la route difficile ne sont point ressenties par le corps vivant abrité derrière les habits.

Au pan du voile de la mère s'accroche une fillette qui caracole en trébuchant, mais sans jamais tomber alors que la mère, toute à sa traversée, ne semble pas se rendre compte de cette petite remorque. Elle devait l'emmener avec elle au lieu de la laisser à la maison, où elle serait restée seule après que son frère et sa sœur furent partis à l'école primaire.

Tout le long du chemin, son esprit ne cessa de se remémorer la carte du marché, passant en revue la topographie du lieu ainsi que l'emplacement qu'elle occuperait ce jour-là si la chance était avec elle. C'était un petit recoin situé près de l'entrée, mais qui avait l'avantage de la rendre visible pour les clients potentiels. Son plus grand problème était qu'elle ne pouvait faire de ce petit recoin un emplacement réservé. Elle ne parvient jamais à l'occuper deux jours consécutifs, bien qu'elle y pense à longueur de journée ainsi que pendant son sommeil, et qu'elle s'arrange toujours pour sortir tôt de chez elle afin de faire le long trajet reliant Kafr Sandanhour et Benha. Il y avait toujours quelqu'un pour mettre la main sur l'emplacement et elle n'a ni carriole, ni charrette qu'elle pourrait laisser sur place et qui lui aurait gardé son droit de préséance sur le petit recoin jusqu'à ce qu'elle arrive.

Les vendeurs importants ne se préoccupent guère de ce problème. Ils ont leurs charrettes et le maudit agent de police ne s'en approche jamais.

Elle pense à son mari, Mahfouz, qui est agent de police lui aussi. Il est, bien sûr, d'un grade plus élevé et plus important que celui de ce petit agent froid et hautain. C'est qu'il travaille au Caire, auprès d'officiers de haut rang et que ce jour-là précisément il allait recevoir son troisième galon.

Elle sourit en son for intérieur car elle avait dit à Sania, la mère de Fathi et sa voisine au marché, que son mari avait vu le président. Sania s'était retournée vers elle avec intérêt et lui avait demandé : « Est-ce possible ? ». Et Bahana de lui confirmer : « Hé ma fille, il ne l'a vu qu'une seule fois ».

Et elle n'oubliera jamais le jour où elle avait décidé de dire à Sania et Karima « la perfide » à propos de son fils Galal :

— Les filles, félicitez-moi … mon fils est entré à la faculté.

Les deux voisines s'étaient exclamées d'une seule voix :

— Par le prophète ! C'est vrai ça, Bahana ?

Bahana, ayant perçu l'étonnement sur leurs visages et dans la tonalité de leur voix, avait répondu :

— Par le prophète, c'est vrai !

Karima « la perfide », qui peut avoir soixante visages par minute et changer de couleur vingt fois par seconde, lui avait demandé :

— Et c'est quelle faculté inchallah ?

Bahana avait alors temporisé pour pouvoir dire d'un seul trait :

— La faculté des sciences économiques et politiques.

Karima avait alors regardé Sania et s'était pincé les lèvres avec un bruit de succion :

— Et quelle profession pourra-t-il faire avec ça ?

Cette fois, Bahana avait pris sciemment son temps, car ce qu'elle avait à dire devait être dit lentement et de manière claire pour ne point avoir besoin de le répéter. Elle dit comme elle l'avait entendu dire par les gens instruits dans son hameau :

— Mon fils Galal, quand il sortira de cette faculté, sera directement recruté par le ministère des Affaires étrangères.

Karima « la perfide » se pinça de nouveau les lèvres dans un étonnement moqueur teinté d'amertume :

— Le fils de Bahana ira au ministère des Affaires étran- gères et son mari voit le président.

Sania, avec sa bonté habituelle, avait dit :

— Et puis après, Karima ?

Karima, piquée au vif, avait rétorqué :

— Comment ça, et puis après ? Cela est-il possible ?

Karima s'était alors frappé la poitrine et avait dit, sans se mettre en colère :

— Ça veut dire que je suis une menteuse ?

Karima, interloquée, s'était tournée vers elle et avait dit :

— Pas du tout ma chérie … pardon … mais les boulons de ta cervelle ont, comme qui dirait, besoin d'être resserrés.

La mère de Fathi était alors intervenue en disant :

— Ça va comme ça, Karima. Honte à toi ! Que Dieu lui accorde bonheur à elle et à ses enfants. Elle aussi elle peine et Dieu doit la récompenser.

Karima avait fini par se calmer avec peine, mais Bahana avait décidé de s'arranger, par n'importe quel moyen, afin que ses deux voisines puissent voir son mari avec son uniforme et ses trois galons, ainsi que son fils quand il revient du Caire tous les jeudi. Mais cela ne put se produire car elle-même, au moment d'essayer, avait reculé et chassé l'idée, et chaque fois elle s'en était convaincue en disant :

— A chacun ses peines. Et puis mon fils Galal, que Dieu lui vienne en aide dans ses études, ses déplacements et la vie austère qu'il mène avec ses camarades.

Elle se rappelle alors que le maire du village organise ce soir-là une veillée. Il allait y avoir, bien sûr, une hadra et un zikr et, comme à son habitude, le maire sacrifierait un veau.

— Pourvu que tu puisses venir, mon fils, afin que tu te nourrisses d'un petit morceau de viande.

Elle sent soudain que la fatigue est en train de lui engourdir les membres. Mais elle se rebiffe, bande ses nerfs, redouble d'opiniâtreté et, pour se consoler, dit :

— La vie sans peine n'a pas de goût et demain ça ira mieux.

Toute trace de lassitude et de fatigue s'évanouit alors, pendant qu'elle se met du baume au cœur en se promettant de revenir tôt du marché pour se préparer à accueillir son mari et le voir avec ses trois galons, ainsi que son fils à son retour du Caire.

Toute seule, elle cultive un quart d'arpent de terre qu'elle avait elle-même loué et c'est elle-même qui vend la récolte dont le revenu, ajouté au salaire de son homme, ne suffit pas pour nourrir et habiller les enfants comme elle le souhaite. Mais, elle ne sait pourquoi, elle sent que Dieu la regarde et qu'il ne saurait l'oublier.

La tête cogite, souhaite et souhaite encore, le cœur danse, plein d'espoir, le jour gris naissant caresse l'univers enveloppé de sommeil et les deux pieds nus sautillent allègrement sur la route.

A chaque instant, le village s'éloigne et disparaît tandis que pointent et émergent les contours de la ville. La ville se lève de l'horizon inconnu tandis que s'écoule le temps, rapidement, sautant comme le font les instants du coucher de soleil sur les maisons.

La fillette, habillée d'oripeaux, de la tête aux pieds, avait pris l'habitude de faire ce trajet tous les jours et elle avait appris à taire ses récriminations à l'endroit de la vélocité de sa mère derrière laquelle elle poussait ses pas haletants. A chaque pas elle étaisur le point de tomber et la chute était à chaque fois reportée au pas suivant.

En pleine ville, la visibilité n'est possible qu'à travers les rues bordées d'immeubles très hauts. Les voitures ont commencé à rouler et, derrière ou devant les voitures, les gens courent, eux aussi. Les deux pieds nus ne tiennent pas compte de la terre asphaltée : ils descendent dans les flaques d'eau, piétinent le graviers et traversent les ordures.

La petite remorque, avec une extrême prudence, s'agrippe à l'habit et tente, en vain, d'agencer les pas. Bahana fonce vers le marché en priant Dieu que l'emplacement soit libre. Mais, arrivée sur les lieux, elle reçoit une gifle sévère : l'emplacement est occupé par Hassania, la femme de Ragab le boiteux.

Elle se dit :

— Que le diable l'emporte, elle et son mari !

Elle passe près d'elle en vitesse et n'a pas le temps de dire quoi que ce soit.

Elle fait rapidement le tour du marché. Elle l'inspecte avec empressement et les sens en alerte ; c'est que le temps passe et les vendeurs sortent de terre, plus nombreux que les clients.

Elle retourne vers Hassania. Elle aurait voulu lui balancer tout ce qu'elle porte sur la tête. Hassania l'a regardée, sur le qui-vive. Elle s'en retourne et, du regard, parcourt de nouveau le marché. Tous avaient pris des emplacements. Elle ne réussit à trouver qu'un tout petit espace, à l'extrême limite du marché, du côté de la rue. Elle marmonne en s'installant :

— Que Dieu nous préserve aujourd'hui de l'agent Sélim. Comme ça, je suis assise, un pied dedans et un pied dehors.

Elle s'était entraînée à s'asseoir avec le panier encore sur la tête et sans l'aide de personne. Elle s'est donc d'abord mise à genoux, comme un dromadaire, puis, posant son derrière sur ses deux talons, comme pour la prière, elle a allongé une jambe devant elle, ensuite l'autre. Enfin, elle s'est retrouvée assise en tailleur et a posé son nourrisson sur ses cuisses. Mais le sein a échappé à celui-ci, qui s'est mis à battre l'air de ses deux mains pour le retrouver. Elle l'a laissé à lui-même jusqu'à ce qu'elle descende le panier de ses deux mains. Une fois le panier à terre, elle l'a ouvert, révélant son contenu puis elle a ramené l'affamé vers sa poitrine et a glissé son bras gauche sous le bébé. Elle l'a serré contre elle avec tendresse et il n'a pas tardé à retrouver le sein, ainsi que la sérénité, quand sa tête s'est appuyée sur le cœur de sa mère.

La fillette, à son tour, a posé sa tête sur la cuisse de sa mère et s'est caché le visage contre son ventre. Puis s'allongeant tout contre les fesses de sa mère, à la recherche de la chaleur, elle s'est mise en quête du sommeil qu'avait rudement interrompu la marche à l'aube sur la longue route.

Traduction de Djamel Si-Larbi
Fouad Qandil

Fouad Qandil est né en 1944 ; il a étudié la philosophie et la psychologie à l'Université du Caire. Il est essayiste dans nombre de journaux, et est actuellement rédacteur en chef de Voix littéraires, collection qui dépend de l'Organisme général du livre. Il a commencé à publier dans la presse, comme Les Hommes et la mer, en épisodes, en 1978. D'autres romans dépeignent la vie rurale, mêlant réel et fantaisie, comme son roman Chafiqa wa sirruha al-bati (Chafiqa et son secret, 1986). Il a écrit également nombre de recueils de nouvelles, dont Oqdet al-nissaa (Le Complexe des femmes, 1978), Kalam al-layl (Les Paroles de la nuit, 1979), Assal al-chams (Le Miel du soleil, 1990).

 

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