| Tout
au long d'une soirée, un ministre m'a relaté les nombreux
supplices que certaines institutions gouvernementales lui
ont fait enduré alors qu'il préparait une conférence internationale
annuelle au Caire. Les ennuis multiples ont débuté par les
douanes, en passant par les services des visas, pour finir
par les différentes autorisations qu'il devait obtenir. Sans
oublier les multiples obstacles et problèmes infligés aux
invités eux-mêmes au cours de la conférence. Le ministre qui
m'a fait part de ces histoires inimaginables — et dont
j'évite de mentionner le nom de peur qu'on ne l'écarte —
a juré de ne jamais plus revivre cette expérience. Alors que
le changement est devenu à l'heure actuelle une obsession
populaire, ce ministre là ne fait pourtant pas partie de ceux
que l'on désire changer. En me confiant son intention de ne
plus revivre ce genre de mésaventure, le ministre m'a fait
savoir que son choix reposait sur le fait qu'il n'était point
« masochiste ».
Par
ailleurs, une autre personne m'a raconté son expérience avec
le masochisme dont elle a finalement été guérie, grâce à son
mari et à son chauffeur. En effet, la dame en question devait
renouveler son permis de conduire. Son mari lui avait conseillé
vivement de ne pas se livrer à ce genre de torture, surtout
de ne pas s'y engager de son plein gré. D'autant que son chauffeur
pouvait remplir cette mission. Elle décida néanmoins d'entreprendre
toute seule cette démarche dans les méandres d'une institution
gouvernementale. Jusque-là, elle ne semblait pas savoir ce
qui la motivait à entreprendre ce genre d'action. Etait-ce
un profond désir masochiste qui la poussait ? Il lui
fallut ce périple pour découvrir que si désir masochiste il
y avait de sa part, le gouvernement, lui, était habité par
un désir sadique non moins puissant. Mais alors qu'elle avait
fini par guérir de cette maladie maudite, le gouvernement,
lui, était encore loin de l'être.
Cette
femme s'était tout d'abord rendue au bureau de la circulation
de Boulaq, pour renouveler son permis de conduire. Là, on
lui demanda d'aller chercher dans le quartier de Darrassa
la liste de ses contraventions. Sans toutefois comprendre
la raison pour laquelle elle devait parcourir les quatre coins
de la ville pour une histoire aussi simple, elle se plia à
ce genre de demande comme une des contraintes d'un jeu de
société. Elle n'avait pas encore saisi la raison profonde
que cachait ce jeu pervers. Elle ne savait pas encore que
les institutions gouvernementales étaient atteintes de maladies
psychologiques.
Elle
se rendit alors à Darrassa et fit la queue pour obtenir la
liste des contraventions. Au cours de cette étape, qui allait
durer des heures, elle côtoya des chauffeurs de microbus et
de poids lourds. Elle rencontra aussi les chauffeurs de ses
amies qui avaient été plus fines qu'elle et au lieu de se
plier à ce jeu sadomasochiste, avaient délégué leurs chauffeurs
pour accomplir cette tâche ardue à leur place. L'un d'entre
eux ne comprenait d'ailleurs pas son entêtement à vouloir
absolument subir cette torture. Il lui proposa alors de s'en
occuper. Déterminée et souriante, elle affirma qu'elle s'en
chargerait.
Alors
qu'elle prononçait ces mots, une querelle opposa un chauffeur
de microbus avec celui d'un taxi. Des insultes de tous genres
fusèrent. Mais les choses ne s'arrêtèrent pas là et les mains
devinrent partie prenante de ce conflit. Tout ceci n'était
pas fait pour rendre facile la vie à ces pauvres gens qui
attendaient patiemment dans la queue.
C'est
à ce moment que le chauffeur en question pria la dame de se
retirer dans son auto. Elle finit par accepter et se blottit
au fond de son auto climatisée. Une heure plus tard, alors
qu'elle essayait de se détendre aux rythmes de la chanson
d'Oum Kalsoum La patience a des limites, le chauffeur
consterné arriva pour lui annoncer qu'elle devait elle-même
aller retirer la liste des contraventions. Etonnée, elle demanda :
« N'as-tu pas retiré la liste de mon amie ? ».
Et lui de répondre que le cas de son amie était différent,
car elle lui avait délivré une procuration au bureau des actes
notariés. Quelle n'était sa surprise en apprenant que son
amie avait enduré un autre supplice dans un autre organisme
gouvernemental spécialisé dans la souffrance des citoyens,
alors qu'elle s'était abstenue de se rendre au bureau de la
circulation. Mais c'est une question de préférence et de goût !
Les malades atteints de masochisme ont des tempéraments différents
les uns des autres ! Il y a ceux qui préfèrent la torture
des actes notariés, alors que d'autres prennent plus de plaisir
au bureau de la circulation. Le chauffeur avait d'ailleurs
souligné que le bureau des actes notariés s'était déplacé
au domicile de la dame concernée moyennant une somme d'argent.
Elle quitta alors son auto pour rejoindre la queue des chauffeurs
de poids lourds et de taxis. Une demi-heure plus tard, elle
arriva enfin au guichet et obtint la liste de ses contraventions.
Elle pouvait donc revenir à Boulaq pour renouveler son permis.
Une
suite interminable de démarches, dont on peut faire l'économie
ici, suivit. Au bout du périple, elle attendit calmement d'entendre
crier son nom pour s'avancer vers le guichet. Un conscrit
vêtu d'une salopette kaki et de babouches en plastique bleues
l'informa alors que l'ordinateur était en panne et qu'elle
devait prier Dieu pour qu'il soit réparé. Mais le sadisme
étant de la partie, l'ordinateur ne fut point réparé et la
torture s'étala sur plus d'une heure. Ceci devait entraîner
un autre supplice. Les horaires d'ouverture étant dépassées,
notre célèbre maxime bureaucratique n'allait pas tarder à
se faire entendre : « Repassez nous voir demain ».
Cette
femme avait ainsi joui de toutes les tortures psychologiques
qu'elle avait souhaitées. Elle rentra chez elle satisfaite
et le lendemain, elle ne pouvait revenir sur les lieux de
ces souffrances masochistes, car elle devait partir en congé
sur la Côte-Nord. Elle décida de reprendre ses jouissances
masochistes après ses vacances annuelles.
A
la rentrée, elle partit à Boulaq et heureusement, le conscrit
aux babouches en plastique bleues lui fit savoir que l'ordinateur
était en bon état. Vaillamment, elle se dirigea vers le guichet
et avec étonnement et apprit par la fonctionnaire en service
qu'elle ne pouvait obtenir son permis, car il lui fallait
un nouvelle liste de ses contraventions. La raison était toute
simple : un mois s'était déjà écoulé et elle avait peut-être
commis d'autres infractions. Elle jura par tous les dieux
qu'elle n'en avait pas de nouvelles. Et au cas où il y en
aurait, elle les verserait avec le renouvellement du prochain
permis. Mais la fonctionnaire campa sur sa position en affirmant
que c'était la loi et qu'elle devait reprendre le périple
et se rendre à Darrassa ! Le chef du bureau fit de même,
prouvant une fois de plus que la loi, censée protéger et organiser
la vie des citoyens, est quelquefois la raison de leur inquiétude,
de leur désordre moral et de leur souffrance.
Elle
perdit son sang-froid et se mit à hurler jusqu'à perdre connaissance.
Pour la guérir de sa dépression et de son masochisme, son
mari lui montra ostensiblement son nouveau permis que le chauffeur
avait renouvelé. Peut-être pourrait-elle ainsi guérir de ce
masochisme bien ancré en elle ? Mais qui pourrait guérir
les institutions gouvernementales de leur sadisme incurable ?
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