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Le masochisme, le sadisme, et les institutions gouvernementales
Par Mohamed Salmawy

Tout au long d'une soirée, un ministre m'a relaté les nombreux supplices que certaines institutions gouvernementales lui ont fait enduré alors qu'il préparait une conférence internationale annuelle au Caire. Les ennuis multiples ont débuté par les douanes, en passant par les services des visas, pour finir par les différentes autorisations qu'il devait obtenir. Sans oublier les multiples obstacles et problèmes infligés aux invités eux-mêmes au cours de la conférence. Le ministre qui m'a fait part de ces histoires inimaginables — et dont j'évite de mentionner le nom de peur qu'on ne l'écarte — a juré de ne jamais plus revivre cette expérience. Alors que le changement est devenu à l'heure actuelle une obsession populaire, ce ministre là ne fait pourtant pas partie de ceux que l'on désire changer. En me confiant son intention de ne plus revivre ce genre de mésaventure, le ministre m'a fait savoir que son choix reposait sur le fait qu'il n'était point « masochiste ».

Un supplice de tous les jours attend les citoyens de toutes les classes devant les institutions gouvernementales.Par ailleurs, une autre personne m'a raconté son expérience avec le masochisme dont elle a finalement été guérie, grâce à son mari et à son chauffeur. En effet, la dame en question devait renouveler son permis de conduire. Son mari lui avait conseillé vivement de ne pas se livrer à ce genre de torture, surtout de ne pas s'y engager de son plein gré. D'autant que son chauffeur pouvait remplir cette mission. Elle décida néanmoins d'entreprendre toute seule cette démarche dans les méandres d'une institution gouvernementale. Jusque-là, elle ne semblait pas savoir ce qui la motivait à entreprendre ce genre d'action. Etait-ce un profond désir masochiste qui la poussait ? Il lui fallut ce périple pour découvrir que si désir masochiste il y avait de sa part, le gouvernement, lui, était habité par un désir sadique non moins puissant. Mais alors qu'elle avait fini par guérir de cette maladie maudite, le gouvernement, lui, était encore loin de l'être.

Cette femme s'était tout d'abord rendue au bureau de la circulation de Boulaq, pour renouveler son permis de conduire. Là, on lui demanda d'aller chercher dans le quartier de Darrassa la liste de ses contraventions. Sans toutefois comprendre la raison pour laquelle elle devait parcourir les quatre coins de la ville pour une histoire aussi simple, elle se plia à ce genre de demande comme une des contraintes d'un jeu de société. Elle n'avait pas encore saisi la raison profonde que cachait ce jeu pervers. Elle ne savait pas encore que les institutions gouvernementales étaient atteintes de maladies psychologiques.

Elle se rendit alors à Darrassa et fit la queue pour obtenir la liste des contraventions. Au cours de cette étape, qui allait durer des heures, elle côtoya des chauffeurs de microbus et de poids lourds. Elle rencontra aussi les chauffeurs de ses amies qui avaient été plus fines qu'elle et au lieu de se plier à ce jeu sadomasochiste, avaient délégué leurs chauffeurs pour accomplir cette tâche ardue à leur place. L'un d'entre eux ne comprenait d'ailleurs pas son entêtement à vouloir absolument subir cette torture. Il lui proposa alors de s'en occuper. Déterminée et souriante, elle affirma qu'elle s'en chargerait.

Alors qu'elle prononçait ces mots, une querelle opposa un chauffeur de microbus avec celui d'un taxi. Des insultes de tous genres fusèrent. Mais les choses ne s'arrêtèrent pas là et les mains devinrent partie prenante de ce conflit. Tout ceci n'était pas fait pour rendre facile la vie à ces pauvres gens qui attendaient patiemment dans la queue.

C'est à ce moment que le chauffeur en question pria la dame de se retirer dans son auto. Elle finit par accepter et se blottit au fond de son auto climatisée. Une heure plus tard, alors qu'elle essayait de se détendre aux rythmes de la chanson d'Oum Kalsoum La patience a des limites, le chauffeur consterné arriva pour lui annoncer qu'elle devait elle-même aller retirer la liste des contraventions. Etonnée, elle demanda : « N'as-tu pas retiré la liste de mon amie ? ». Et lui de répondre que le cas de son amie était différent, car elle lui avait délivré une procuration au bureau des actes notariés. Quelle n'était sa surprise en apprenant que son amie avait enduré un autre supplice dans un autre organisme gouvernemental spécialisé dans la souffrance des citoyens, alors qu'elle s'était abstenue de se rendre au bureau de la circulation. Mais c'est une question de préférence et de goût ! Les malades atteints de masochisme ont des tempéraments différents les uns des autres ! Il y a ceux qui préfèrent la torture des actes notariés, alors que d'autres prennent plus de plaisir au bureau de la circulation. Le chauffeur avait d'ailleurs souligné que le bureau des actes notariés s'était déplacé au domicile de la dame concernée moyennant une somme d'argent.
Elle quitta alors son auto pour rejoindre la queue des chauffeurs de poids lourds et de taxis. Une demi-heure plus tard, elle arriva enfin au guichet et obtint la liste de ses contraventions. Elle pouvait donc revenir à Boulaq pour renouveler son permis.

Une suite interminable de démarches, dont on peut faire l'économie ici, suivit. Au bout du périple, elle attendit calmement d'entendre crier son nom pour s'avancer vers le guichet. Un conscrit vêtu d'une salopette kaki et de babouches en plastique bleues l'informa alors que l'ordinateur était en panne et qu'elle devait prier Dieu pour qu'il soit réparé. Mais le sadisme étant de la partie, l'ordinateur ne fut point réparé et la torture s'étala sur plus d'une heure. Ceci devait entraîner un autre supplice. Les horaires d'ouverture étant dépassées, notre célèbre maxime bureaucratique n'allait pas tarder à se faire entendre : « Repassez nous voir demain ».

Cette femme avait ainsi joui de toutes les tortures psychologiques qu'elle avait souhaitées. Elle rentra chez elle satisfaite et le lendemain, elle ne pouvait revenir sur les lieux de ces souffrances masochistes, car elle devait partir en congé sur la Côte-Nord. Elle décida de reprendre ses jouissances masochistes après ses vacances annuelles.

A la rentrée, elle partit à Boulaq et heureusement, le conscrit aux babouches en plastique bleues lui fit savoir que l'ordinateur était en bon état. Vaillamment, elle se dirigea vers le guichet et avec étonnement et apprit par la fonctionnaire en service qu'elle ne pouvait obtenir son permis, car il lui fallait un nouvelle liste de ses contraventions. La raison était toute simple : un mois s'était déjà écoulé et elle avait peut-être commis d'autres infractions. Elle jura par tous les dieux qu'elle n'en avait pas de nouvelles. Et au cas où il y en aurait, elle les verserait avec le renouvellement du prochain permis. Mais la fonctionnaire campa sur sa position en affirmant que c'était la loi et qu'elle devait reprendre le périple et se rendre à Darrassa ! Le chef du bureau fit de même, prouvant une fois de plus que la loi, censée protéger et organiser la vie des citoyens, est quelquefois la raison de leur inquiétude, de leur désordre moral et de leur souffrance.

Elle perdit son sang-froid et se mit à hurler jusqu'à perdre connaissance. Pour la guérir de sa dépression et de son masochisme, son mari lui montra ostensiblement son nouveau permis que le chauffeur avait renouvelé. Peut-être pourrait-elle ainsi guérir de ce masochisme bien ancré en elle ? Mais qui pourrait guérir les institutions gouvernementales de leur sadisme incurable ?

 

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