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En réussissant la synthèse entre la musique populaire et moderne, le compositeur Hani Chénouda a marqué de son empreinte la musique égyptienne. Le 4e Festival de l'Oscar du vidéoclip vient de rendre hommage à une carrière exceptionnelle.
L'alchimiste

Qu'il s'agisse du compositeur de chansons populaires ou de musiques de films, Hani Chénouda ne laisse, en général, pas indifférent. Pour connaître Hani, il faut d'abord le voir au travail. Le lieu d'abord. Un studio abrite un piano et des orgues de tous modèles, un micro et une salle d'enregistrement qui attendent sagement d'être sollicités pour de nouvelles escapades musicales. Et voilà le sexagénaire au visage poupin et aux yeux verts qui arrive. Il dispose son petit théâtre, pour en fixer les scènes, en illustrant la musique du film La Azaa lil sayedet (Le Deuil ne sied pas aux femmes), de Barakat. Et l'on se prend à rêver. Il nous entraîne avec bonheur dans ses multiples souvenirs, décrivant chacune de ses œuvres avec minutie, humour, chaleur et tendresse, quand il n'entrecoupe pas son propos de nombreuses digressions sur l'art, la politique, la philosophie, la condition sociale, l'Histoire.

Pour cet auteur, vie et musique sont les deux faces d'une même quête. Né dans une famille bourgeoise à Tanta, où le père était pharmacien et la mère jouait du piano et du oud (luth), il est initié dès son enfance aux confrontations d'esthétiques diverses, faisant la différence entre le poids et la valeur de chaque instrument. Un jour, il joue une note au piano, puis enchaîne sur d'autres. Il prend goût à cet instrument, plus rien depuis ne l'en détourne. Il rêve alors de devenir compositeur. Son père lui conseille de passer son bac avant de faire les études de son choix. Il entame sa formation universitaire à la faculté de l'éducation musicale de l'Université de Hélouan, où il apprend à jouer du piano et de l'orgue. Ensuite, il apprend la composition et la rythmique au Conservatoire, sous les bons auspices du professeur Gamal Abdel-Réhim. En deuxième année du Conservatoire, il forme le groupe Caprice Boys, puis Quatro amici pour interpréter des chansons occidentales. Puis, il joue du piano dans le groupe Les Petits chats. Un soir, Naguib Mahfouz l'écoute et lui conseille de jouer de la musique arabe, puisque les jeunes aiment ce qu'il fait. « Je n'aime pas les chansons sérieuses de la radio, qui durent plus d'une heure. Les jeunes ont besoin de chansons courtes et de musique légère », lui répond-il. « Fais donc la musique qui te convainc, mais en arabe », lui dit Mahfouz. Cette phrase trotte longtemps dans sa tête. Mais bien avant, il avait développé une lucidité précoce. C'est en découvrant les chants populaires des mouleds des saints, à Tanta, qu'il s'est laissé séduire par le genre, au point de vouloir le reproduire sans la déclinaison érotique. « Les gens du peuple détiennent des valeurs qui imposent le respect », affirme-t-il. Populaire, difficile de rendre justice à un mot si galvaudé qu'il en vient à qualifier tout élément de basse classe ou de goût inférieur. Hani en redéfinit le territoire : « La chanson populaire est une légende nourrie d'histoire, d'érudition et d'humour ».

Il compose la musique du premier album de Mohamad Mounir, Awedouni eneik assafer (Tes Yeux m'ont appris à voyager), qui ne fut pas un succès car sorti dans la période de transition, entre le disque et la cassette. Hani cherche alors une expression musicale renouant avec ses origines populaires. Il souhaitait ressusciter un genre que la radio a contribué à éclipser. Restaurant tout ce qui peut recréer une esthétique ancienne, comme si la garantie des « valeurs d'antan » immunisait des tensions d'aujourd'hui. Le conteur sur sa rébaba (violon traditionnel) égraine 5 000 vers sur Abou-Zeid Al-Hilali, Hassan et Naïma, Chafiqa et Métoualli. Or, la radio les raccourcit à 200 vers, en en donnant une autre mouture. Ainsi, des chanteurs comme Khadra Mohamad Khedr, Gamalat Chiha, Anouar Al-Askari, Badriya Al-Sayed et bien d'autres ont disparu des ondes pour se confiner dans les cafés et les mouleds.

Epris de tradition, Hani veut libérer l'art populaire de la condescendance des autres genres avec des canons esthétiques originaux. Cet initiateur compose un groupe, Al-Mesriyine, avec les musiciens de la troupe de Mohamad Mounir et une chanteuse, Imane Younès, et il s’attelle à débusquer les chants populaires chez les poètes de la ammiya (l'argot), comme Salah Jahine, Méréï Al-Sayed et bien d'autres. Il révolutionne la chanson populaire en pratiquant avec ferveur le mélange des genres et fait preuve d'une invention inédite : le mélange de l'harmonie et du contrepoint. « L'harmonie consiste à faire chanter par le chanteur quatre notes différentes, mais en harmonie. Le contrepoint, c'est doubler la plage sonore qui accompagne la voix du chanteur pour permettre d'écouter une partition qui mérite mieux que la réduction à une musique de fond », explique Hani. Il est pionnier en la matière. Il réussit la transition de la chanson populaire traditionnelle d'hier en la conjuguant avec les techniques d'aujourd'hui. « Ne chercher la beauté que dans la forme, ne pas la faire dépendre de l'ornement, c'est le but vers lequel tend l'humanité entière », dit-il.

Il distingue chanteur arabe et chanteur égyptien : « Le chanteur égyptien a la voix profonde, elle sort des tripes, elle est rocailleuse et grave, il ne cherche ni la douceur ni la simplicité, contrairement aux autres ». Chemin faisant, il sort trois albums avec son groupe Al-Mesriyine et ses deux chanteuses, Imane Younès et Mona Aziz, qui font un tabac. Des titres à succès de ces albums, tels Bahebek la, mehtaglek ah (Je t'aime pas, mais j'ai besoin de toi), Ma tehsebouch ya banate en al-gawaz raha (Le Mariage n'est pas une partie de plaisir), Betebki leh (Pourquoi tu pleures) ou Banate kétir beyghirou menni (Nombre de filles sont jalouses de moi), font se croiser affaires de cœur et mouvements sociaux. Ce sont une symbolique de la rencontre amoureuse, de l'émergence des signes de richesse qui tentent les jeunes sous la politique d'ouverture économique, le mariage problématique des Egyptiennes avec les hommes du Golfe, l'éclosion de l'érotisme, la malchance des gens de grande droiture.

Ils mettent en exergue l'affranchissement de l'Egyptienne authentique, fille de paysanne, de l'attirance de la mode qui perd les jeunes. Ainsi, ce sont des chansons populaires, simples, utiles et humaines, rendues passionnantes par l'habileté de l'auteur à mêler fantastique et réalisme, sans oublier la valeur de la vérité qu'elles dégagent. Ce faisant, aucune aspiration poétique n'habite Hani, mais la facilité de l'énonciation, si elle sacrifie une certaine rhétorique (ce n'est pas une si grande perte à vrai dire), elle rend plus vivants l'action et le rêve, plus accessibles les principes et maximes systématiquement donnés en introduction de chaque chanson. Par ailleurs, observateur pétri d'Histoire, de vicissitudes politiques de son temps, Hani nous livre sa vision personnelle du chaos régnant et du dérèglement du système à l'époque de Sadate dans la chanson Zahma ya dounia zahma (Quel bouchon ! ), dont il sélectionne les paroles et compose la musique pour Ahmad Adawiya.

Après le mariage successif de ses deux chanteuses, Imane Younès et Mona Aziz, l'activité de son groupe Al-Mesriyine se suspend, mais entre-temps il s'est déjà illustré dans la musique de films. Par chance, sa première musique romantique pour le film La Azaa lil sayedet connaît un grand succès. Il abandonne, après, les accents romantiques pour nouer avec la musique d'action en vogue de films tel Al-Machbouh (Le Suspect), d’Adel Imam.

« D'après les Français, le cinéma est une chose américaine, dit Hani. J'ai donc adapté une musique d'action à l'américaine, en l'interprétant à l'égyptienne, d’Adel Imam et d'autres ». Témoin à sa façon de son temps, Hani se dit patriote. « Le patriotisme, c'est tendre la main à son compatriote pour le hisser à son niveau, comme d'autres, tel Naguib Mahfouz, guide les gens vers ce qui est bénéfique à eux et leur nation ».

C'est aussi un érudit qui connaît à fond Nietzsche, Sartre et Alberto Moravia, ce qui ajoà son personnage une dimension romanesque, plutôt rare chez les compositeurs. Il glane au passage des notions sur le plaisir de la table. Gastronome, il veille au bonheur du palais. « Le goût est la musique des papilles », souligne-t-il. L'instinct de vie passe pour lui par l'amour et l'élan des sens conjugués. Atteint d'un caillot de sang au cœur, il y a trois mois, il se procure un orgue dans sa chambre de réanimation, et joue quelques notes au bonheur des malades et des infirmières qui l'accompagnent par la voix et la danse. Ainsi, il ne se résout pas à éteindre sa passion de la musique, « la mort se terre sous les débris de la passion ». C'est son credo.

On s'initie à l'humour de cet homme campé comme un être profondément chaleureux, intelligent, solaire et optimiste. Bouleversé de voir les enfants de la rue en si piteux état, il cherche à les aider. Il conçoit, il y a un mois, une opérette, Alam guédid (Un Monde nouveau), écrite et réalisée par Mohamad Aboul-Kheir, où un véritable groupe d'enfants de la rue chante d'une voix grave, exposant ses peines et ses espoirs, devant le Haut Conseil de l'enfance et de la maternité. Par ailleurs, il compte à son répertoire beaucoup de chansons pour enfants, chantés par Nelly ou Mohamad Sarwat, entre autres. Il pense avoir une énergie insatiable et arrange et réédite les chansons du patrimoine avec des tons modernes, comme Bahlam maak (Je Rêve avec toi), d’Abdel-Wahab, chantée par Nagat Al-Saghira. On a donc à la barre un compositeur qui sait admirablement se jouer du passé pour mieux donner à lire notre présent. Il vient de composer un album pour son nouveau groupe, Al-Ahlam, où il joue sur l'image et les paroles pour créer une déclinaison d'une éclatante vitalité. Il y révèle les travers du quotidien dont il fixe la chronique avec humour. Pour Hani, la fidélité est reine. « Rien ne peut valoir la confiance dans le jugement de celui à qui l'on soumet son travail », reconnaissance émouvante vis-à-vis du public auquel il s’en remet.

Amina Hassan

Jalons

1943 : Naissance à Tanta.

1966 : Diplôme de la faculté de l'éducation musicale.

1977 : Constitution du groupe Al-Mesriyine.

1978 : Proclamation de Hani, meilleur musicien visiteur de la ville de Tennessee, aux Etats-Unis.

1980 : Certificat d'appréciation de l'Association du film égyptien pour la musique du film La Azaa lil sayedet.

1999 : Prix du FIFOF (Fédération des organisations des festivals de chansons) pour l'intégralité de son œuvre.

2003 : Hommage du 4e Festival de l'Oscar du vidéoclip.

 

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