Il l'aimait vraiment, d'une
passion qui n'en était pas une faite pour
les arbres, c'est ce que se dit Amin Al-Alfi,
sortant tout seul pour une promenade nocturne,
en pyjama et pantoufles, espérant ne voir
personne et ne pas être obligé de parler
à quiconque.
C'est le seul chemin qui
le menait loin de son milieu, près de l'entrée
poussiéreuse. Des deux côtés de la route,
il y a de vieilles voitures et des instruments
bizarres recouverts par une épaisse couche
de poussière, comme celle dont il essaye
de se débarrasser sur son visage et sa poitrine.
De l'autre côté, il y a des cactus et d'autres
arbres, morts, qui ont perdu leurs traits
à cause des drames qu'ils ont vécus.
Bientôt, il sera sorti
des chemins étroits et il sera loin, là-bas,
près de l'arbre.
Ses pas sont plus rapides
que d'habitude. Il compte jusqu'à dix, puis
il recompte. Il n'arrive pas à croire qu'il
est prisonnier de ce temps et de ce lieu,
impuissant.
S'il est encore vivant,
c'est grâce à cette passion qui l'envahit.
Il compte jusqu'à dix, et puis encore une
fois jusqu'à dix, malgré le désespoir et
l'agacement qu'il ressent, les millions
de choses qu'il n'accepte pas, qui ne le
satisfont pas, qu'il avale … il compte.
« Si j'avais passé
tous les jours de ma vie à compter mes pas,
je serais arrivé en Inde … ».
54 ans, 4 mois et 8 jours. Pas par pas,
sans rien dans la main, sans réalisation
aucune. Si je suis encore vivant, c'est
grâce à la passion cachée.
Amin Al-Alfi est un sociologue
qui a étudié à Daqahliya, au lycée de Mansoura.
C'est un ancien penseur arabe, un réformateur
social. Il est traducteur et écrivain,
mais il est, principalement, un penseur
arabe solitaire adepte des masques. Après
une longue période de schizophrénie et d'injustice,
il était réduit à quelques instants dispersés
et un passé qu'il se dissimulait, un ancien
marin blotti sur le rivage, vaincu, de nuit
comme de jour.
Il s'était fabriqué ce
masque avec lequel il sortait de l'obscurité.
Personne ne voyait sa vraie personnalité ;
pour sa femme, Chadin, il avait un masque
spécial. Il avait souvent pleuré sur sa
poitrine — peu nombreuses étaient les
poitrines sur lesquelles il avait pu poser
la tête pour se laisser aller, pleurer ou
même simplement se taire, très peu nombreuses
même, alors qu'il se considérait comme un
homme qui connaissait les femmes.
Quant à Basma et Bahgat,
ses enfants, il voyait dans leurs yeux une
passion profonde qui insufflait un peu de
vie dans sa perdition. Dix pas encore et
il sera là-bas. Sa passion maintenant court
dans ses veines, l'arbre s'est emparé de
lui, planté là-bas tout seul, à l'attendre.
Des cercles de lumière argentés brillent
dans sa vie, il s'y retrouve, puis ils reculent
et s'éloignent, le laissant fermement agrippé
à l'air. Amin Al-Alfi s'appuie de la main
sur le solide tronc rugueux de l'arbre.
Est-ce que l'arbre savait
déjà, quand il avait choisi ce lieu pour
s'y planter et s'y élever, qu'il aurait
une vue d'ensemble sur toute la vie d'Amin
Al-Alfi ? Lui ne voyait que la nuit,
la fumée et les lumières lointaines de la
ville. Peut-être que l'arbre, lui,
parce qu'il était élevé, voyait autre chose.
Est-ce qu'il était, comme lui, prisonnier
du temps et du lieu ? Est-ce qu'il
savait la réponse ?
Le spectacle d'Amin Al-Alfi,
en pyjama et pantoufles, appuyé sur l'énorme
chêne était unique dans tout l'univers maintenant.
Il fallait qu’un nouveau lien plus juste
et plus harmonieux soit créé, dans un endroit
quelconque, entre les gens et les choses.
Il ne pouvait pas continuer ainsi, à porter
toute cette angoisse tout seul, la nuit,
tout près des champs.
Le retour était déprimant
et humiliant, même la poussière et le poids
sur sa poitrine, il était rentré avec. Il
allait passer à la pharmacie du docteur
Zarif pour prendre ses trois cachets avant
de se frayer un chemin vers l'heureux refuge
conjugal.
***
Le docteur Zarif était
seul, lui aussi. Il se balançait sur sa
chaise, dont le dossier était appuyé sur
le mur d'entrée de la pharmacie ; il
était affalé, passif. La rue était vide,
les autres magasins fermés.
Il observait les moustiques
mourir autour de la lumière foudroyante.
Il était chrétien, la quarantaine, célibataire,
rigide dans ses opinions et opiniâtre. Derrière
sa boutique, il défendait sa vie et sa situation.
Son commerce avançait avec une lenteur qui
tue. Les navires qu'il préparait pour prendre
la mer restaient à quai, ne voulaient pas
prendre la mer. La vie ne voulait pas changer.
Il se leva en riant pour
accueillir le client de la fin de la nuit.
Il y avait entre eux plus qu'un client et
des cachets. Ils s'étaient longtemps installés
sur le même trottoir. Zarif lui sortit une
chaise. Amin Al-Alfi la saisit, sans s'asseoir.
Il restait debout, attendant en silence
ses trois cachets, sans un mot.
La dernière chose dont
il avait envie maintenant c'était cette
sempiternelle conversation sur les problèmes
dans le pays, sur les fonctionnaires, cafards
de la région, les problèmes de pavement,
d'électricité et cette défense jusqu'à la
mort de positions battues d'avance.
Il prendrait ses cachets
et partirait.
Mais, très vite, Amin Al-Alfi
changea d'avis. Après que Zarif se soit
mis à parler de toutes ces questions en
même temps, lui s'appuya sur la vitre à
l'intérieur de la pharmacie et le laissa
retourner la cassette.
Un film ennuyeux et ridicule.
Il ne pouvait rien y avoir de nouveau dans
cette misérable pharmacie poussiéreuse.
Ce médecin n'a aucune des
qualifications pour la réussite moderne,
se dit Amin Al-Alfi en observant les traits
du docteur, qui changeaient à chaque instant.
Il a moins de qualifications que moi. Au
lieu de la passion qui m'habite, il a l'assiduité
d'une fourmi : il ne prendrait jamais
le risque de sauter au-dessus du plus petit
canal.
N'était-il pas étrange
que les gens se retrouvent exactement dans
les endroits qui leur étaient adaptés ?
Zarif ferait tourner ici la cassette de
sa vie à jamais. Amin Al-Alfi prit son large
front dans sa main et appuya.
— Iskin ? Demanda
Zarif.
Il leva la main, en signe
d'adieu :
— Non, et partit.
« Je fuis les gens,
je me fuis moi-même de plus en plus. Jusqu'à
quand ? ».
***
Quand la passion s'éteint
dans les veines la vie devient impossible,
chantonnait tristement Amin Al-Alfi :
La vie c'est la passion,
et la passion c'est la vie. Il faut s'enflammer
de passion pour se sentir exister. Sans
cela tu tombes avec eux, avec les millions
qui vivent et meurent sans aimer ou adorer,
les millions qui passent leur vie à faire
ce qu'ils n'aiment pas, incapables de réaliser
ce qu'ils aiment.
Depuis quand n'as-tu plus
aimé passionnément ? Est-ce que tu
te souviens de F., qui après l'amour posait
la main sur ton front, approchait ses yeux
des tiens et disait : « Ne
sais-tu pas, mon amour, que tu es le centre
de l'univers ? Sans toi, les choses
n'ont pas de sens ! ».
Tu la croyais ? Est-il
possible de réentendre ces mots-là ?
Pour s'assurer de la sincérité du ton, pour
voir la source d'où sortent les mots.
F., les mots et la source
sont devenus de vieux bouts de tissu dans
un coffre à l'odeur ancienne. Malgré le
temps passé, tu te souviens encore de tes
sensations psychologiques et physiques,
uniques … Tu te souviens de la couleur
de l'horizon.
A quoi vont te servir ces
trois cachets ? Le stimulant, le calmant
et le remontant, la recette bon marché du
bonheur que tu as inventée avec le docteur
Zarif. Vous courez derrière les demi-solutions,
fuyez les prix astronomiques des médicaments.
On s'est satisfait des soucis mais eux,
non. Les cachets en couleur ne font plus
d'effet ; chaque jour il les jette
dans un puits profond.
Peut-être que ce sont les
verres de brandy bon marché dont il est
devenu dépendant qui gâtent tout. Souvent,
après ces verres, Amin Al-Ase sent entrer
dans l'obscurité la plus noire.
Il avait planifié de s'inventer
une mort géniale quand il atteindrait les
trente-cinq ans, après avoir réalisé dans
sa vie des œuvres extraordinaires. Comme
par exemple d'être pêcheur sur le Nil, d'épouser
F., la femme de ses rêves. Elle aurait transformé
la barque en maison et il aurait eu des
garçons et des filles. Il aurait vendu du
poisson bolti* dans les villages
et il aurait distribué en même temps aux
paysans des coupons sur lesquels il aurait
inscrit des poèmes, des proverbes, des chansons.
Il serait rentré à la barque et aurait trouvé
le repas prêt et du linge de toutes les
couleurs étendu ; il aurait écrit sous
les étoiles, au rythme des vagues tremblotantes
du fleuve, sa passion pour l'existence.
Tous ces jours étaient
passés, lourds et stériles, après que le
plan ait été pourri, quand il ne contrôlait
plus rien.
Le changement du bruit
produit par ses pantoufles en plastique
annonça qu'il était entré dans le passage
en terre battue qui précédait leur immeuble.
Il s'arrêta pour rassembler
ses forces et s'assurer de l'emplacement
des cachets dans la poche de son pyjama.