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La vie mondaine
Dans l’avant-dernier roman de l'écrivain égyptien Alaa Al-Dib, Ayam wardiya (Jours roses), le personnage principal est un intellectuel déprimé qui tente de s'accrocher aux petites passions de la vie. En voici un extrait.
Jours roses

A cette époque, Amin Al-Alfi n'aimait qu'un chêne, planté seul à l'extérieur du village, puissant et beau, réellement présent, supportant bien les bougainvillées éclatantes qui grimpaient sur son tronc et qui l'embellissaient.

Il l'aimait vraiment, d'une passion qui n'en était pas une faite pour les arbres, c'est ce que se dit Amin Al-Alfi, sortant tout seul pour une promenade nocturne, en pyjama et pantoufles, espérant ne voir personne et ne pas être obligé de parler à quiconque.

C'est le seul chemin qui le menait loin de son milieu, près de l'entrée poussiéreuse. Des deux côtés de la route, il y a de vieilles voitures et des instruments bizarres recouverts par une épaisse couche de poussière, comme celle dont il essaye de se débarrasser sur son visage et sa poitrine. De l'autre côté, il y a des cactus et d'autres arbres, morts, qui ont perdu leurs traits à cause des drames qu'ils ont vécus.

Bientôt, il sera sorti des chemins étroits et il sera loin, là-bas, près de l'arbre.

Ses pas sont plus rapides que d'habitude. Il compte jusqu'à dix, puis il recompte. Il n'arrive pas à croire qu'il est prisonnier de ce temps et de ce lieu, impuissant.

S'il est encore vivant, c'est grâce à cette passion qui l'envahit. Il compte jusqu'à dix, et puis encore une fois jusqu'à dix, malgré le désespoir et l'agacement qu'il ressent, les millions de choses qu'il n'accepte pas, qui ne le satisfont pas, qu'il avale … il compte.

« Si j'avais passé tous les jours de ma vie à compter mes pas, je serais arrivé en Inde … ». 54 ans, 4 mois et 8 jours. Pas par pas, sans rien dans la main, sans réalisation aucune. Si je suis encore vivant, c'est grâce à la passion cachée.

Amin Al-Alfi est un sociologue qui a étudié à Daqahliya, au lycée de Mansoura. C'est un ancien penseur arabe, un réformateur social. Il est traducteur et écrivain, mais il est, principalement, un penseur arabe solitaire adepte des masques. Après une longue période de schizophrénie et d'injustice, il était réduit à quelques instants dispersés et un passé qu'il se dissimulait, un ancien marin blotti sur le rivage, vaincu, de nuit comme de jour.

Il s'était fabriqué ce masque avec lequel il sortait de l'obscurité. Personne ne voyait sa vraie personnalité ; pour sa femme, Chadin, il avait un masque spécial. Il avait souvent pleuré sur sa poitrine — peu nombreuses étaient les poitrines sur lesquelles il avait pu poser la tête pour se laisser aller, pleurer ou même simplement se taire, très peu nombreuses même, alors qu'il se considérait comme un homme qui connaissait les femmes.

Quant à Basma et Bahgat, ses enfants, il voyait dans leurs yeux une passion profonde qui insufflait un peu de vie dans sa perdition. Dix pas encore et il sera là-bas. Sa passion maintenant court dans ses veines, l'arbre s'est emparé de lui, planté là-bas tout seul, à l'attendre. Des cercles de lumière argentés brillent dans sa vie, il s'y retrouve, puis ils reculent et s'éloignent, le laissant fermement agrippé à l'air. Amin Al-Alfi s'appuie de la main sur le solide tronc rugueux de l'arbre.

Est-ce que l'arbre savait déjà, quand il avait choisi ce lieu pour s'y planter et s'y élever, qu'il aurait une vue d'ensemble sur toute la vie d'Amin Al-Alfi ? Lui ne voyait que la nuit, la fumée et les lumières lointaines de la ville. Peut-être que l'arbre, lui, parce qu'il était élevé, voyait autre chose. Est-ce qu'il était, comme lui, prisonnier du temps et du lieu ? Est-ce qu'il savait la réponse ?

Le spectacle d'Amin Al-Alfi, en pyjama et pantoufles, appuyé sur l'énorme chêne était unique dans tout l'univers maintenant. Il fallait qu’un nouveau lien plus juste et plus harmonieux soit créé, dans un endroit quelconque, entre les gens et les choses. Il ne pouvait pas continuer ainsi, à porter toute cette angoisse tout seul, la nuit, tout près des champs.

Le retour était déprimant et humiliant, même la poussière et le poids sur sa poitrine, il était rentré avec. Il allait passer à la pharmacie du docteur Zarif pour prendre ses trois cachets avant de se frayer un chemin vers l'heureux refuge conjugal.

***

Le docteur Zarif était seul, lui aussi. Il se balançait sur sa chaise, dont le dossier était appuyé sur le mur d'entrée de la pharmacie ; il était affalé, passif. La rue était vide, les autres magasins fermés.

Il observait les moustiques mourir autour de la lumière foudroyante. Il était chrétien, la quarantaine, célibataire, rigide dans ses opinions et opiniâtre. Derrière sa boutique, il défendait sa vie et sa situation. Son commerce avançait avec une lenteur qui tue. Les navires qu'il préparait pour prendre la mer restaient à quai, ne voulaient pas prendre la mer. La vie ne voulait pas changer.

Il se leva en riant pour accueillir le client de la fin de la nuit. Il y avait entre eux plus qu'un client et des cachets. Ils s'étaient longtemps installés sur le même trottoir. Zarif lui sortit une chaise. Amin Al-Alfi la saisit, sans s'asseoir. Il restait debout, attendant en silence ses trois cachets, sans un mot.

La dernière chose dont il avait envie maintenant c'était cette sempiternelle conversation sur les problèmes dans le pays, sur les fonctionnaires, cafards de la région, les problèmes de pavement, d'électricité et cette défense jusqu'à la mort de positions battues d'avance.

Il prendrait ses cachets et partirait.

Mais, très vite, Amin Al-Alfi changea d'avis. Après que Zarif se soit mis à parler de toutes ces questions en même temps, lui s'appuya sur la vitre à l'intérieur de la pharmacie et le laissa retourner la cassette.

Un film ennuyeux et ridicule. Il ne pouvait rien y avoir de nouveau dans cette misérable pharmacie poussiéreuse.

Ce médecin n'a aucune des qualifications pour la réussite moderne, se dit Amin Al-Alfi en observant les traits du docteur, qui changeaient à chaque instant. Il a moins de qualifications que moi. Au lieu de la passion qui m'habite, il a l'assiduité d'une fourmi : il ne prendrait jamais le risque de sauter au-dessus du plus petit canal.

N'était-il pas étrange que les gens se retrouvent exactement dans les endroits qui leur étaient adaptés ? Zarif ferait tourner ici la cassette de sa vie à jamais. Amin Al-Alfi prit son large front dans sa main et appuya.

— Iskin ? Demanda Zarif.

Il leva la main, en signe d'adieu :

— Non, et partit.

« Je fuis les gens, je me fuis moi-même de plus en plus. Jusqu'à quand ? ».

***

Quand la passion s'éteint dans les veines la vie devient impossible, chantonnait tristement Amin Al-Alfi :

La vie c'est la passion, et la passion c'est la vie. Il faut s'enflammer de passion pour se sentir exister. Sans cela tu tombes avec eux, avec les millions qui vivent et meurent sans aimer ou adorer, les millions qui passent leur vie à faire ce qu'ils n'aiment pas, incapables de réaliser ce qu'ils aiment.

Depuis quand n'as-tu plus aimé passionnément ? Est-ce que tu te souviens de F., qui après l'amour posait la main sur ton front, approchait ses yeux des tiens et disait : « Ne sais-tu pas, mon amour, que tu es le centre de l'univers ? Sans toi, les choses n'ont pas de sens ! ».

Tu la croyais ? Est-il possible de réentendre ces mots-là ? Pour s'assurer de la sincérité du ton, pour voir la source d'où sortent les mots.

F., les mots et la source sont devenus de vieux bouts de tissu dans un coffre à l'odeur ancienne. Malgré le temps passé, tu te souviens encore de tes sensations psychologiques et physiques, uniques … Tu te souviens de la couleur de l'horizon.

A quoi vont te servir ces trois cachets ? Le stimulant, le calmant et le remontant, la recette bon marché du bonheur que tu as inventée avec le docteur Zarif. Vous courez derrière les demi-solutions, fuyez les prix astronomiques des médicaments. On s'est satisfait des soucis mais eux, non. Les cachets en couleur ne font plus d'effet ; chaque jour il les jette dans un puits profond.

Peut-être que ce sont les verres de brandy bon marché dont il est devenu dépendant qui gâtent tout. Souvent, après ces verres, Amin Al-Ase sent entrer dans l'obscurité la plus noire.

Il avait planifié de s'inventer une mort géniale quand il atteindrait les trente-cinq ans, après avoir réalisé dans sa vie des œuvres extraordinaires. Comme par exemple d'être pêcheur sur le Nil, d'épouser F., la femme de ses rêves. Elle aurait transformé la barque en maison et il aurait eu des garçons et des filles. Il aurait vendu du poisson bolti* dans les villages et il aurait distribué en même temps aux paysans des coupons sur lesquels il aurait inscrit des poèmes, des proverbes, des chansons. Il serait rentré à la barque et aurait trouvé le repas prêt et du linge de toutes les couleurs étendu ; il aurait écrit sous les étoiles, au rythme des vagues tremblotantes du fleuve, sa passion pour l'existence.

Tous ces jours étaient passés, lourds et stériles, après que le plan ait été pourri, quand il ne contrôlait plus rien.

Le changement du bruit produit par ses pantoufles en plastique annonça qu'il était entré dans le passage en terre battue qui précédait leur immeuble.

Il s'arrêta pour rassembler ses forces et s'assurer de l'emplacement des cachets dans la poche de son pyjama.

Traduction de Dina Heshmat

*Poisson du Nil
Alaa Al-Dib

Né au Caire en 1939, Alaa Al-Dib a obtenu une licence de droit en 1961. Depuis 1969, il est critique dans le magazine Sabah Al-Kheir. Il a déjà publié deux longues nouvelles, Al-Qahira (Le Caire, en 1961) et Léebet al-nihaya (Le Jeu de la finale, en 1963), et une trilogie qui relate la biographie du trio du mari, de la femme et de l'amant. En 1987, il publie son chef-d’œuvre, Zahr Al-Leimoun (La Fleur du citron) qui reste un roman référence des années 1960 et du rapport intellectuel/pouvoir. Il a également écrit le dialogue du film La Momie, de Chadi Abdel-Salam.

 

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