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Spectacle . A l'ombre des projecteurs, à quelques pas de la scène, les comédiens jouent une autre pièce de théâtre, la leur. Dans les coulisses, on découvre un univers étrange, avec son propre jargon, ses propres codes, son propre rythme.
Lever de rideau sur les coulisses

Il est 20 heures et l'ambiance est plutôt tendue dans les coulisses du théâtre Hossapir, une demi-heure avant le lever de rideau. Le va-et-vient est incessant et Chaïmaa Ibrahim, l'assistante du metteur en scène, ne connaît aucun répit. Avec l'aide d’une dizaine de mécanistiya (techniciens selon le jargon du monde théâtral), elle pose ses dernières touches, vérifie les cadres du décor de la première scène, et s’assure que les accessoires et les toiles de fond indispensables aux autres actes sont préparés. Sobhi Amin, ingénieur du son et responsable de l'éclairage, teste tous les équipements. Il s'assure de la qualité de la sonorisation puis actionne les projecteurs pour vérifier la diffusion de l'éclairage sur la scène. De son côté, Saad, le souffleur, flâne dans les coulisses à la recherche de l'endroit idéal à partir duquel il pourra souffler quelques phrases du dialogue d'une voix audible, au cas où un comédien aurait un trou de mémoire. « Autrefois, on se plaçait dans la camboucha (petites fosses, dans le jargon théâtral) située à proximité des premiers rangs. Là, le souffleur se planquait pour dicter le texte ». Aujourd'hui, la camboucha n’est plus de mode. « Le souffleur est libre de circuler dans les coulisses. Il se déplace avec aisance suivant l'emplacement du comédien sur la scène. Sa présence est indispensable pour le succès de la pièce », explique avec une certaine fierté Saad, qui travaille dans le théâtre depuis 30 ans. Sa tâche consiste aussi à faire le tour des loges pour s'assurer que tous les artistes sont bien présents. « Il arrive parfois que l'un d'eux s’absente ou est en retard. Alors pour sauver la situation, je dois jouer à sa place. Souffleur et doubleur à la fois, telle est ma mission au sein de la troupe, car je connais par cœur tous les rôles », poursuit Am Saad, qui a dû jouer une fois le rôle de la charmante Gihane Nasr, dans une pièce de théâtre avec Samir Ghanem !

Dans les loges, l’atmosphère est calme. Ahmad Rateb, qui joue le rôle principal de la pièce, est arrivé 15 minutes avant le lever de rideau, il se presse pour se changer. Dans sa vaste loge de 15 mètres de large, personne n’a le droit d'entrée en dehors de son costumier. Sawsane Badr, sa partenaire, occupe la loge voisine. Un maquilleur lui applique les dernières touches, tandis que le coiffeur se hâte d'arranger sa coiffure. Sawsane en profite pour avaler une tasse de café et fumer une cigarette. Un calme relatif règne dans les loges réservées aux grands comédiens.

Par contre, à l'endroit où se trouvent les jeunes acteurs et les figurants, l'ambiance est plutôt joviale. Avant de grimper sur les planches, les jeunes filles et les jeunes gens se retrouvent dans la petite loge d'Ibrahim, Chadi et Islam. Tous les jours, le trio accueille une dizaine de jeunes amateurs pour partager un petit repas, échanger des nouvelles ou se raconter les dernières blagues. « Parfois, la loge est si pleine que je dois me glisser dans l'armoire pour pouvoir me changer », plaisante Chadi. Rires et complicités emplissent l'atmosphère de la petite pièce. Les filles s'échangent des tubes de rouge à lèvres et des crayons pour les yeux. Deux d’entre elles, brosses à la main, jouent le rôle du coiffeur, une autre fait la costumière. Une ambiance qui crée parfois des situations cocasses. « Dans ce tohu-bohu, hier soir, j’ai failli perdre ma queue juste avant de monter sur scène. J’ai dû la retenir avec une main pendant une demi-heure pour ne pas la perdre devant le public », explique Ibrahim, qui joue le rôle du chien Pluto.


Coups de foudre et coups de colère

Que ce soit dans les théâtres privés ou d'Etat, chaque coulisse recèle la face cachée d'un monde plein de mystères, mais aussi plein de charme. Dans leur quête de la célébrité, c'est aussi là que se jouent les chamailleries, les disputes, ou les conspirations entre les stars. Nombreux sont les spectacles qui ont été annulés en raison des rivalités qui existent dans le petit monde des artistes. Il suffit de rappeler le scandale des deux comédiennes Hayatem et Magda Al-Khatib, qui partageaient l'affiche dans une même pièce. Un conflit est né sur la question de l’ordre des noms sur l'affiche, a pris de l'ampleur dans les loges. Le ton est monté, et les deux femmes en sont arrivées aux mains. Il a fallu faire intervenir la police, et l'affaire est passée au tribunal. « L’ordre d'apparition des noms sur l'affiche est souvent source de brouille dans les coulisses. Le cas de la pièce de théâtre Eddallaï ya Dossa avec Fifi Abdou. Cette dernière tenait à ce que son nom figure en grand et en tête d'affiche. Ce qui a obligé la production à retirer 300 nouvelles affiches », confie Achraf Billa, photographe et spécialiste des affiches de théâtre depuis plus de 30 ans.

Autre exemple. Celui du comédien Ahmad Bédeir dans la pièce de théâtre Dastour yassiyadna, accusé par d'autres comédiens de n'avoir pas respecté le texte pour séduire le public. Un incident qui a demandé l’intervention du Syndicat des artistes qui a sanctionné la star. Cependant, les coulisses abritent aussi des liaisons amoureuses. L’histoire du théâtre fourmille d'histoires de ce type. Le coup de foudre entre le beau couple Poussy et Nour Al-Chérif s'est déroulé dans les coulisses d'un théâtre. L’idylle entre Karam Motawie et l’actrice Soheir Al-Mourchidi est née sur les planches. La relation entre la grande comédienne Samiha Ayoub et le célèbre scénariste Saadeddine Wahba a également commencé dans les coulisses.


Le royaume de la star

Dans cette ambiance survoltée, la loge de chaque star devient son propre refuge, son havre de paix. Meublées selon leurs propres goûts, les loges reflètent la personnalité de chaque artiste. « Nous passons une grande partie de notre quotidien ici. De plus, certaines pièces de théâtre sont jouées durant plusieurs années consécutives. Cela veut dire que la star y passera une grande partie de sa vie. La loge doit être confortable et surtout attrayante. C'est là où l'on accueille nos invités, les journalistes et nos collègues. Et c'est là où l'on peut s'assoupir durant l'entracte », lance l’acteur Hani Ramzi.

Une simple tournée dans les coulisses suffit à s'en convaincre. C’est par exemple Mona Zaki qui a décoré la loge de son mari Ahmad Helmi. Un bel abat-jour jette sa lueur sur la photo de sa dulcinée. Un souhait qu’Ahmad avait formulé à sa belle. Pour lui, c'est un signe de bon augure que de l'avoir sous les yeux avant de monter sur scène. Ahmad Al-Saqqa, fasciné par les équidés, a décoré sa loge de statuettes et de photos de chevaux de race, ainsi que de clichés de sa jument préférée. Quant à Chérif Mounir, connu dans le milieu artistique pour son goût raffiné, sa loge est tout à fait exceptionnelle, dotée d'un grand confort. Un grand divan occupe le centre. Des bouquets de fleurs de ses admirateurs garnissent le lieu. Ses photos présentant les différents rôles qu’il a joués au long de sa carrière couvrent les murs. Sur le miroir de sa chiffonnière est accrochée la photo d'Alaa Walieddine, le célèbre comédien et humoriste décédé l’année dernière. « Alaa a été mon ami le plus intime, il ne se passait pas un jour sans que je lui rendre visite ou que je ne lui parle au téléphone », dit-il, la gorge nouée. A côté de sa loge se trouve celle de Hani Ramzi. Là, ce sont des photos des enfants du comédien qui ornent les murs. « Le théâtre prend une grande partie de mon temps et je suis privé de les voir, mais ils ne quittent pas mon cœur », explique Ramzi.

Et derrière les coulisses, chaque comédien a ses propres rituels avant de monter sur scène. L’acteur Hani Ramzi doit faire quelques exercices d'assouplissement. « Le jeu sur scène demande de la souplesse, surtout lorsqu’il s’agit du burlesque, car il faut courir, sauter ou se trémousser. De plus, on est obligé d'avoir de l'endurance, car souvent les pièces durent trois heures et c'est épuisant », avance Ramzi. Quant à AAl-Saqqa, il arrive souvent tôt au théâtre pour casser la croûte et jouer une partie de backgammon avec le directeur de la troupe. Cela ne l'empêche pas de faire une petite sieste en attendant l’arrivée de Chérif Mounir pour échanger avec lui des nouvelles de son studio. Chérif Mounir, qui arrive en dernier vu que son rôle commence au milieu de la pièce, tient à faire sa dernière prière de la journée à la mosquée qui avoisine le théâtre. D’autres acteurs suivent ce même rituel. L'humoriste Saïd Saleh lit quelques versets du Coran avant de monter sur les planches, et Sawsane Badr récite quelques versets de la sourate Al-Korsi, un soutien moral pour éviter d'avoir le trac. Certains artistes préfèrent l'isolement total. C'est le cas de Chaabane Hussein qui assure arriver une heure avant le spectacle pour se mettre dans la peau du personnage qu’il va jouer. « Il faut effacer les soucis et les préoccupations de Chaabane Hussein avant de monter sur scène », dit-il.

Certains comédiens pensent aussi à encourager l’équipe qui œuvre dans les coulisses avant le lever du rideau. Chérif Mounir assure qu’il se balade dans les couloirs du théâtre pour saluer les techniciens, discuter avec le directeur de la troupe pour savoir si la salle est pleine, et si des personnalités font partie des spectateurs. Hani Ramzi invite souvent dans sa loge comparses et techniciens pour papoter avec eux. « Sans ces personnes qui se donnent à fond, dans l'ombre, le spectacle pourrait échouer. Il faut alors les encourager et leur montrer que nous apprécions leur travail », lance Chérif Mounir.

Pour supporter un quotidien aussi chargé, le comédien suit un régime alimentaire spécifique. « Je ne prends que des choses légères, souvent des sandwichs. Et j'évite de prendre des repas copieux », ajoute Mounir. Un régime que l’équipe n'a pas respecté lors de la première. L’ex-danseuse Zizi Moustapha, mère de Menna Chalabi, qui joue un rôle dans la pièce, avait ramené un mets prisé de kawarie et de lahmet ras (pieds et tête de veau). Un repas que tous ont avalé avec fureur.


L'esprit d'un lieu

Et si chaque comédien a créé son propre univers et adopté ses propres codes, les coulisses de théâtre ont aussi leur singularité. Le théâtre du comédien Mohamad Sobhi se caractérise par la discipline et son sérieux. « Il n’y a ni conflits, ni conspirations, Sobhi est très présent et veille à tout. Mais c'est un dictateur », avoue une jeune comédienne, préférant garder l’anonymat. Chez Sobhi, l'ambiance dans les coulisses est très calme par rapport à certains théâtres privés où calomnies, rumeurs et mensonges sont monnaie courante. Selon Chérif Mounir, le théâtre des jeunes se distingue par cet esprit de coopération, dans les théâtres privés comme publics. Par contre, l’ambiance se charge d'hypocrisie quand une seule star domine la scène et que tous les regards sont braqués sur elle. « Je suis passé par cette expérience, et j’ai été dégoûté lorsque je voyais toute l'équipe éclater de rires dans les coulisses pour chaque parole ou geste que la star prononce ou fait. Elle devient le Bon Dieu », déplore Mounir.

Dans la pièce Eddallaï ya Dossa, jouée par la célèbre danseuse Fifi Abdou, l'ambiance dans les coulisses est particulière, puisque la star joue le rôle principal et est en même temps productrice. Tout repose sur elle. Les répétitions sont annulées selon les caprices de son agenda. Personne ne peut rentrer dans sa loge sans sa permission. Mais pour les jeunes filles qui jouent de petits rôles, la danseuse est l’exemple à suivre. C’est pour cela qu’elles finissent par se trémousser comme elle et à imiter sa façon de parler. C'est aussi en coulisses que l'on apprend à devenir une star.

Dina Darwich
 

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