| Al-Ahram
Hebdo : Est-ce que l'espionnage aujourd'hui
est différent de celui qui prévalait il y a 20
ans ?
Magdi
Omar : Les choses ont complètement changé
parce que l'accès à l'information, c'est-à-dire
l'objet même de l'espionnage classique, est beaucoup
plus facile aujourd'hui. La circulation des informations
se fait maintenant à travers les médias. L'agent
qui trouve l'information et la transmet n'est
plus aussi important. Ce rôle traditionnel continue
à exister avec des nuances, pour confirmer certains
renseignements ou trouver des documents pour les
rendre plus crédibles. Cependant, l'agent qui
joue maintenant un rôle clé est celui qui est
proche des milieux de prise de décision et qui
est capable de les influencer. Comme partout dans
le monde, l'opinion publique est devenue un élément
d'influence, y compris dans les pays du tiers-monde.
Mais la différence c'est que dans ces pays, les
médias ne reflètent pas forcément les réactions
de la rue. Ils expriment plutôt la politique du
régime. C'est pourquoi il est parfois important
d'infiltrer un agent pour recueillir l'opinion
de la population et l'utiliser à des fins politiques,
peut-être même dans les médias pour mettre les
gouvernements dans l'embarras.
— L'espionnage
se limite-t-il toujours au domaine militaire ?
— La
technologie militaire qui est le sujet le plus
sensible est maintenant accessible à travers les
exportateurs d'armes et des centres d'études,
à l'exemple du SIPRI (Stockholm International
Peace Researsh Institute) et l'Observatoire
de l'armement qui publient arme par arme et pièce
par pièce les détails des achats d'armes de chaque
pays. Mais
ce qui manque, c'est de pouvoir déterminer la
capacité d'utiliser ces types d'armes, c'est-à-dire
de savoir à quel point les militaires sont capables
de traiter avec des armes et des moyens de communication
sophistiqués. Cette capacité peut-être calculée
cependant. Comment ?
Soit à travers la performance dans des opérations
précédentes soit à travers le système d'enseignement
dans un pays donné. C'est-à-dire voir jusqu'où
peut mener un système d'enseignement, et à quel
point l'ordinateur et les systèmes informatiques
sont utilisés. En Egypte, nous avons élevé le
niveau des conscrits, notamment dans les corps
des blindés, de l'artillerie et du signalement.
Ceux-ci requièrent une certaine compétence. L'une
des raisons de l'arrogance d'Israël est qu'il
a beaucoup avancé sur le plan de la qualité et
de la technologie. Pour ce, l'Etat hébreu s'imagine
que l'Egypte, le plus grand pays arabe, ne peut
lui faire face.
— Est-ce
sur ce point que le Mossad a acquis sa réputation ?
— Le
Mossad est un service très efficace. Il est plus
ancien que l'Etat même d'Israël. Il a contribué
à la création de celui-ci, tout comme l'armée.
Son embryon était le service d'espionnage de l'organisation
sioniste mondiale. Le fait que les membres de
ces organisations juives se trouvaient partout
dans le monde a fait qu'ils ont perfectionné différentes
langues et connu les cultures des pays où ils
se trouvaient. De quoi leur donner une marge très
large pour utiliser l'espionnage comme arme. Le
fait qu'ils étaient minoritaires dans leur société
a fait qu'ils ont toujours cherché à se protéger,
à travers l'argent, la connaissance des autres
et à recruter des gens dans les sphères dirigeantes
pour protéger leur commerce. Ceci s'accompagnait
d'une très bonne connaissance de la technologie
de l'espionnage. A la différence du Mossad, la
CIA comptait toujours sur les acquisitions
technologiques. La sécurité nationale américaine
a des réseaux d'écoute partout dans le monde qui
captent toutes les informations et les classe.
Les Américains sont avancés dans l'espionnage
électronique, mais ils ont des failles en matière
d'espionnage humain. Ceci a été dévoilé après
le 11 septembre 2001. Ceux qui étaient avancés
sur le plan de l'espionnage humain étaient le
Mossad et le M16 britannique. Les Israéliens ont
devancé les Britanniques grâce à leur coopération
avec les Américains, de sorte qu'ils disposent
des deux types d'espionnage.
— Les
services secrets égyptiens ont-ils marqué un certain
recul par rapport aux années 1960 ?
— Il
n'y a pas eu de recul, mais l'atmosphère qui existait
à cette époque sous la présidence de Nasser, et
qui a fait que ces services sont devenus très
forts dans le monde arabe et bénéficiaient d'une
grande estime, n'est plus. L'impression
qui prévaut actuellement est que ces services
opèrent de manière purement politique, surtout
sur le dossier palestinien, c'est parce que celui-ci,
historiquement et même avant la création de l'Autorité
palestinienne, était entièrement entre les mains
de cet organisme. Il existe aujourd'hui partout
dans le monde l'intelligence politique. Les
dossiers chauds qui ne peuvent attendre d'être
gérés pas la bureaucratie des Affaires étrangères
sont tenus par les services de renseignements.
C'est comme George Tenet, directeur de la CIA,
qui s'est montré très actif récemment au Proche-Orient.
Les Etats-Unis ont des activités très importantes
en Amérique latine, ils renversent des gouvernements
et en créent d'autres. Les services égyptiens
opèrent avec la même force. Nous avons la capacité
d'agir à l'intérieur d'Israël comme on le veut,
en tenant compte de leur très haut sens de la
sécurité. Nous avons ce qu'on appelle l'intelligence
scientifique. C'est-à-dire ce qui concerne la
connaissance de la partie pratique de certaines
sciences, notamment le système de communication
qui pourrait servir à des fins d'intelligence
et militaires. Une autre nouveauté, la coopération
avec d'autres services amis, échanges d'informations,
ou échanges d'informations contre du matériel.
Les opérations conjointes sont le plus haut degré
de cette coopération.
— Quelle
est l'importance qu'Israël accorde aux affaires
Pollard et Azzam ?
— L'affaire
Pollard est importante parce qu'il a transmis
à Israël de très importants renseignements, ce
qui a fait que la commission de sécurité nationale
du Congrès a refusé de le remettre à Tel-Aviv,
comme le président Clinton l'avais promis à Netanyahu
et Barak. Quant à Azzam, il n'est pas un agent
aussi important. A mon avis, c'est le type d'agent
qui recueille des informations témoignant du pouls
de la population. L'objectif commun est qu'Israël
veut montrer à ses agents actuels et futurs qu'il
est prêt à les protéger de sorte qu'il lie leur
destin aux grands dossiers politiques. C'est une
ligne stratégique claire chez les Israéliens qui
vise à forger une bonne réputation au Mossad.
Tous les chefs de gouvernement israélien depuis
l'affaire Azzam n'ont pas manqué de soulever la
question à plusieurs reprises. C'est le Mossad
même qui pousse le gouvernement à agir.
— Le
fait que Sharon ait soulevé la question récemment
obéit-il aux mêmes impératifs ?
— Les
propos de Sharon sont plutôt destinés aux Palestiniens.
C'est un message pour leur dire : demandez
aux Egyptiens de libérer Azzam et nous libérerons
en échange Marwane Barghouti. Lorsque la question
de la libération des détenus palestiniens a été
récemment soulevée, ils ont incité les Palestiniens
à la soulever arguant du fait que l'Egypte pour
être partenaire de la paix ne doit pas se contenter
de faciliter les rencontres palestino-israéliennes,
mais doit accompagner ces efforts d'une mesure
politique : la grâce présidentielle pour
Azzam. La position égyptienne est claire, le gouvernement
n'intervient pas dans les affaires judiciaires. |