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Alexandrie . Une salle de cinéma et un théâtre d'Alexandrie viennent d'être confisqués par l'Etat, qui a revendu le terrain à un promoteur immobilier. Le monde du cinéma est en émoi. Enquête.
Le cinéma en deuil

Alors que les cinéastes s'efforcent de sauvegarder leur métier en tentant d'attirer les investisseurs dans la production de films ou dans de nouvelles salles, le ministère des Finances vient de saisir, il y a quelques jours, la salle de cinéma Al-Horriya et le théâtre Qaïs à Alexandrie, loués par la société Misr pour les studios. L'Etat a vendu le terrain à une société privée qui a commencé à détruire le cinéma et le théâtre pour bâtir à leur place des tours résidentielles. Une attitude comprise comme une agression vis-à-vis de l'art et de la culture, qui a poussé la Société des studios à déposer une requête auprès du procureur général pour défendre ses droits sur ces deux édifices artistiques et culturels.

« Nous sommes les locataires officiels du terrain sur lequel le cinéma Al-Horriya et le théâtre Qaïs sont bâtis. Ceux-ci appartenaient à Ilya Loutfi, un étranger dont les propriétés ont été mises sous séquestre, explique Salah Hassab Al-Nabi, PDG de la Société des studios. Nous avons loué et exploité ces deux bâtiments culturels depuis 1963 et nous payions les frais de location aux dates requises. Nous sommes donc parfaitement dans nos droits. Mais nous avons été surpris par la décision du ministère des Finances de vendre le terrain à l'entreprise Al-Khalij pour les investissements. L'administration a eu recours à la police pour récupérer le terrain ».

Hassab Al-Nabi rejette l'idée même que l'on puisse détruire une salle de cinéma ou de théâtre. « L'Etat, représenté ici par le ministère des Finances, devrait au contraire avoir un comportement exemplaire à l'égard du peuple et des investisseurs. Il est donc le premier à devoir respecter les édifices culturels ou artistiques, même s'il on peut parfois en faire un usage plus rentable », ajoute-t-il, la voix pleine d'amertume.


Au nom de la loi

Même son de cloche du côté des cinéastes et des comédiens. Pour eux, il s'agit « d'une vraie catastrophe », selon les mots de Mamdouh Al-Leissi, président du Syndicat des cinéastes. « Ce type de comportement réduit nos efforts à néant, poursuit Al-Leissi. Aucun argument ne justifie la destruction d'une salle de cinéma et de théâtre alors que les salles de cinéma sont devenues, depuis quelques années, des projets rentables pour leurs propriétaires, grâce aux films de la nouvelle génération qui ont réussi à attirer à nouveau le public, et grâce également à l'augmentation des copies importées des films étrangers ».

Un sentiment partagé par le producteur de cinéma et de théâtre Essam Imam, qui estime que le milieu artistique a au contraire besoin de nouvelles salles et de nouveaux investissements. « Détruire ou fermer un édifice artistique ressemble, à mon avis, à un meurtre. De plus, on prive des dizaines d'employés de leur travail, déplore Imam. Les cinémas doivent être respectés par les citoyens, mais surtout par l'Etat. Il faut tenir compte des expériences d'autres sociétés où les investisseurs, encouragés par l'Etat, œuvrent à bâtir une salle de cinéma dans chaque grand bâtiment ou immeuble, afin d'encourager la production artistique nationale ».

Quant au metteur en scène Galal Al-Charqawi, qui est aussi propriétaire d'un théâtre, il exprime son regret face à l'impuissance de la loi devant de tels cas d'agression. « Bien que la loi n°67 datant de 1979 interdise aux propriétaires de salles de cinéma ou de théâtre de les transformer en d'autres activités, commerciale ou même sociale, et impose une amende en cas de non respect, certains propriétaires essayent de trouver des brèches dans cette loi, préférant payer des amendes en violant la loi, entamant ainsi une longue période de procès devant les tribunaux durant laquelle ils font des bénéfices grâce à leurs nouveaux projets et peuvent facilement couvrir la valeur de l'amende !! ».

Pour Al-Charqawi et la majorité des cinéastes, l'Etat devrait plutôt confisquer les salles de cinéma dans le cas où un propriétaire enfreint la loi, et alors la céder à un autre propriétaire conscient de sa mission en tant que responsable d'un édifice artistique. Ainsi, la loi serait respectée, et les salles de cinéma et de théâtre ne seraient dirigées que par ceux qui ont une véritable exigence artistique, et non une logique uniquement commerciale. Une proposition digne d'être examinée par le législateur afin de protéger les salles de cinéma et de théâtre.

Yasser Moheb

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Regards nostalgiques

Qu'en pense le public ? Quelle est l'opinion des citoyens qui fréquentaient des salles de cinéma aujourd’hui fermées ou négligées depuis des années, ou encore celles qui sont menacées de fermeture pour cause de changement d'activité ?

Sayed Radwane, propriétaire d'une mercerie située en face du cinéma Misr, rue Al-Gueich, au Caire, fermé depuis plus de quatre ans, explique que cette salle était l'une des rares distractions et le seul lieu culturel de tout le quartier. « Je me souviens très bien des premières projections de films, lors desquelles apparaissaient Farid Chawqi, Mahmoud Al-Méligui et Hoda Sultan. Ces stars venaient assister à certaines séances, vu l'importance et la célébrité de cette salle, qui est devenue malheureusement une véritable ruine ».

Hagga Nafissa, concierge de l'un des immeubles de la place Al-Opéra, ressent une grande amertume en voyant le cinéma Opéra obscur et désert depuis de longues années. « Certains habitants des maisons qui entourent le cinéma ont même proposé au directeur de la salle de participer au financement de sa restauration et de sa reconstruction. Mais on a appris que l'Etat allait le rénover prochainement. Je rêve de le revoir plein de spectateurs, comme autrefois ». Un rêve partagé également par les habitants d'Héliopolis, privés de deux de leurs anciens cinémas, Férial et Cristal. Mais, apparemment, ce rêve est irréalisable. Les deux salles sont envahies de magasins et les vendeurs ambulants.


La lente érosion

Le nombre de salles de cinéma en Egypte est en baisse. Dans les années 1950 et 60, il y avait 560 salles de cinéma dans tout le pays, alors que le nombre d'habitants ne dépassait pas les 17 millions. Et lorsque la population a dépassé les 60 millions, dans les années 1980, le nombre de salles est retombé à 140. Celles qui restaient étaient en outre mal équipées.

Néanmoins, le cinéma a connu une petite renaissance au cours des années 1990, et le nombre de salles est à la hausse : il y a actuellement 203 salles, dont 75 % sont très bien équipées.

Mais il faut noter que plus de 90 % des salles se trouvent au Caire et à Alexandrie, alors que le nombre de salles dans les autres villes se restreint de plus en plus : 70 % des salles de cinéma en Haute-Egypte ont fermé leurs portes, sans doute à jamais.

Y. M.
 

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