Le
23 Juillet 1952, parmi des centaines de jeunes gens,
il a participé aux manifestations s'insurgeant contre
la corruption du roi et l’injustice du colonialisme.
Il n’était alors pas d’accord sur le fait que la révolution
soit exclusivement l'œuvre des militaires, redoutant
leur rigidité. Quelques mois plus tard, il devient pourtant
l’un de leurs admirateurs les plus voués. C’est ainsi
que l’écrivain Mahfouz Abdel-Rahmane tisse ses idées
et ses comportements politiques de bout en bout, en
contemplant le cours des événements.
Un
silence profond règne sur sa maison située à la cité
Al-Cheikh Zayed (dans la ville nouvelle du 6 Octobre).
L'hôte reçoit dans son jardin tout en fleurs. L'intérieur
de la maison est très classique, avec de multiples objets
d'art, ou encore une collection de couteaux et de revolvers
antiques, etc. A 70 ans, le Prix du Mérite le met dans
un état d'extase.
Avec
sa jovialité et son humour habituel, le scénariste fait
un retour sur sa vie, de la manière la plus agréable,
comme si l'on avait affaire à une vieille connaissance.
« Ce prix est un véritable honneur. Il vient
s'ajouter à celui de l’Encouragement que j’ai reçu dans
les années 1970 ». Et d'ajouter avec
une certaine fierté : « J'avoue aussi qu'il
m'est peut-être moins cher que d'autres récompenses
antérieures d'une valeur purement abstraite, comme les
applaudissements du public lors de la première projection
du film Nasser 56 lors de l’inauguration du Festival
de la radio et de la télévision », dit-il avec
un sourire qui ne le quitte pas. Un sourire qui reflète
la modestie et la grande culture du personnage. « Mon
amour pour la lecture remonte à l'enfance, il provient
d'un sentiment de solitude dû aux déménagements fréquents
de ma famille ». Son père, officier
de police, était obligé de se déplacer d’une ville à
l'autre, empêchant Mahfouz de se faire de vrais amis.
« Je
n’arrivais même pas à m'attacher à ma chambre. On bougeait
d'une maison de 4 pièces à une autre de 12 pièces, et
je me sentais tellement seul et étranger dans notre
propre foyer ! ».
Ne
trouvant que la bibliothèque modeste de son père pour
lui tenir compagnie, il était obligé de lire et de relire
tous les livres et les magazines qu’il trouvait. C'était
le seul moyen d'échapper à l’ennui et à l’instabilité
qui le ravageaient. « Je me sentais attiré par
la musique et par l’art en général, qui intéressaient
mon père également ».
A
la recherche d'un moyen d'expression, il a décidé de
rédiger un journal scolaire, renfermant des poèmes,
des romans et même des caricatures. « Je trouvais
un grand plaisir à composer les poèmes et à écrire en
général, car cela m'aidait à exprimer mes pensées et
à développer ma culture à un âge précoce. Mais malheureusement,
j’ai décidé d’arrêter d’écrire car mon professeur misait
trop sur moi ! Il aimait tout ce que j’écrivais
et pensait que j'allais devenir un nouveau Ahmad Chawqi !
(poète classique surnommé l'émir des poètes) ».
La modestie de son caractère a fait qu'il s'est
senti ligoté par cette confiance absolue de la part
du professeur. Le jeune Mahfouz Abdel-Rahmane ne voulait
pas être enchaîné par les rêves et les espoirs d'un
autre. « C'est d'ailleurs ce que j'ai toujours
refusé jusqu'ici ».
Toutefois,
cette première expérience journalistique ne s'arrêtera
pas là. Au début de sa carrière, Mahfouz Abdel-Rahmane
cultivera ses talents dans la presse écrite, ayant travaillé
pendant une dizaine d'années pour la Fondation Dar
Al-Hilal, d'abord en tant que simple rédacteur,
ensuite en tant que membre du desk central. Mais, n’étant
pas membre du Parti socialiste, il n'a pu décrocher
un contrat permanent à Al-Hilal, suivant
les règles de coutume à l'époque. « Je
refuse de considérer la politique comme le moyen d'aboutir
à un objectif quelconque qu'il soit privé ou professionnel ».
Et
de poursuivre : « La politique a cependant
joué un rôle important dans ma vie avant l’écriture.
Car dès ma jeunesse, je sentais que la société avait
beaucoup de choses à corriger. J’ai collaboré avec la
confrérie des Frères musulmans, les marxistes et le
Parti socialiste, mais je ne me considère pas comme
un animal politique, parce que cela implique un côté
pragmatique qui allait m'empêcher de devenir écrivain.
Je n’ai jamais eu d’assiduité partisane, c’est pourquoi
je n’ai continué avec aucun parti. Néanmoins, j’ai profité
de la justice du socialisme, du libéralisme du parti
Al-Wafd, etc. ».
Ayant
un sens patriotique profond, il voue beaucoup de respect
à trois dirigeants qui avaient tous un grand projet
pour le peuple et voulaient fonder une nation prestigieuse :
Mohamad Ali, le khédive Ismaïl et Gamal Abdel-Nasser.
Son admiration se reflète à travers le regard et
le timbre de la voix de Mahfouz Abdel-Rahmane, notamment
quand il évoque Nasser. Une admiration qui était sans
doute à l'origine de l'écriture du scénario de Nasser
56, réalisé par Mohamad Fadel, lequel jette la lumière
sur les 100 jours de la nationalisation du Canal de
Suez. Et c’est d'ailleurs cette même admiration
de l'époque nassérienne qui, par souci d'objectivité,
lui vaut beaucoup de prudence dans l'écriture de son
projet sur le chanteur Abdel-Halim Hafez, Al-Andalib
(Le Rossignol). « Je pense que chaque écrivain
ne peut se défaire de ses tendances. Comme tout être
humain, il peut aimer des personnes en particulier et
ne pas en aimer d’autres, mais en écrivant, j'essaye
quand même de parvenir à une certaine objectivité ».
Pour
lui, avoir une tendance ou une conviction politique
n’est pas un défaut ou une accusation en soi. De même,
se focaliser sur certains dates et événements ne relève
guère du fanatisme à ses yeux. « Je répète toujours
qu’il y a une grande différence entre un historien et
un auteur de drame historique. On doit donc comprendre
que ce que j’écris n’est pas une leçon d’histoire ! »,
ajoute le scénariste qui a signé le feuilleton sur Oum
Kalsoum il y a quelques années. Et d'ajouter :
« Je ne suis pas membre du Parti nassérien,
mais j’aime et respecte Nasser. Son ère est l'une des
meilleures qu'ait connues l'Egypte. C'étaient les meilleurs
jours de ma vie, lorsque régnaient l’idéalisme, le patriotisme,
la dignité et le nationalisme arabe ».
L'enthousiasme
avec lequel il évoque ces beaux jours est interrompu
par l'arrivée de sa femme, la comédienne Samira Abdel-Aziz,
qui a parcouru avec lui tant d'expériences et de batailles.
« J’ai eu une dure expérience avec la censure
qui a duré entre 1961 et 1974, ce qui m'a empêché d’écrire
pour le théâtre. J'avais de la peine à écrire de nouvelles
pièces, tellement de peine, qu'à chaque fois que j'essayais
d'entamer un nouveau projet théâtral, j'avais de la
fièvre ».
Pourtant,
il avait signé ses premières pièces dès ses débuts à
l'université et a acquis une grande renommée avec la
publication de sa pièce Hafla ala al-khazouq
(Fête sur le pal), en 1975. Mais ce dernier succès survient
après une période surchargée de conflits avec l'Organisme
de la censure. Le
malentendu avait atteint son apogée en 1963 lorsque
la censure a suspendu sa pièce Al-Léblab (Le
Liseron), deux jours avant l'ouverture. « Lorsque
mon ami, l’écrivain Bahaa Taher, m’a informé que le
directeur du théâtre Al-Qawmi (Théâtre National)
voulait me rencontrer à propos de ma pièce Al-Léblab
(Le Liseron), j’ai hésité à y aller, pensant que
c'était sans doute une plaisanterie de la part de Bahaa.
Je ne croyais pas qu'on allait la présenter sur les
planches mais c'était vrai », se rappelle-t-il.
Une véritable victoire pour l'écrivain qui enfin
devait voir son œuvre présentée aux côtés des pièces
de Tewfiq Al-Hakim et de Mahmoud Taymour. Mais peu de
temps après, son rêve sera brisé par la censure. Et
ce n'est que douze ans plus tard qu'une mauvaise surprise
le reconduira au théâtre.
De
retour d'un pays arabe voisin, Abdel-Rahmane est obligé
de faire escale à l'aéroport pendant six heures. C'est
là qu'il a eu l'idée de sa pièce de Hafla ala al-khazouq
(Fête sur le pal), il a décidé alors de commencer tout
de suià écrire pour passer le temps. Un an plus tard,
cette pièce, née à l'aéroport, sera mise en scène au
festival de Damas et connaîtra un grand succès.
Mais
Abdel-Rahmane n'obtiendra sa renommée de scénariste
de drame historique qu'avec le feuilleton Soliman
Al-Halabi, projeté à la télévision des Emirats arabes
unis. Cette œuvre a été en effet perçue par les critiques
comme un tournant dans le style du drame historique,
la détachant du style purement documentaire. « Je
suis la méthode de Tewfiq Al-Hakim : je lis attentivement
les livres et les ouvrages d'époque jusqu’à assimiler
les idées et le contenu, puis je les ferme et les mets
de côté. C’est impossible de les rouvrir en écrivant,
même si je ne me rappelle pas une date, je me débrouille.
Sinon, l’œuvre serait une compilation de dates et d’événements »,
explique-t-il.
Devant
lui, repose une sculpture de Mahmoud Saïd, représentant
de nombreuses personnalités historiques évoquées par
le scénariste, dont Nasser, Oum Kalsoum et Abdel-Halim
Hafez. « Ma famille et mes amis me l’ont offerte
pour mon anniversaire ». Une famille
qui respecte beaucoup l'œuvre de son doyen, sans y apporter
la moindre contribution, même en présence d'une épouse
comédienne dans son foyer. Ses séances quotidiennes
d'écriture peuvent atteindre les six heures sans interruption
et sans intervention du reste de la famille. |