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Iraq . Panne sèche dans stations d'essence de Bagdad. De longues files de voitures serpentent la ville dans l'attente de quelques litres. Et des centaines d'hommes vivant du marché noir la parcourent jerricans à la main pour se faire quelques dinars. Histoires de débrouille dans une ville livrée au désespoir.

Les hommes au goût d'essence

Deux heures d’attente et Omar est presque arrivé à la pompe. C’est une bonne moyenne, selon lui, « juste après la guerre, ça pouvait durer 10 heures » ! Il pousse sa vieille Chevrolet grise poussiéreuse, « sinon elle chauffe » et puis le réservoir est presque à vide. Il fait 50° et le marchand de thé ambulant fait des affaires. Certains automobilistes ont des serviettes humides sur la tête, faute d’air conditionné. Tout le monde a l’air de prendre son mal en patience, l’habitude sans doute. « Je viens tous les deux ou trois jours », explique Omar. Sur le siège passager, des liasses de photocopies : « Je révise mes examens, comme ça je ne perds pas de temps ».

La file de voitures s’étire sur deux bons kilomètres le long d’un des grands boulevards du quartier de Karada, à Bagdad. C’est la même chose dans toutes les stations de la ville : les serpents mécaniques multicolores qui se forment dès le lever du soleil font partie du paysage urbain.

Omar, étudiant en chimie, veut travailler dans le secteur pétrolier et il est sûr d’avoir l’explication : « Cette situation, c’est à cause des Américains. Ils ont mis en place une politique de crise pour empêcher le peuple de penser à autre chose. Nous sommes le pays du pétrole, nous exportons jusqu’à Singapour et il faut attendre des heures pour faire le plein ! C’est du vol pur et simple ». Un peu plus loin dans la queue, Amar, ancien policier devenu chauffeur de taxi, est d’accord : « Les ingénieurs des raffineries disent que la production est la même qu’avant. Les Américains nous pillent ». Mohamad, lui, voit les choses différemment : « S’il n’y avait pas tout ce trafic, il n’y aurait pas de problème. C’est à cause du marché noir qu’on attend des heures, les revendeurs passent plusieurs fois par jour ».

A quelques mètres seulement de la station, sur le trottoir, un groupe d’hommes et d’adolescents vendent l’essence en bidons de 5 litres. Parmi eux, Alla Najim, la quarantaine, soldat au chômage. « J’attends toujours qu’on me verse ma solde, comme les Américains avaient promis. J’ai participé aux manifestations de militaires, mais ça n’a servi à rien. Je suis marié, j’ai trois enfants, et pas un sou, alors plutôt que de voler, je revends de l’essence au noir ». Jusqu’à début juillet, il remplissait ses bidons à la pompe directement. Mais les choses deviennent difficiles. Il pointe du doigt un jerrican vide : « Rien à faire, le directeur ne veut pas me servir. Bremer (l’administrateur civil américain) a appelé la direction du ministère du Pétrole pour donner l’ordre de ne plus remplir les bidons ». Farris, employé de la station, confirme : « Des Américains sont passés récemment voir le gérant. Ils veulent mettre fin au trafic. Moi, j’ai pitié d’eux », dit-il en regardant un garçon âgé de 15 ans tout au plus, qui s’est carrément installé sur la chaussée et fait signe aux automobilistes pour tenter de refourguer sa marchandise.

Une Land Rover de luxe portant l’inscription « UN » (Nations-Unies) entre dans la station par la sortie, évitant la file d’attente, et se fait servir sur-le-champ. Alla s’emporte : « On donne de l’essence à tous les étrangers, aux juifs même peut-être, et pas à nous. Pourquoi ? Et après, ils nous traitent de voleurs ! ». Jusque-là, il arrivait à gagner 6 000 dinars (un peu moins de 6 dollars) par jour. Il est à cran.

Les nouvelles consignes concernant les jerricans n’ont pourtant pas mis fin au trafic. Sur le même boulevard, quelques centaines de mètres plus loin, Haïda Qeïs, un petit homme timide de 25 ans, est assis à l’ombre d’un palmier. Il explique qu’il va remplir la voiture familiale avec son frère chaque jour et siphonne le réservoir pour remplir les bidons qu’il revend. Il n’a jamais été inquiété par les soldats américains, ni par la nouvelle police iraqienne : « Ils comprennent », dit-il en soupirant. Il achète à 20 dinars le litre et revend dix fois plus cher pour un gain de 3 000 dinars (un peu moins de 3 dollars) par jour environ. 3 à 4 bidons écoulés dans la journée, pas plus.

Hussein Ali et Bassim Ghazi Hamza, respectivement 21 et 26 ans, n’ont pas la chance d’avoir une voiture. Ils s’approvisionnent auprès d’un intermédiaire : « Il passe tous les jours. Son boulot est de récupérer de l’essence avec son auto et de servir les gens comme nous ». Hussein et Bassim achètent chaque bidon à 1 000 dinars (200 le litre) et revendent entre 1 250 et 1 500 dinars. La marge est serrée, du coup, ils travaillent plus longtemps pour arriver à écouler 4 à 5 bidons par jour.

« Dans la journée, c’est plutôt calme, mais après 19h, les stations ferment et les clients sont plus nombreux. Il y a tous ceux qui se retrouvent à court d’essence le soir et qui n’ont pas le choix, comme les taxis. Et puis, on a aussi une clientèle de riches, qui ne veulent pas s’embêter à faire la queue pendant des heures », explique Haïda Qeïs.


Juste pour survivre

Haïda a été chauffeur de taxi, mais il ne peut plus conduire, suite à un accident de la circulation. Sa femme est enceinte et il est responsable de son père paralytique. « Cela fait 13 jours que je fais ça, mais j’espère bien trouver mieux d’ici un ou deux mois. Pour l’instant, il n’y a pas de boulot dans le pays ». Bassim, lui, était soldat et il a été blessé pendant la guerre. « Je cherche un autre travail parce je ne gagne pas assez pour faire vivre ma famille ».

Sur les boulevards de Bagdad, les groupes de vendeurs à la sauvette dessinent les contours d’une société à la dérive. L’économie iraqienne, en panne, peine à sortir du chaos.

« C’est la plus grosse crise qu’on ait jamais connue. Tout ce marché noir, c’est à cause du chômage de masse », explique Zoheir Abbass, gérant de la station de Karada Horeïa, à Bagdad, dans son petit bureau sombre et délabré. « Et puis on n’ouvre que de 7h à 19h ; du coup les gens attendent des heures. Avant on travaillait jusqu’à tard le soir. Maintenant on est obligés de fermer à cause du couvre-feu et de l’insécurité ». Il vend 108 000 litres par jour, à peu près deux fois moins qu’avant la guerre. « Autrefois, je ne distribuais que de l’essence iraqienne. Aujourd’hui, je reçois aussi des produits étrangers. Nos raffineries tournent en sous-capacité. Les Américains s’occupent d’exporter notre pétrole, au lieu de remettre les raffineries en état ».

L’Iraq produit environ un million de barils de brut par jour, moitié moins qu’avant -guerre, mais largement assez pour couvrir les besoins du pays, estimés à 700 000 barils par jour. En revanche, la production d’essence est largement insuffisante et l’Iraq échange brut contre raffiné avec la Jordanie, le Koweït, l’Arabie et la Turquie. Les trois grandes raffineries iraqiennes — Bassora, Dora et Beiji — fonctionnent à nouveau, mais pas à plein régime. D’après un journaliste américain de l’agence de presse Platts, spécialisée dans les questions pétrolières, l’une des raisons invoquées serait le sabotage des pipe-lines qui empêcherait le brut d’arriver à bon port.

Officiellement, le ministère du Pétrole est entièrement sous contrôle iraqien. Officieusement, le ministre reçoit régulièrement les consignes de la coalition. Dans les différents bureaux du ministère à Bagdad, pas un Américain à l’horizon, à part les quelques soldats qui somnolent sur un canapé du vaste hall d’entrée. Le personnel est le même que sous Saddam, à quelques exceptions près. Le nouveau ministre est l’ancien directeur des Etudes et de la Planification. Ici aucun responsable ne veut se prononcer sur la question de la remise en marche des raffineries. « Avant la guerre, il y avait aussi un certain nombre de petites unités qui tournaient mais elles ont été sévèrement pillées », se contente de remarquer un cadre du ministère qui a souhaité garder l’anonymat. Le sujet est ultrasensible.

Hassan Chaloub, adjoint du directeur de la branche Bagdad-Wiala-Wassat de lSociété de distribution des produits pétroliers (l’un des services du ministère du Pétrole), explique que les problèmes à Bagdad sont liés à une hausse de la demande. « Des camions viennent du nord du pays et même de Jordanie pour s’approvisionner à Bagdad, où l’essence est moins chère. Et puis comme il n’y a pas d’électricité, les gens consomment beaucoup d’essence pour les générateurs ». Sur la route du désert, entre Amman et Bagdad, la plupart des stations sont vides. « C’est une région dangereuse, donc mal approvisionnée. Il y a des camions qui sont détournés, semble-t-il, mais je ne peux pas vous dire combien par mois », affirme Chaloub. Dans le sud chiite où l’insécurité est moindre, la situation est nettement meilleure, et les files d’attente sont rares, même si les camions-citernes livrent moins souvent qu’avant.

« Nous faisons notre travail, il n’y a pas de problème concernant l’essence en Iraq. Depuis le 10 juillet, on est repassé au prix d’avant-guerre, 20 dinars le litre pour la meilleure qualité (contre 50 pour le super avant cette date). Dans le même temps, on a mis fin au rationnement, la vente est illimitée. Le problème principal, c’est l’insécurité et ça, c’est aux Américains de le régler », explique le responsable de la Société de distribution des produits pétroliers.

La nuit est tombée sur le quartier de Karada, et avec elle un étrange silence s’est installé sur Bagdad, entrecoupé seulement de quelques bruits de tirs au loin, de temps à autre. Haïda Qeïs a l’habitude, mais il guette tout de même d’un œil inquiet la voiture qui doit venir le chercher. Il est dix heures. Plus qu’une heure avant le couvre-feu, le boulevard est complètement désert, et le supermarché d’à côté a baissé son rideau de fer depuis longtemps déjà. Haïda se dit qu’il a plus de chances de se faire voler son dernier bidon que de le vendre. Décidément, il voudrait bien trouver un vrai travail.

Emilie Delouvrier

Bagdad,
année zéro
Elle s'appelle Nada Chawki. Avant Saddam c'était une star de la télévision iraqienne, après elle s'est reconvertie en interprète et tente tant bien que mal de vivre sa nouvelle vie dans un nouvel Iraq où elle se sent perdue.
Elle a quarante-huit ans et des incertitudes de jeune fille. Des maladresses et une fragilité adolescente qu’elle livre à tous ceux qui croisent sa route. « Est-ce que vous êtes contents de moi ? Vraiment ? J’ai un diplôme de langue française de l’Université de Bagdad, vous savez, et j’ai traduit le Larousse vers l’arabe ».

Nada Chawki est interprète pour des journalistes étrangers depuis à peine deux mois. Humiliant de jouer les seconds rôles, alors que les Iraqiens la reconnaissent dans la rue. Treize ans comme reporter à la télévision, elle a été l’une des journalistes les plus en vue du pays. Elle a perdu son travail dans les bombardements qui ont mis à bas le régime de Saddam et sa vitrine officielle du même coup. « J’ai travaillé jusqu’à la dernière minute, j’ai gardé la cassette de mon dernier reportage, sur les boucliers humains ». Elle parle de son ancien métier, « sa passion », avec fierté. « J’ai eu plusieurs exclusivités sur l’embargo. J’ai interviewé les plus grands. J’ai défendu les femmes et raconté la vie du peuple iraqien ».

Humiliant aussi d’habiter dans une maison de location, même confortable, quand on a été propriétaire. « Pendant les sanctions, j’ai dû vendre mes biens, mes appartements, mes bijoux pour joindre les deux bouts. C’était dur. Je n’ai plus rien ». Aujourd’hui, elle court après les dollars pour payer le loyer et l’électricité, quand il y en a.

« Le peuple souffre », répète-t-elle comme une litanie, comme pour ponctuer ses phrases et laisser entrevoir ses propres blessures, qu’elle garde secrètes. « Je ne peux pas parler, j’ai peur, même s’ils sont partis. On a tous peur ». La méfiance est devenue comme une seconde nature. Les rudesses et les violences passées sortent par bribes confuses. Les mots ont du mal à s’extraire des années de silence et de dissimulation forcée. « Ils faisaient des problèmes aux gens honnêtes et moi, j’étais trop exposée, alors ils m’ont barré la route, ils m’ont demandé des choses qui ne sont pas bien. J’ai refusé et ils m’ont enfermée, interrogée. Oudeï notamment (le fils de Saddam qui contrôlait, entre autres, la télévision et le syndicat des journalistes) était un homme mauvais ». Elle a pris la carte au parti Baas, il y a des années, lorsqu’elle accompagnait les délégations étrangères pour le ministère de l’Information. Elle a voulu partir, mais « ils » — elle ne dira jamais qui exactement — l’en ont empêchée. Elle ne dira jamais non plus si elle a subi des sévices physiques, ou si ce sont les pressions, les menaces qui ont eu raison d’elle. Elle voudrait bien oublier. Mais la cassure est là, comme une évidence.

A-t-elle collaboré ou résisté, à sa manière, de l’intérieur ? Les deux sans doute. Et peu importe finalement. Elle appartient à un monde révolu, tombé à cause d’un Autre. On lui a volé son destin. « Je suis gouvernementale, donc je ne peux pas changer de position, je ne peux pas coopérer avec les Américains. Je ne les aime pas parce qu’ils vont changer les mentalités trop vite. On m’a dit qu’ils laissaient rentrer des femmes mauvaises dans nos mosquées. Enfin, je ne suis pas sûre ». Elle n’est sûre de rien, elle attend.

L’histoire iraqienne a déraillé et Nada avec elle, pour glisser dans une sorte de folie douce parsemée de contradictions. « J’aime l’Amérique. L’Amérique c’est le pouvoir et j’aime le pouvoir. Ils sont intelligents, TRÈS intelligents. Je suis modeste. Le peuple souffre. Je suis journaliste, je suis la clé de tout. Le peuple souffre ». La mécanique est un peu enrayée, mais tient encore, à un fil.

Pour ne pas sombrer totalement, il y a la religion, unique refuge. « Que Dieu nous aide, seul Dieu peut nous aider ». Les routes ne sont plus sûres, alors elle récite des versets du Coran dans la voiture. Elle a mis le voile, son couvre-feu, quelques mois avant la guerre. « Parce que je suis croyante, pratiquante, et parce que j’ai senti que les choses allaient changer ».

Effectivement, les choses ont changé. A Nadjaf, les chiites autrefois opprimés enterrent leurs martyrs et laissent éclater leur foi au grand jour autour du grand portrait coloré de l’imam Ali. Nada veut prier avec eux, parce que « nous sommes tous des Iraqiens, tous unis ». Pour faire ses ablutions, elle enlève la longue robe noire de rigueur et laisse apparaître ses bras nus, là où les femmes sont à peine autorisées à montrer leurs mains et leur visage. Elle s’étonne de se faire sévèrement remonter les bretelles, par un cheikh gardien du temple, pour attentat à la pudeur. « Ils ne respectent pas les femmes. Je suis musulmane, ils n’ont pas le droit ». De colère une mèche blonde sort du voile et vient s’affaler sur les verres fumés de ses lunettes, vestige de coquetterie. Elle détonne. Un peu plus tard, elle s’insurge contre les militants d’un parti islamique chiite qui refusent d’accorder une interview. « On est toujours sous Saddam ! Où est la liberté ? ».

L’as de pique est déchu ainsi que ses valets, en exil ou en prison. L’Amérique abat les cartes, et Nada ne comprend plus très bien les règles du jeu. Alors elle jette ses doutes sur un petit carnet, en vrac. « Des yeux et des visages qui mentent. Un pays dépecé par les loups et les chiens (Saddam et les Américains). L’angoisse, l’avenir trouble ».

Nada n’est pas très sûre qu’elle aura droit à un nouveau départ. Comme Hossam, ancien cadre du ministère des Affaires étrangères, devenu chauffeur. Il exige de rester anonyme en racontant que Tareq Aziz l’a fait enfermer dans une pièce pendant deux mois, suite à un léger accroc. Il traîne sa honte comme une ombre dans les rues de Bagdad et ses yeux demandent dans le rétroviseur si, lui aussi, a le droit à la douleur. La soumission laisse des cicatrices mentales, pas de charniers. Il sait qu’il n’y aura pas de commission des Réparations pour lui rendre sa dignité. Comme Mohamad, l’ingénieur surdiplômé qui vient supplier un homme d’affaires de l’embaucher comme agent de sécurité, pour faire des fouilles au corps par 50°, aux côtés des soldats américains. Comme Isra qui a gardé son poste au ministère du Pétrole et accuse l’occupant qui lui verse son salaire d’avoir volé les dossiers de ses anciens patrons pour s’accaparer l’or noir de l’Iraq.

A Bagdad, la classe moyenne sunnite, hébétée, n’a pas envie ne se réjouir et n’ose pas regretter. « On a dormi pendant des années et aujourd’hui on se réveille sans comprendre ce qui s’est passé. Qu’est-ce qui va arriver maintenant ? Est-ce que vous pouvez me dire ce qui va arriver ? », demande Nada.

L’Iraq a trente-cinq ans de Bassisme derrière lui et les incertitudes d’une jeune nation.

E.D
 

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