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Photographie . A l'initiative d'une association, une douzaine d'enfants des rues livrent leur regard sur leur ville, Alexandrie, à travers le prisme d'un sténopé, une technique photographique très rudimentaire. Des clichés vagabonds et gais qui ressemblent à leurs auteurs.
Dans l'œil des enfants d'Alexandrie

D'habitude, les auteurs de ces photos rôdent à midi dans la ville, au moment où les autres enfants sont à l'école et leur père au travail. Les rues et ruelles n'ont pas de secret pour eux, et la ville leur appartient du petit matin jusqu'à la tombée de la nuit. Ces enfants exclus de la société sont proches de cette ville, de ses souks, de ses places et de sa corniche, même s'ils ne profitent que de sa vue.

C’est à ces enfants des rues que les membres de l’association Dialogue de l’image qui regroupe des photographes et des reporters venus d’horizons divers font partager leur expérience à travers l'instrument photographique le plus simple : la camera obscura, ou sténopé, une boite percée d’un trou. L’association, soutenue par l’Unesco et le ministère français de la Culture, avait déjà réalisé cette expérience avec des enfants issus de milieux défavorisés, à Istanbul, Barcelone, Marseille, ainsi que dans d’autres ports de la Méditerranée, tentant ainsi de créer un échange culturel et de tisser les liens sociaux à travers la photographie.

A travers ces stages, l’association essaie de redonner confiance à des enfants issus de milieux défavorisés, et tente de relancer un dialogue avec cette société qui les a exclus.

François Perri, photographe et journaliste spécialisé dans les sujets ethno-sociologiques, tant sur la France que sur le territoire africain, est l'un des chefs du projet Espace méditerranéen qui tente de créer un dialogue entre les différents pays de la zone. Depuis la fin du mois de juin, il est à Alexandrie avec Léa Talabard, psychiatre et photographe, et Justine Desprez, accordéoniste et photographe, soutenu par le sociologue égyptien Sadeq Andraous travaillant pour l’association Caritas. Cette dernière soutient ce projet en collaboration avec le Centre culturel français d’Alexandrie.

Une douzaine d’enfants ont été choisis pour réaliser ce projet. Perri doit donner des cours théoriques pour leur expliquer le principe du sténopé. Des principes qui remontent à plusieurs savants de différents pays : la Grèce, l'Iraq, l'Italie et la France, et à différentes époques. La technique est simple. Une boîte en aluminium peinte en noir à l’intérieur. Il faut percer la boîte pour faire un petit trou : l’obturateur sera fermé par un ruban adhésif noir. A l’intérieur sur la face opposée, il faut plaquer dans le noir du papier photo vierge (d'une sensibilité de 3 Asa environ). Un temps de pause de 10 secondes est recommandé en plein soleil. Ensuite vient la phase de développement. C'est aux enfants de choisir les thèmes à traiter. L’enfant entre dans un vrai dialogue avec les gens et la nature quand il prend sa photo. Il doit lui-même utiliser le sténopé et choisir le cadre en demandant aux gens s'ils consentent à être photographiés, ce qui lui donne une grande confiance en lui-même.

Perri, qui a l'habitude de ce travail avec les enfants de différentes nationalités, est attentif aux caractères de chacun d'entre eux. « Mahmoud Yabani est vraiment doué pour la photographie. Mohamad est d’une nature triste, mais il est saisi d’étonnement quand il voit le résultat de son travail, alors que Chérif est intelligent et sait très bien comment bluffer les gens et créer le cadre pour prendre une photo », explique Perri …

Il ajoute qu’il est désolé de constater que parmi ce groupe il n y a aucune fille en raison des mentalités, car il pense qu'une présence féminine aurait discipliné les garçons. De tous les pays arabes, seule une fille a fait partie du groupe, à Beyrouth …

Matériellement, le projet ne rapporte pas grand chose aux enfants. Mais les photos ont été exposées le 22 juillet au Centre culturel français d’Alexandrie et mises en vente. Leur prix : 50 livres pour la photo. Mais le but du projet est tout autre, car il ne s'agit pas d'une vente de charité, mais bien de donner une chance à ces enfants défavorisés durant deux semaines afin qu'ils puissent développer leur créativité. Leur donner aussi le courage de s’approcher et de renouer le dialogue avec une société dont ils sont écartés.


Mouvements, distorsions

Les photos sont d'une grande puissance évocatrice. Pour en faire une, le gamin doit attendre parfois une vingtaine de minutes avec l'obturateur de son sténopé ouvert. Le papier vierge étant d'une faible sensibilité, la lumière prend du temps pour faire marquer les corps et les objets sur la surface. Ainsi on a souvent des halos et des ombres qui sont les mouvements de personnes qui sont passées devant le cadre ... L'effet de ces mouvements est ainsi présent dans la photo. Celle-ci est bombée et cette distorsion est due à la forme cylindrique de la boîte. Souvent, cette distorsion donne à la photo deux ou trois foyers, multipliant ainsi l'effet du mouvement, comme dans les œuvres de Matisse. A cela s'ajoute le fait que les enfants maîtrisent parfaitement leur environnement, en plein air et en plein soleil : les photos sont donc d'une fabuleuse animation ... Les scènes de rue, la mer ou la campagne du nord deviennent de véritables œuvres d'art signées par le hasard et le souffle créateur des enfants de midi.

Cette expérience a été déjà réalisée par François Perri en l'an 2000 quand il a fait le tour du monde sur un voilier. En suivant la route du navigateur Magellan, il a su faire partager son rêve aux enfants des pays visités partant de Séville pou finir aux Philippines, après être passé par de nombreux ports au Sri LanKa, Brésil et Chili.

Le site www.stenope.net regroupe quelques photos prises durant cette tournée, alors que l'œuvre entière est apparue aux éditions du Collectionneur (Dans le sillage de Magellan, les enfants mettent leur monde en boîtes).

« Les enfants des différents pays ont tous eu la même réaction d'incrédulité, puis d'émerveillement devant l'image qui apparaît dans le révélateur », souligne François Perri, qui a voulu renouveler l'expérience dans les pays du bassin méditerranéen. Après Alexandrie, sa prochaine étape est la Croatie, mais pas avant le mois de juin prochain.

Les photos de la tournée méditerranéenne seront exposées l'hiver prochain dans la Salle d'exposition de La Salpêtrière à Paris, et quelques mois plus tard à la Bibliothèque d'Alexandrie. Un témoignage unique sur le monde, signé par des enfants.

Hayssam Khachaba
 

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