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Quand
je l'aperçus devant moi rue Fadlallah Osmane, je ralentis
pour ne pas le rattraper.
Au bout
d'un moment je craignai que si je marchais à ce rythme
jusqu'au bout de la rue, je risquais d'attirer l'attention
de ceux qui me verraient parce que ce n'était pas ma
façon de marcher, alors que pour lui, le fait de marcher
en prenant son temps était normal parce qu'il était
malade et que sa santé ne l'aidait pas. Je me remis
donc à marcher naturellement jusqu'à ce que j'arrive
à sa hauteur.
Ah, tu
es ici ? me demanda-t-il quand il me vit.
Depuis
longtemps, répondis-je.
Et puis
ce fut le silence jusqu'à ce qu'on arrive à hauteur
de la petite impasse.
— Viens,
on va voir Abdel-Khaleq, me dit-il.
— Abdel-Khaleq
qui ?
— Abdel-Khaleq
le croque-mort.
— Abdel-Khaleq
le croque-mort ?
— Mais
oui.
— Pourquoi ?
— Comment
ça, pourquoi ? Il est malade, non ?
— Mais
je ne le connais pas.
— Qu'est-ce
que tu racontes ?
Je lui
expliquai que si, bien sûr, je le connaissais, comme
tout le monde, mais que je ne lui avais jamais parlé
et que je n'étais jamais allé chez lui.
« Pourquoi ?
On t'a interdit d'y aller ? demanda-t-il en souriant.
Je souris.
J'étais très ennuyé, je ne voulais voir personne, ni
Abdel-Khaleq le croque-mort, ni personne, je voulais
simplement acheter un paquet de cigarettes et m'installer
au café et puis rentrer chez moi. A ce moment-là je
sentis sa main molle sur mon épaule et il se tourna
en disant :
« Viens,
viens ».
Je le suivis
jusqu'à l'impasse devant laquelle je passais tous les
jours sans entrer.
Elle était
calme, le sol en terre était balayé et lisse. Il y avait
un mur en brique rouge devant l'entrée et une seule
fenêtre, basse, entourée par de vieilles pierres, fermée
par des barreaux et bouchée par un bout de carton. Je
fus surpris par le tronc coupé que j'avais connu comme
un arbre pendant ma jeunesse ; je l'avais oublié
même si je l'apercevais de temps en temps. Il était
sec et disposé de côté. Son cœur marron était troué
et ébréché ; je tendis la main et touchai le bois
nu, tout en descendant la marche basse vers la maison
sur le côté, là où se trouvaient le couloir humide et
l'entrée ouverte de l'appartement.
— Salam
alaykom, cria-t-il.
— Au
nom de Dieu le Tout puissant le miséricordieux, sursauta
la femme assise.
Elle nous
regarda ; lorsqu'elle fut rassurée, elle dit :
— Bonjour,
Monsieur. Amène-moi mon voile, s'il te plaît, ma fille.
« Comment
vas-tu, Abdel-Khaleq ? », demanda le monsieur
d'une voix plus posée.
Abdel-Khaleq
ne répondit pas.
Il était
allongé sur la natte étendue dans la salle, éclairée
par une lampe faiblarde pendant du plafond sombre à
un fil électrique tressé. De dos, il s'appuyait sur
la poitrine de la femme en galabiya noire qui
était installée derrière lui, qui l'entourait de ses
jambes. Elle tenait à la main un verre à moitié rempli
et une cuillère. Il y avait un tas de vêtements lavés
rangés sur le canapé, à côté d'une poignée de pinces
à linge en bois. Au dessus du canapé, on pouvait voir
la fenêtre fermée avec l'autre côté du bout de carton
que j'avais déjà vu la boucher de l'extérieur. C'était
un vieux calendrier ; les jours en papier qui y
étaient collés étaient terminés et avaient laissé une
marque sur la surface bleue et polie.
Une jeune
fille arriva avec un léger voile noir dont elle couvrit
la tête nue de sa mère, et elle resta debout, à regarder.
« Tu
vas beaucoup mieux aujourd'hui », dit le monsieur.
« Grâce
à Dieu. On revient de loin », répondit la femme.
Elle bascula
la tête d'Abdel-Khaleq vers l'arrière et emplit la cuillère
dans le verre.
— Qu'est-ce
qu'il boit ?, demanda le monsieur.
— Il
boit du citron.
— Du
citron bouilli, avec du sucre, ajouta la fille.
Je la regardai
et vis ses beaux yeux soulignés de noir et sa poitrine
plus grande que la normale. Il m'avait vu et sembla
embêté, puis il se tourna vers la femme et lui demanda
si Abdel-Khaleq prenait des soins.
— Il
en prend, répondit-elle.
Elle lui
dit que Hassan, le médecin, lui avait prescrit des suppositoires.
Quand il
lui demanda s'il les prenait à des moments précis, elle
répondit qu'il refusait :
— C'est
un vrai problème, un coup c'est mon tour, un coup c'est
la fille.
Elle parlait
en gardant la main levée au-dessus du visage d'Abdel-Khaleq,
en tenant la cuillère remplie de jus de citron. Je remarquai
que la cuillère penchait dans sa main tandis qu'elle
parlait et des gouttes de citron tombaient sur son nez
et sa moustache. Quand elle ne parlait pas, quand elle
écoutait le monsieur, la cuillère ne penchait pas, mais
tremblotait légèrement, le jus se rassemblait au bas
de son ventre métallique et formait une goutte qui glissait
et ne tombait pas sur son nez ou sa moustache, mais
sur sa joue ou ses yeux. A ce moment-là, Abdel-Khaleq
ouvrait les lèvres et les remuait ici et là avec le
mouvement de la cuillère, trop élevée pour qu'il puisse
profiter d'une goutte dans sa bouche ouverte. Il n'y
réussissait jamais. Après cela, je l'ai vu sortir la
langue et lécher le jus de citron sur sa moustache mouillée
et jouer des commissures de ses lèvres avec un plaisir
évident. Alors qu'il était en train de faire ça, nos
regards se sont rencontrés, il comprit que je l'avais
vu ; il retira alors immédiatement sa langue et
serra les lèvres.
— Où
sont les suppositoires ?, demandait le monsieur.
— Ceux
d'Abdel-Khaleq ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Je
voulais les voir.
— Nous
les avons rendus à la pharmacie. Ils fondaient dans
la chaleur.
— Et
le pharmacien, il a accepté de les reprendre ?
— Nous
les avons remplacés par du sirop pour la toux, pour
le petit Morsi.
A nouveau,
je me tournai vers elle et elle me sourit de ses beaux
yeux, un beau sourire très poli et je vis que la taille
de sa poitrine était très raisonnable, pas trop grande
comme je le croyais. Le monsieur m'avait vu et conseilla
à la femme de donner les suppositoires à Abdel-Khaleq
à l'heure, car c'étaient les médicaments qui étaient
les plus importants. Je faillis lui rappeler que les
suppositoires n'étaient pas là, mais il s'adressa directement
à Abdel-Khaleq :
— Ne
fais pas n'importe quoi. Tu n'es plus petit.
La femme
posa le verre à côté d'elle sur le tapis, recala la
tête d'Abdel-Khaleq qui s'était déplacée, la coinça
entre sa cuisse repliée et son sein imposant, puis s'empara
du verre pour remplir la cuillère vide.
— Essaye
de dormir un peu. Salam alaykom, dit-il en se
dirigeant vers la porte ouverte de l'appartement, me
précédant.
Quand la
fille nous lança, derrière nous :
— Et
le thé, alors ?
Il me chuchota
en penchant le visage :
— Ne
fais pas attention à elle.
Dans l'impasse,
il sortit le mouchoir et se sécha le visage.
Quand on
sortit dans rue Fadlallah Osmane, on se retrouva à marcher
parmi les gens et il me demanda :
— Qu'est-ce
que tu en penses ?
— De
quoi ?
— De
quoi d'autre ? D'Abdel-Khaleq bien sûr.
— Il
me semble qu'il va bien.
Il arrêta
de marcher et se retourna :
— Abdel-Khaleq,
bien ?
— Il
me semble.
— Il
faut que je te dise, alors, dit-il, qu’Abdel-Khaleq
le croque-mort est mourant.
Je lui
racontai que j'avais vu Abdel-Khaleq sortir la langue
et lécher le jus de citron sur sa moustache.
« Je
ne pense pas que quelqu'un de mourant aurait fait quelque
chose comme ça ».
— Quel
citron ?
— Le
jus de citron qui était dans la cuillère.
— Jus ?
Cuillère ? De quoi tu parles ?
Avant que
je ne réponde, on entendit un cri rapide. Il se tourna
vers moi et me dit :
— Et
voilà. Il est mort.
Il mit
son mouchoir dans la poche et se dirigea vers là-bas.
Je le suivis
un moment puis m'arrêtai.
Je me retournai
et m'éloignai, afin que les voisins qui auraient pu
me voir s'imaginent que je n'avais pas entendu le cri
et que je n'avais pas été là-bas, parce que j'étais
occupé à chercher quelque chose que j'avais perdu rue
Fadlallah Osmane.
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