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Le plus récent recueil de nouvelles d'Ibrahim Aslane, Hikayat min Fadlallah Osmane, Histoires de Fadlallah Osmane, est situé comme la majorité de ses écrits dans le quartier populaire d'Imbaba. Dans cette nouvelle, il traite avec pudeur du thème de la maladie.
Gouttes de citron

Quand je l'aperçus devant moi rue Fadlallah Osmane, je ralentis pour ne pas le rattraper.

Au bout d'un moment je craignai que si je marchais à ce rythme jusqu'au bout de la rue, je risquais d'attirer l'attention de ceux qui me verraient parce que ce n'était pas ma façon de marcher, alors que pour lui, le fait de marcher en prenant son temps était normal parce qu'il était malade et que sa santé ne l'aidait pas. Je me remis donc à marcher naturellement jusqu'à ce que j'arrive à sa hauteur.

Ah, tu es ici ? me demanda-t-il quand il me vit.

Depuis longtemps, répondis-je.

Et puis ce fut le silence jusqu'à ce qu'on arrive à hauteur de la petite impasse.

— Viens, on va voir Abdel-Khaleq, me dit-il.

— Abdel-Khaleq qui ?

— Abdel-Khaleq le croque-mort.

— Abdel-Khaleq le croque-mort ?

— Mais oui.

— Pourquoi ?

— Comment ça, pourquoi ? Il est malade, non ?

— Mais je ne le connais pas.

— Qu'est-ce que tu racontes ?

Je lui expliquai que si, bien sûr, je le connaissais, comme tout le monde, mais que je ne lui avais jamais parlé et que je n'étais jamais allé chez lui.

« Pourquoi ? On t'a interdit d'y aller ? demanda-t-il en souriant.

Je souris. J'étais très ennuyé, je ne voulais voir personne, ni Abdel-Khaleq le croque-mort, ni personne, je voulais simplement acheter un paquet de cigarettes et m'installer au café et puis rentrer chez moi. A ce moment-là je sentis sa main molle sur mon épaule et il se tourna en disant :

« Viens, viens ».

Je le suivis jusqu'à l'impasse devant laquelle je passais tous les jours sans entrer.

Elle était calme, le sol en terre était balayé et lisse. Il y avait un mur en brique rouge devant l'entrée et une seule fenêtre, basse, entourée par de vieilles pierres, fermée par des barreaux et bouchée par un bout de carton. Je fus surpris par le tronc coupé que j'avais connu comme un arbre pendant ma jeunesse ; je l'avais oublié même si je l'apercevais de temps en temps. Il était sec et disposé de côté. Son cœur marron était troué et ébréché ; je tendis la main et touchai le bois nu, tout en descendant la marche basse vers la maison sur le côté, là où se trouvaient le couloir humide et l'entrée ouverte de l'appartement.

— Salam alaykom, cria-t-il.

— Au nom de Dieu le Tout puissant le miséricordieux, sursauta la femme assise.

Elle nous regarda ; lorsqu'elle fut rassurée, elle dit :

— Bonjour, Monsieur. Amène-moi mon voile, s'il te plaît, ma fille.

« Comment vas-tu, Abdel-Khaleq ? », demanda le monsieur d'une voix plus posée.

Abdel-Khaleq ne répondit pas.

Il était allongé sur la natte étendue dans la salle, éclairée par une lampe faiblarde pendant du plafond sombre à un fil électrique tressé. De dos, il s'appuyait sur la poitrine de la femme en galabiya noire qui était installée derrière lui, qui l'entourait de ses jambes. Elle tenait à la main un verre à moitié rempli et une cuillère. Il y avait un tas de vêtements lavés rangés sur le canapé, à côté d'une poignée de pinces à linge en bois. Au dessus du canapé, on pouvait voir la fenêtre fermée avec l'autre côté du bout de carton que j'avais déjà vu la boucher de l'extérieur. C'était un vieux calendrier ; les jours en papier qui y étaient collés étaient terminés et avaient laissé une marque sur la surface bleue et polie.

Une jeune fille arriva avec un léger voile noir dont elle couvrit la tête nue de sa mère, et elle resta debout, à regarder.

« Tu vas beaucoup mieux aujourd'hui », dit le monsieur.

« Grâce à Dieu. On revient de loin », répondit la femme.

Elle bascula la tête d'Abdel-Khaleq vers l'arrière et emplit la cuillère dans le verre.

— Qu'est-ce qu'il boit ?, demanda le monsieur.

— Il boit du citron.

— Du citron bouilli, avec du sucre, ajouta la fille.

Je la regardai et vis ses beaux yeux soulignés de noir et sa poitrine plus grande que la normale. Il m'avait vu et sembla embêté, puis il se tourna vers la femme et lui demanda si Abdel-Khaleq prenait des soins.

— Il en prend, répondit-elle.

Elle lui dit que Hassan, le médecin, lui avait prescrit des suppositoires.

Quand il lui demanda s'il les prenait à des moments précis, elle répondit qu'il refusait :

— C'est un vrai problème, un coup c'est mon tour, un coup c'est la fille.

Elle parlait en gardant la main levée au-dessus du visage d'Abdel-Khaleq, en tenant la cuillère remplie de jus de citron. Je remarquai que la cuillère penchait dans sa main tandis qu'elle parlait et des gouttes de citron tombaient sur son nez et sa moustache. Quand elle ne parlait pas, quand elle écoutait le monsieur, la cuillère ne penchait pas, mais tremblotait légèrement, le jus se rassemblait au bas de son ventre métallique et formait une goutte qui glissait et ne tombait pas sur son nez ou sa moustache, mais sur sa joue ou ses yeux. A ce moment-là, Abdel-Khaleq ouvrait les lèvres et les remuait ici et là avec le mouvement de la cuillère, trop élevée pour qu'il puisse profiter d'une goutte dans sa bouche ouverte. Il n'y réussissait jamais. Après cela, je l'ai vu sortir la langue et lécher le jus de citron sur sa moustache mouillée et jouer des commissures de ses lèvres avec un plaisir évident. Alors qu'il était en train de faire ça, nos regards se sont rencontrés, il comprit que je l'avais vu ; il retira alors immédiatement sa langue et serra les lèvres.

— Où sont les suppositoires ?, demandait le monsieur.

— Ceux d'Abdel-Khaleq ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Je voulais les voir.

— Nous les avons rendus à la pharmacie. Ils fondaient dans la chaleur.

— Et le pharmacien, il a accepté de les reprendre ?

— Nous les avons remplacés par du sirop pour la toux, pour le petit Morsi.

A nouveau, je me tournai vers elle et elle me sourit de ses beaux yeux, un beau sourire très poli et je vis que la taille de sa poitrine était très raisonnable, pas trop grande comme je le croyais. Le monsieur m'avait vu et conseilla à la femme de donner les suppositoires à Abdel-Khaleq à l'heure, car c'étaient les médicaments qui étaient les plus importants. Je faillis lui rappeler que les suppositoires n'étaient pas là, mais il s'adressa directement à Abdel-Khaleq :

— Ne fais pas n'importe quoi. Tu n'es plus petit.

La femme posa le verre à côté d'elle sur le tapis, recala la tête d'Abdel-Khaleq qui s'était déplacée, la coinça entre sa cuisse repliée et son sein imposant, puis s'empara du verre pour remplir la cuillère vide.

— Essaye de dormir un peu. Salam alaykom, dit-il en se dirigeant vers la porte ouverte de l'appartement, me précédant.

Quand la fille nous lança, derrière nous :

— Et le thé, alors ?

Il me chuchota en penchant le visage :

— Ne fais pas attention à elle.

Dans l'impasse, il sortit le mouchoir et se sécha le visage.

Quand on sortit dans rue Fadlallah Osmane, on se retrouva à marcher parmi les gens et il me demanda :

— Qu'est-ce que tu en penses ?

— De quoi ?

— De quoi d'autre ? D'Abdel-Khaleq bien sûr.

— Il me semble qu'il va bien.

Il arrêta de marcher et se retourna :

— Abdel-Khaleq, bien ?

— Il me semble.

— Il faut que je te dise, alors, dit-il, qu’Abdel-Khaleq le croque-mort est mourant.

Je lui racontai que j'avais vu Abdel-Khaleq sortir la langue et lécher le jus de citron sur sa moustache.

« Je ne pense pas que quelqu'un de mourant aurait fait quelque chose comme ça ».

— Quel citron ?

— Le jus de citron qui était dans la cuillère.

— Jus ? Cuillère ? De quoi tu parles ?

Avant que je ne réponde, on entendit un cri rapide. Il se tourna vers moi et me dit :

— Et voilà. Il est mort.

Il mit son mouchoir dans la poche et se dirigea vers là-bas.

Je le suivis un moment puis m'arrêtai.

Je me retournai et m'éloignai, afin que les voisins qui auraient pu me voir s'imaginent que je n'avais pas entendu le cri et que je n'avais pas été là-bas, parce que j'étais occupé à chercher quelque chose que j'avais perdu rue Fadlallah Osmane.

Traduction de Dina Heshmat

Ibrahim Aslane

Né en 1935 à Tanta, Ibrahim Aslane a grandi au Caire, principalement à Imbaba. Après ses études primaires, il continue son apprentissage en autodidacte, lisant le Coran et les Mille et une nuits et s'intéressant à la poésie (Amal Donqol) et à la littérature arabe et traduite. Ayant travaillé à une époque à la poste, il est actuellement responsable des pages Culture du quotidien Al-Hayat. Il publie son premier recueil de nouvelles, Bohayret al-masae (Le Lac du crépuscule) en 1972. Son premier roman, Malek al-hazin (Le Héron, 1983), adapté au cinéma par Daoud Abdel-Sayed sous le titre Al-Kit Kat, peut être considéré comme une remémoration par l'écriture d'un âge d'or du quartier populaire d'Imbaba. Il publie ensuite un autre recueil de nouvelles, Youssef wal ridae, (1987), et puis Wardiyet leil (Equipe de nuit, 1992) traduit en français, entre le roman et le recueil de nouvelles, placé dans l'univers des postiers qui travaillent. Asafir Al-Nil (Les Oiseaux du Nil, 1999), son deuxième vrai roman, place la quête de la mémoire collective entre le village d'origine, l'attachement au Nil, et les racines familiales. Il a publié cette année deux œuvres, la première est un recueil de nouvelles, Hikayat min Fadlallah Osmane (Histoires de Fadlallah Osmane), la seconde rassemble une série d'articles Kholwet al-ghalbane (Misérables méditations).
 

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