Al-Ahram
Hebdo : Que ressentez-vous à la suite de l'accréditation
officielle de votre organisation après plus de 18 ans de tentatives
non-réussies ?
Hafez Abou-Seeda :
Je suis très satisfait que nous ayons finalement gagné notre
lutte. Cette accréd itation
a donné à l'Organisation égyptienne des droits de l'homme
un statut légal. Cette reconnaissance était très importante
pour nous, même si l'Organisation s'était imposée à cause
de ses activités et avait une existence effective à l'intérieur
et à l'extérieur du pays. Car, du fait que nous n'étions pas
reconnus légalement, nous avions beaucoup de difficultés à
trouver la coopération nécessaire de la part des instances
gouvernementales.
— Que
représentait pour vous cette « lutte » ?
— C'était une lutte
pour notre existence. Le fait que l'Organisation obtienne
la personnalité légale était très important pour pouvoir travailler
librement. Nous avons beaucoup de fois échoué à exécuter des
projets importants dans les gouvernorats, car les administrations
gouvernementales n'ont pas voulu nous accorder les permis
nécessaires. Mais ce n'était pas la seule raison pour laquelle
nous avons lutté pour cette accréditation. D'abord,
il fallait qu'on respecte la loi. C'était impossible pour
nous, qui défendons les droits de l'homme, de ne pas lutter
pour notre droit à travailler dans un cadre légal et à pratiquer
notre droit constitutionnel de créer des associations non
gouvernementales.
— Pourquoi
n'avez-vous pas pris la forme d'une entreprise à but non lucratif
à l'instar des autres organisations de défense des droits
de l'homme ?
— Car nous étions
la seule organisation dont le nombre des membres s'élève à
2 300. Pour faire une entreprise, il fallait qu'elle
soit enregistrée comme la propriété de l'un d'entre nous,
ce qui était impossible dans notre cas.
— Avez-vous
déjà remarqué un changement d'attitude de la part des instances
gouvernementales à la suite de votre accréditation officielle ?
— Oui. Avant notre
accréditation, nous envoyions des lettres aux ministères concernés
au sujet des plaintes que nous recevions et ce n'est que très
rarement qu'on nous répondait. Aujourd'hui, beaucoup de ministères
ont commencé à s'intéresser à nos lettres.
— Et
qu'est-ce qui a changé dans le système de travail de votre
organisation depuis que vous avez un statut légal ?
— Il y a un changement
très drôle, à savoir que tous les membres du conseil d'administration
et du bureau exécutif assistent régulièrement à leurs réunions !
Avant, c'était moi qui assumais seul toute la responsabilité.
Je crois que le statut officiel a donné aux gens le sens des
responsabilités. Un autre changement, c'est que nous avons
obtenu beaucoup de demandes de gens qui veulent devenir membres.
Mais la nature même de notre travail n'a pas du tout changé.
— Vous
attendez-vous à avoir des problèmes avec le ministère des
Affaires sociales duquel vous dépendez maintenant ?
— Jusqu'à maintenant,
nous n'avons pas eu de problèmes. Mais je m'attends à ce qu'au
cours de cette année, on commence à en avoir. Nous avons en
fait l'intention d'informer le ministère officiellement que
nous sommes membres de cinq organisations internationales
de défense de droits de l'homme. Dans la loi sur les ONG,
le fait d'être membres d'organisations internationales sans
en informer le ministère est l'un des motifs de fermeture
de l'association. Je m'attends aussi à des problèmes quand
il s'agira de demander l'approbation du ministère pour obtenir
un financement quelconque pour nos projets à venir.
— Comment
évaluez-vous l'état des droits de l'homme en Egypte ?
— La
situation des droits de l'homme en Egypte n'a pas bougé depuis
très longtemps. Elle est caractérisée par des restrictions
et des infractions aux droits de l'homme. Beaucoup des droits
et des libertés accordés par la Constitution et par les accords
internationaux sur les droits de l'homme sont systématiquement
transgressés. A mon avis,
le fait d'imposer la loi d'urgence depuis 1981 bloque la pratique
des droits constitutionnels. Un autre problème est le grand
nombre de lois qu'on vote à l'Assemblée du peuple et qui font
infraction à des droits établis par la Constitution. Un des
exemples les plus flagrants est la loi sur les partis politiques
dont les clauses s'opposent au droit de former de nouveaux
partis. La commission chargée d'examiner les demandes de création
de nouveaux partis est gouvernementale, donc dépendante du
parti au pouvoir. Ainsi, ce dernier joue les deux rôles, de
rival et de juge. Comment peut-on imaginer que le parti au
pouvoir soit le seul capable d'accepter ou de refuser la création
d'un nouveau parti qui doit chercher à accéder au pouvoir ?
Ce n'est qu'un exemple parmi beaucoup d'autres, comme les
lois sur les ONG, sur les syndicats professionnels ou même
la loi pénale. Il faut aussi annuler les tribunaux d'exception.
Les infractions
aux droits de l'homme ne sont pas uniquement au niveau des
lois, mais aussi dans les pratiques. La situation à l'intérieur
des prisons est très mauvaise. C'est vrai que ceci est dû
en partie à la situation économique du pays qui fait que les
prisons ont des problèmes financiers. Toutefois, il y a des
solutions auxquelles le gouvernement doit penser. Par exemple,
il est possible de réduire les peines pour beaucoup de crimes,
de façon à diminuer le nombre de prisonniers et donc présenter
un meilleur service aux autres. De même, il est inacceptable
que les citoyens soient maltraités dans les postes de police.
— Et
comment jugez-vous l'action des organisations égyptiennes
de défense des droits de l'homme ?
— Le travail des
organisations égyptiennes a beaucoup évolué. Ce qui est bien
c'est qu'aujourd'hui il existe des organisations spécialisées
dans un domaine fixe comme celui des droits de la femme ou
de l'enfant, celui des droits politiques, etc. Ceci permet
de présenter un meilleur service. Ce qui caractérise ces organisations
est que la plupart d'entre elles ont été fondées par des anciens
membres de l'organisation mère, à savoir l'OEDH, sans toutefois
en être des copies. Pourtant, il nous manque des organisations
dans les gouvernorats et non pas uniquement dans la capitale,
car ceci permettrait d'avoir une meilleure connaissance des
besoins des gens dans ces endroits et donc de leur présenter
les services dont ils ont vraiment besoin.
— A quel
point le peuple égyptien est-il conscient de l'importance
des droits de l'homme ?
— Les
gens savent encore peu de choses concernant la question des
droits de l'homme. Pour réussir à sensibiliser les gens concernant
leurs droits et des moyens de les défendre, il nous faudra
beaucoup de temps. Le problème c'est que nous n'avons pas
les moyens d'arriver aux gens. Nous
avons publié des livres sur les droits de l'homme, mais ceci
ne concerne qu'un public limité. Pour s'adresser à tous les
citoyens, il faudra qu'on nous permette d'avoir accès aux
médias audiovisuels. Toutefois, il faut avouer que les gens
sont aujourd'hui plus conscients qu'avant. La preuve en est
l'augmentation du nombre de plaintes que nous recevons. Parfois
des chaînes télévisés m'invitent à participer à certains débats,
ce qui me donne l'occasion de présenter notre projet aux téléspectateurs.
Le simple fait d'écrire mon nom et d'expliquer ma profession
est un moyen de dire aux gens que nous existons.
— Comment
expliquez-vous alors un engagement aussi convaincu que le
vôtre dans le domaine des droits de l'homme ?
— J'ai été arrêté
en 1986 à la suite de manifestations estudiantines et j'ai
été maltraité en prison. A l'époque, des représentants d'Amnesty
International ont essayé de me rencontrer, mais ils n'ont
pas réussi à le faire. Ils ont alors tenté par tous les moyens
de me faire sortir de prison, mais ceci n'a pas abouti. Quand
je suis sorti de prison, je suis allé les voir et c'est alors
que j'ai commencé à prendre conscience de l'importance de
la défendes droits de l'homme. J'ai donc rejoint l'OEDH qui
ne comptait alors que quatre membres. Je crois que mon expérience
personnelle m'a beaucoup aidé à être un bon défenseur des
droits de l'homme, du fait d'avoir été un jour une victime.
— Certains
défenseurs des droits de l'homme sont contre la création d'un
conseil national et veulent créer un autre conseil indépendant.
Qu'en dites-vous ?
— Je ne suis pas
de cet avis. Ce conseil national a été créé par le gouvernement
en réponse à la recommandation de la commission des droits
de l'homme des Nations-Unies. Son rôle est consultatif, auprès
du gouvernement, en ce qui concerne les lois ou pour l'aider
à émettre ses rapports sur les droits de l'homme. Ce conseil
ne remplacera pas les organisations des droits de l'homme
et ces dernières n'ont pas à créer un conseil de ce genre.
Leur rôle est de proposer au conseil les questions qu'il doit
aborder et émettre leurs rapports sur les infractions aux
droits de l'homme et demander au conseil et au gouvernement
d'y répondre. A mon avis, il faut attendre pour voir à quel
point ce conseil sera crédible, impartial et intègre. Si ce
dernier prouve qu'il a de véritables prérogatives et qu'il
est indépendant, nous sommes prêts à coopérer. Sinon, nous
n'avons qu'à continuer notre lutte indépendamment de cette
formation, sans créer un conseil parallèle.
— Comment
voyez-vous l'avenir des droits de l'homme en Egypte ?
— Contrairement
à d'autres régions du monde, les pays arabes sont les seuls
à ne pas montrer une volonté ferme de progresser dans ce domaine.
Pourtant, je suis convaincu que les motivations sont présentes
et que les droits de l'homme ont un avenir au sein du monde
arabe, car ils représentent la seule issue à la crise démocratique
actuelle. C'est vrai qu'il y a beaucoup d'efforts qui doivent
être déployés, mais je pense sincèrement qu'ils ne sont pas
insurmontables. |