| Après
une absence relative de la scène politique et médiatique égyptienne,
la Gamaa islamiya a refait son apparition en force
depuis quelques jours. Un retour confirmé par Karam Zohdi,
l'émir actuel de la Gamaa, dans un entretien prolongé
avec la presse et par la publication d'extraits de l'un des
trois livres préparés par la Gamaa et attendus prochainement
sur le marché. Il s'agit du livre Explosions de Riyad :
modalités et effets. Ce retour de la Gamaa provoque
déjà des tempêtes politiques plus violentes que celles déchaînées
il y a un an à la suite des entretiens effectués par le rédacteur
en chef de la revue Al-Moussawar avec les dirigeants
historiques emprisonnées du groupe. Ces derniers ont remis
à l'ordre du jour un certain nombre de sujets controversés
enflammant le débat.
Ce
qu'on retrouve dans les deux fois où la Gamaa a suscité
ces débats est que les questions que ses dirigeants ont provoquées
remettent en cause l'idéologie même du groupe. Ces remises
en question entreprises par la Gamaa sont un profond
changement des bases théoriques et jurisprudentielles constituant
les piliers principaux de leur pensée depuis leur apparition
au milieu des années 1970 et jusqu'à la proclamation de l'arrêt
de la violence en juillet 1997. Une date-charnière au cours
de laquelle le groupe connu comme un groupe religieux, violent,
est devenu un groupe islamique, politique, pacifique.
Toutefois,
il y a une différence claire entre les remises en question
de cette fois-ci manifestées par l'entretien de Karam Zohdi
et celles d'il y a un an et demi. La Gamaa se concentrait
dans les 4 premiers livres, parus sous le titre de Série
de rectification des concepts, sur les sujets et questions
théoriques et sur leur pensée religieuse, comme pour afficher
le début d'une nouvelle étape repoussant la violence et le
rigorisme et s'engageant sur la voie pacifique. On pouvait
alors lire des titres comme Initiative d'arrêt de la violence :
vision réaliste et regard légitime ; Prohibition
de la surinterprétation religieuse et de l'accusation des
musulmans d'apostasie ; Lumières sur les erreurs
du djihad (lutte sainte) et Recommandations et explications
pour corriger les concepts des agents de la hisba. Du
point de vue contenu, la Gamaa a insisté dans ces livres
à expliciter et à enraciner les nouvelles bases théoriques
et religieuses sur lesquelles reposeraient sa pensée et son
action et n'a pas fait de bilan ou de critique de son passé,
sauf dans quelques parties des deux derniers livres. Il était
donc tout à fait logique que la Gamaa commence par
un changement radical en révisant ses bases théoriques et
religieuses, en critiquant les idées vétustes et en élaborant
les nouvelles qui commanderont son avenir. Il était aussi
normal que le groupe passe un an et demi pour assurer un dialogue
interne entre ses dirigeants et ses membres afin d'enraciner
ces nouvelles idées avant qu'elle ne commence à annoncer ses
nouvelles conceptions vis-à-vis des dossiers et des événements
contemporains.
C'est
dans ce contexte qu'est intervenu le discours de l'émir de
la Gamaa, Karam Zohdi, et les extraits des trois livres
devant être prochainement publiés. Contrairement aux 4 premiers
livres, on peut détecter dans les deux premiers livres, intitulés
Explosions de Riyad : modalités et effets et La
Stratégie des explosions du groupe d'Al-Qaëda : erreurs
et modalités, que la Gamaa met en avant ses nouvelles
conceptions concernant les conjonctures contemporaines que
vivent l'Egypte et le monde musulman. Alors que le troisième
livre, intitulé Le Fleuve des souvenirs, aborde ces
mêmes événements, mais indirectement en faisant le point de
l'histoire de la Gamaa et de son parcours depuis sa
fondation et jusqu'à cette phase de revirement et de remise
en cause. La Gamaa continue à se considérer comme un
groupe impliqué dans les affaires publiques. C'est pour cette
raison qu'elle expose son point de vue des événements importants
pour garder la place d'un acteur actif. De même, les leaders
de ce groupe veulent à travers les livres qu'ils rédigent
et les entretiens qu'ils donnent à informer et sensibiliser
les membres de la Gamaa des positions du groupe vis-à-vis
des dossiers controversés. Et ceci pour éviter l'ijtihad
(ou tentatives d'interprétations de la pensée) et assurer
l'unité des visions et des idées à tous les niveaux entre
les différents membres.
Ainsi,
Karam Zohdi s'est exprimé sur des questions internes dont
notamment la position de la Gamaa vis-à-vis de l'ancien
président Anouar Al-Sadate et des forces de la gauche égyptienne.
Pour ce qui est de Sadate, l'émir a déclaré que la Gamaa
regrette de l'avoir assassiné et le considère comme un « martyr ».
Il a déclaré également que si c'était à recommencer, il ferait
tout pour arrêter cet assassinat d'octobre 1981. Indépendamment
du contenu de l'aveu fait par Zohdi selon lequel il considère
Sadate comme un « martyr », tout comme les
morts de la Gamaa, cette déclaration prouve qu'il tient
toujours à sa position de mufti religieux qui a le droit et
le pouvoir de prononcer des jugements dont l'essence est religieuse
et non pas politique. En s'érigeant en juge et mufti religieux,
Zohdi ne se serait pas départi de sa position qu'il avait
occupée avant l'assassinat de Sadate, même si le contenu même
de la fatwa a changé. Car, Sadate avant son assassinat
était considéré par la Gamaa comme apostat.
D'un
autre côté, dans le discours de Zohdi on ne trouve aucune
évaluation des politiques de Sadate. Et c'est cela précisément
qui jette des ombres épaisses sur la réalité des conceptions
politiques de la Gamaa sur ce dossier qui est clos
depuis 20 ans. Malgré le mystère qui entoure les révélations
de l'émir sur ce chapitre, il a cependant été bien net et
clair dans son offensive menée contre les forces égyptiennes
de la gauche et il parlait cette fois-ci d'une perspective
politique et non pas religieuse. Il critiquait surtout les
tentatives de ces forces de paralyser le revirement de la
Gamaa et d'empoisonner sa relation avec l'Etat égyptien.
Le grand paradoxe ressort dans la manière avec laquelle l'émir
présente sa conception vis-à-vis de ces forces et qui nous
rappelle les positions du groupe au cours de la première moitié
des années 1970. Date qui marque l'apparition de la Gamaa
dans les universités égyptiennes. A l'époque, la Gamaa
critiquait de manière acerbe les forces égyptiennes de la
gauche et défendait avec la même force les politiques de l'Etat
de « la science et de la foi » présidé par
Sadate.
Au
niveau de la nouvelle vision de la Gamaa concernant
les causes extérieures, il est évident que les deux dossiers
qui ont pris le dessus sont celui du groupe d'Al-Qaëda
et des explosions et attaques de ce dernier ainsi que d'autres
organisations islamiques locales dans certains pays musulmans
contre des objectifs occidentaux et nationaux. Ces deux événements
majeurs étaient sans doute les préoccupations du monde musulman
depuis les attaques du 11 septembre 2001. C'est pour cette
raison que la Gamaa a voulu éclaircir son point de
vue vis-à-vis de ces événements. Il se peut aussi que ces
déclarations avaient pour but de prouver que la Gamaa
est désormais détachée du groupe égyptien du Djihad
qui, à un moment donné, y était lié. Plus probablement, la
Gamaa entend par cela préserver sa présence sur le
théâtre politique égyptien. En se démarquant d'Al-Qaëda,
la Gamaa voudrait envoyer un double message à l'Etat
égyptien et américain les rassurant de son rejet définitif
de la violence.
Le
fait que la Gamaa entre dans le domaine des groupes
qui donnent leur point de vue politique concernant les dossiers
et les événements contemporains internes et externes la place
dans une position active dans la société égyptienne. Cette
interaction ôtera sans doute à la Gamaa sa teinte religieuse
qui la caractérisait et la revêtira d'une autre politique.
Une manière qui lui permettra de s'ingérer davantage dans
les affaires politiques etpubliques de l'Egypte. Ce qui est
une arme à double tranchant. Car, cette nouvelle orientation
politique lui permettra d'entrer dans des conflits idéologiques
avec d'autres forces politiques et ne fera d'elle qu'une simple
tendance politique. |