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Iraq . L'absence d'armes de destruction massive dans ce pays a plongé le gouvernement de Tony Blair dans l'embarras, comme cela avait été le cas pour George W. Bush. Avec comme circonstance aggravante, la mort mystérieuse de l'homme qui a dévoilé comment le dossier a été gonflé.
Quand l'information tue

Londres,
De notre correspondante —

On veut mettre « la BBC au pas », parce que « nous avons eu la témérité d'adopter une position différente » sur certains dossiers « de celle du gouvernement et de ses partisans », a accusé le directeur de la BBC, Gavyn Davies, dimanche, dans le Sunday Telegraph. Il rompait ainsi le silence qui prévalait depuis la mort de David Kelly, ce microbiologiste dont les déclarations ont révélé l'opération de désinformation menée par le premier ministre britannique, Tony Blair, sur la question des armes de destruction massive, censée justifier la guerre contre l'Iraq. Le gouvernement britannique tente de se défendre par tous les moyens, même s'il ne parvient pas toujours à éviter les paradoxes. Ainsi dans un pays qui met en avant la liberté de presse et qui cite toujours la « BEEP » comme un exemple et un modèle, cette même institution est attaquée parce qu'elle a dévoilé ou au moins contribué à révéler les dessous de l'aventure dans laquelle Blair s'est laissé conduire par le chef de l'exécutif américain, George W. Bush. Or, celui-ci, dans cette affaire comme dans d'autres, est passé maître dans l'art d'utiliser le mensonge à des fins politiques. (Lire encadré). Mais en Grande-Bretagne, avec la mort mystérieuse de Kelly, les choses prennent une dimension plus dramatique. En restant dans la ligne de la désinformation, le gouvernement n'a donc pas hésité à recourir à un autre stratagème en s'attaquant à la BBC. « Parce que nous avons eu la témérité de faire cela, certains souhaitent qu'un système qui a protégé la BBC pendant 80 ans soit balayé et remplacé par un régulateur extérieur qui mettrait la BBC au pas ».


La BBC divise la société

Critiqué pour son attitude dans le cadre de la crise opposant la BBC au gouvernement britannique de Tony Blair sur les armes de destruction massive iraqiennes, le Conseil des gouverneurs de la BBC, qui garantit son indépendance, est en effet remis en cause. Et l'idée a été émise par certains de faire assurer le contrôle de la BBC par l'OFCOM, l'instance chargée de la régulation en Grande-Bretagne en matière de télécommunication et de radio-télédiffusion.

Depuis la révélation de la mort de David Kelly, le 18 juillet, une sorte de dilemme divise la société britannique. Celle-ci oscille entre la critique de la BBC et la dénonciation de Tony Blair. En première ligne donc la radiotélévision publique dont un des journalistes, Andrew Gilligan, avait cité, sans le nommer, David Kelly. Celui-ci affirmait que le rapport présenté par le premier ministre en septembre dernier pour justifier la guerre en Iraq avait été rendu plus « sexy ». Présenté par la BBC comme un « haut responsable des services secrets britanniques », ce qu’il n’a jamais été, David Kelly avait émis des doutes sur les propos de Tony Blair qui affirmait que des missiles iraqiens pouvaient atteindre la Grande-Bretagne en moins de 45 minutes … C’est la BBC qui est accusée d’avoir « rendu plus sexy les affirmations de l’expert », d'avoir discrédité le gouvernement et, incidemment, provoqué la mort de David Kelly. L’expert en armement du ministère britannique de la Défense s’est trouvé entre deux feux, coincé entre deux des institutions les plus puissantes du Royaume-Uni. Peu habitué à faire la une des journaux, il s’est trouvé propulsé sous les feux de la rampe lorsqu’il a dû répondre publiquement de son entretien avec Andrew Gilligan devant le comité parlementaire des Affaires étrangères. Alors que rien ne lui est reproché, hormis peut-être de ne pas avoir demandé l'autorisation formelle de donner une interview à la BBC, le professeur en biochimie a dû subir, peu avant sa mort, le gril de députés peu amènes. Et vendredi 18 juillet, le corps trouvé dans un bois a été identifié. Il s'agissait bien de celui du Dr Kelly. Et le fameux Andrew Gilligan a disparu du petit écran.

L'attitude de la BBC a également été mise en cause dans la mort de David Kelly, avec notamment des interrogations sur l'exactitude de ses informations. Mais selon l'agence Reuters, la BBC dispose d'un enregistrement audio d'une conversation entre lui et l'une de ses journalistes, Susan Watts. Un porte-parole de la BBC a refusé, selon Reuters, de confirmer ou de démentir que la radio était en possession de cet enregistrement.


Le fond du problème

Mais au-delà des détails que l'enquête devra établir, la véritable question est la suivante : Tony Blair aurait-il menti ? Le dossier des armes iraqiennes de destruction massive était-il donc monté de toutes pièces ? Le 24 septembre 2002, Blair affirmait devant la chambre des communes que « l'Iraq possède des armes chimiques et biologiques. (...) Ses missiles peuvent être déployés en 45 minutes ». Blair ne faisait que rejoindre la ligne médiatique du président des Etats-Unis, George Bush, et son gouvernement. Le 8 février, ce dernier, dans son discours adressé à la nation, n’a pas hésité à dévoiler « des détails ahurissants : échanges d’expertise en armes de destruction massive entre le régime de Saddam et le réseau d’Al-Qaëda. Washington a affirmé que l'Iraq aurait envoyé des experts en explosifs et en fabrication de faux papiers travailler avec Al-Qaëda. Le régime de Saddam aurait aussi dispensé à Al-Qaëda un entraînement aux armes biologiques et chimiques. Et d'ajouter encore qu'un agent d'Al-Qaëda a été envoyé en Iraq à plusieurs reprises à la fin des années 1990 pour aider Bagdad à acquérir des poisons et des gaz ». Colin Powell avait, quant à lui, assuré devant le Conseil de sécurité de l'Onu que « Saddam Hussein a entrepris des recherches sur des douzaines d'agents biologiques provoquant des maladies telles que la gangrène gazeuse, la peste, le typhus, le choléra, la variole et la fièvre hémorragique ».

Les armes de destruction massive semblaient être le seul point d’entente pour justifier le départ de Tony Blair à la guerre, alors que même son propre parti était divisé sur cette question. Les doutes existaient évidemment. Pourtant, ces critiques connues la veille de la guerre et qui se sont manifestées par exemple par la démission du secrétaire au Foreign Office, Robert Cook, ont été réduites au silence par la rapide dislocation du régime iraqien. Mais plus de 4 mois après le début de l’action militaire contre Bagdad : Rien. Aucune arme n’a été trouvée sur les rives de l’Euphrate. S’agissait-il donc d’une véritable machine de propagande qui a tourné pendant plus de 6 mois ? « Dire que l'on ne trouvera peut-être jamais d'armes de destruction massive jette un discrédit sur le bien-fondé de cette guerre », a souligné Cook.

Mais c'est l'annonce du suicide de David Kelly qui a fait l'effet d'une bombe à Westminster et dans le monde médiatique et politique britannique. Car David Kelly est devenu en l'espace de deux semaines le symbole d'un malaise grandissant au cœur du gouvernement Blair. D'une désinformation pour mener la guerre à une autre pour tenter de détourner l'attention du véritable mensonge, on va de mal en pis. Qui en est le responsable ?


Le rôle de Campbell

Les commentateurs, toutes appartenances politiques confondues, affirment aujourd'hui que la dispute entre Downing Street et la BBC a été façonnée de main de maître par le conseiller en communication de Blair, Alastair Campbell, qui cherche à détourner l'attention des députés et du public sur la question des armes de destruction massive.

Alastair Campbell, chef suprême de la communication de Tony Blair, s'est servi du reportage de la BBC pour lancer une offensive contre la presse d'une ampleur rarement observée de mémoire de journaliste. Une guerre des mots a commencé entre le premier communiquant du pays et la puissante institution médiatique qui soutient son journaliste et la pertinence de ses sources.

Pour le journal The Telegraph, « Alastair Campbell a donné à ses virulentes critiques le bâton pour se faire battre et laisser dire que la Grande-Breétait entrée en guerre sur la base de fausses informations … ».

Alors que la maison brûle, Tony Blair, en voyage à Tokyo, affirme haut et fort qu’il ne démissionnera pas. Et ce n’est pas tout. Il a bien aussi fait savoir qu'il n'éprouvait aucun regret au sujet de la guerre d'Iraq malgré les questions soulevées sur la légitimité de cette intervention après la mort de David Kelly. Il ordonna pourtant une enquête indépendante, menée par Lord Hutton, un homme au CV bien taillé. Il a été Lord of Appeal (juge des appels) à partir de 1997, et chef de la Justice en Irlande du Nord dix années durant. Il fait donc partie de la plus haute instance juridique du Royaume-Uni. Lors de l’annonce de sa nomination, le porte-parole du ministre britannique de la Défense a précisé que cette enquête porterait sur « les circonstances entourant la mort du Docteur Kelly », qu’elle « devrait commencer aussi vite que possible » et que « compte tenu du degré d’urgence, elle devrait durer des semaines plutôt que des mois ».

S’agit-il donc d’enquêter uniquement sur des circonstances qui pour l’essentiel sont déjà connues, ou plutôt — comme le souhaite une partie de l’opinion publique et de la classe politique — sur l’ensemble de cette affaire, et donc sur les éventuelles responsabilités dans ce qui est devenu une véritable « tragédie nationale », impliquant notamment le gouvernement de Tony Blair, sinon le premier ministre lui-même ?

Il semble certain qu'avec la présence de ce cadavre gênant, Blair est en train de jouer une fois de plus son avenir politique. Sa popularité chute davantage : 54 % des Britanniques sont mécontents du premier ministre, qui ne recueille plus que 37 % d’opinions favorables, selon un sondage de l’institut ICM, réalisé après le suicide de David Kelly. Un autre sondage, effectué par l’institut Mori, montre pour sa part qu’un quart des électeurs travaillistes lors des élections de 2001 accordent maintenant leur préférence à d’autres partis. Enfin, selon une troisième enquête d’opinion réalisée par Yougov, 39 % des Britanniques (contre 41 %) estiment que le premier ministre devrait démissionner.

La guerre des mots entre la BBC et Downing Street n'est-elle bien qu'une simple guerre de sources ou d’éthique journalistique ? Et si la BBC gagne ? Si la chaîne est innocentée par l’enquête de Lord Hutton, sa guerre contre Downing Street sera-t-elle vraiment gagnée ? De retour en Grande-Bretagne après une tournée asiatique écourtée pour cause de typhon, Tony Blair doit affronter la tempête politique. Pourra-t-il convaincre l'opinion publique que le gouvernement n'a pas livré en pâture le nom du Dr Kelly ? M. Blair assure que non. « Je n'ai pas donné l'autorisation pour que soit divulgué le nom du Dr Kelly », a-t-il affirmé lors de son étape en Chine. Qui alors ? Le ministère de la Défense ? La directrice du service de presse du ministère, Pam Teare, a affirmé que le feu vert avait été donné de ne pas cacher l'identité du Dr Kelly aux journalistes. Mais le ministre de la Défense, Geoff Hoon, nie avoir donné de telles instructions.

Le juge Hutton va maintenant éplucher les notes, e-mails et messages de Campbell et de Geoff Hoon consacrés à l'expert. M. Hoon a rendu visite mercredi à la veuve du Dr Kelly, à la demande de celle-ci, affirmait la presse jeudi. Selon le Times, il est ressorti « la mine sombre », mais n'a rien dit de cet échange de plus d'une heure. Semblant renvoyer dos à dos BBC et ministère de la Défense, Janice Kelly et sa famille avaient invité fermement samedi « toutes les parties » dans cette affaire à « réfléchir longuement et sérieusement » à la mort de son mari, qui s'est apparemment suicidé en se tranchant les veines du poignet. Il reste qu'au-delà de cette affaire britannique, tout un pays a été secoué par un mensonge.

Khouloud Al-Gamal

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Chronologie

Des représentants du gouvernement américain ont maintes fois répété de façon très nette que non seulement l'Iraq possédait d'énormes quantités d'armes biologiques et chimiques, en violation des résolutions de l'Onu, mais que les agences de renseignements américaines avaient indiqué précisément où ces armes étaient entreposées, qu'elles connaissaient l'identité précise de ceux qui étaient impliqués dans leur production et même les ordres militaires qu'avait donné Saddam Hussein sur leur utilisation en cas de guerre. Il y a eu une douzaine d'affirmation de ce type depuis un an. En voici quelques-unes.

* 26 août 2002 : Le vice-président Dick Cheney déclare devant les Vétérans des guerres à l'étranger : « Il n'y a aucun doute que Saddam Hussein dispose actuellement d'armes de destruction massive. Il n'y a aucun doute qu'il les développe pour les utiliser contre nos amis, contre nos alliés et contre nous ».

* 18 septembre 2002 : Le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld dit devant le Comité sur le service militaire de la Chambre des représentants : « Nous savons que le régime iraqien a des armes chimiques et des armes biologiques. Il en a entreposé de grandes quantités, de façon clandestine, y compris de VX, de sarin, de cyclosarin et de gaz moutarde ».

* 7 octobre 2002 : Le président Bush déclare dans un discours télévisé à Cincinnati que l'Iraq « possédait et produisait des armes chimiques et des armes biologiques. Il cherche à obtenir l'arme nucléaire ».

* 7 janvier 2003 : Rumsfeld déclare lors d'une conférence de presse du Pentagone : « Il n'y a aucun doute pour moi qu'ils possèdent des armes chimiques et biologiques ». Il a ajouté que cette certitude était basée sur des renseignements récents et pas sur le fait que l'Iraq avait utilisé de telles armes dans les années 1980.

* 9 janvier 2003 : Le porte-parole de la Maison Blanche, Ari Fleischer, dit : « Nous savons que c'est un fait qu'il y a des armes là-bas ».

* 8 février 2003 : Bush dit dans son intervention radiodiffusée hebdomadaire : « Nous avons des sources qui nous disent que Saddam Hussein a récemment donné l'autorisation aux officiers sur le terrain d'utiliser l'arme chimique, les armes mêmes que ce dictateur dit ne pas avoir ».

* 16 mars 2003 : Cheney déclare dans l'émission Meet the Press (Rencontre avec les médias), se référant à Saddam Hussein : « Nous croyons qu'il a, en fait, reconstruit des armes nucléaires ».

* 17 mars 2003 : Dans l'ultimatum qu'il a donné à Saddam Hussein avant de commencer la guerre, Bush déclare : « Les informations qu'ont obtenues ce gouvernement et d'autres gouvernements ne laissent aucun doute sur le fait que le régime iraqien continue à posséder et à cacher certaines des armes les plus fatales jamais développées ».

* 30 mars 2003 : Dans l'émission This Week (Cette semaine) du réseau de télévision ABC, 10 jours après le début de la guerre, Rumsfeld réitère que l'Iraq possédait des armes de destruction massive, ajoutant : « Nous savons où elles se trouvent ».

 

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