| Le
Caire a vécu cette semaine un événement culturel qui a peu
attiré l'attention en dépit de son importance sur le plan
mondial. Il s'agit d'un spectacle musical que le festival
italien Ravenne a choisi de présenter cette année au pied
des Pyramides. Il a été retransmis en direct du Caire par
la télévision italienne à une large audience internationale.
Ce concert présenté par 400 musiciens dirigés par le chef
d'orchestre Ricardo Muti intervient à un moment où nous cherchons
par tous les moyens une occasion nous permettant de transmettre
une image réelle de notre civilisation et d'écarter celle
défigurée dont on ne cesse de nous affubler, nous taxant d'arriération
et de terrorisme. Au moment où nous avons eu l'occasion d'attirer
vers nous les regards du monde entier, on s'en est guère souciés,
nous contentant des cérémonies célébrant la Révolution de
Juillet. Ce festival, surtout qu'il s'est déroulé le 21 juillet,
n'aurait-il pas pu figurer sur la liste des cérémonies de
la Révolution ? Celle-ci nous a ouvert de nouvelles perspectives.
Si c'est Muti qui a dirigé l'orchestre ce 21 juillet, on se
souvient qu'à l'époque de la Révolution, le Français Charles
Munch et l'Arménien Aram Khatchaturian ont tenu la baguette
ainsi que d'autres chefs d'orchestre de renommée. N'aurait-il
pas fallu confirmer cela au lieu de donner l'impression au
monde que ce spectacle est transmis en plein milieu d'un désert
culturel aride ou presque.
Certaines
personnes parmi le public se sont plaintes auprès de moi du
fait que ce spectacle n'a pas fait l'objet du respect qu'il
méritait et que les agents de sécurité se sont éloignés de
leur mission essentielle et ont créé du vacarme par les contacts
interminables par talkies-walkies. D'ailleurs, un ambassadeur
étranger m'a parlé du bruit des enfants qui ne cessaient de
jouer dans le village voisin de Nazlet Al-Semmane, accompagnant
la musique de Gluck et de Berlioz tout au long du concert.
Un autre hôte m'a déclaré que ceci n'était pas étranger aux
Egyptiens non habitués à ce genre de spectacles musicaux qui
est sacré pour le public étranger. Je lui ai alors dit qu'il
y a un public en Egypte habitué à cela et que ce n'était pas
la première fois qu'un maestro international nous rendait
visite. En citant certains noms, les visiteurs, éblouis, déclarèrent
qu'à l'étranger, les mélomanes suivaient ces musiciens de
pays en pays.
La
télévision égyptienne a assumé sa mission en transmettant
le concert en direct simultanément avec la Rai Uno.
Mais en réalité, un tel événement aurait dû être présenté
et commenté pour sensibiliser les spectateurs égyptiens et
éviter qu'ils le prennent pour le concert d'un Amr Diab ou
d'une Nawal Al-Zoghbi.
Le
festival international de Ravenne présente un grand concert
chaque année dans un pays sous l'emblème « Les voies
de l'amitié ». Le choix de l'Egypte cette année avait
une signification politique, venant confirmer l'amitié entre
l'Occident et le monde arabe. Une riposte indirecte à la théorie
du « choc des civilisations ». Outre l'orchestre
de Ravenne, accompagné de l'Orchestre symphonique du Caire,
les chœurs de l'Opéra du Caire étaient présents, ainsi que
l'orchestre philharmonique prestigieux de la Scala de Milan,
les chœurs de l'académie de Santa Sicilia et ceux de Florence.
Muti,
né en 1941, l'un des plus importants chefs d'orchestre, est
originaire de Naples. Très tôt, il s'est initié au piano avant
de s'inscrire au Conservatoire Giuseppe Verdi à Milan pour
apprendre la composition musicale et la direction d'orchestre.
Il attira l'attention en devenant en 1968 le chef de l'orchestre
symphonique de la radio italienne. Muti est également renommé
pour sa direction d'opéras, notamment inconnus, de Verdi et
Meyerber. Il fut nommé directeur musical de la Scala en 1986.
De
toute évidence, Muti a déployé un effort remarquable dans
le choix de son programme musical. Il ne s'est pas rendu au
Caire pour présenter des extraits d'Aïda ou d'une symphonie
trop connue de Beethoven. Mais il a choisi une symphonie d'Hector
Berlioz (1803-1869), Symphonie funèbre et triomphale,
rarement interprétée. Lors de la première partie du programme,
il a présenté le deuxième acte d'Orphée et Euridice
du compositeur allemand Christoph Gluck
En
réalité, le fait de marier Gluck à Berlioz est un choix
réussi. En soi Berlioz a été influencé par Gluck au point
d'apprendre par cœur ses œuvres. Mais ce n'était pas là l'unique
raison derrière ce choix. Muti a choisi des œuvres qui traitent
du même sujet, la vie après la mort, avec les Pyramides, symboles
d'immortalité, en arrière-plan.
Orphée
et Euridice développe le thème bien connu d'Orphée qui
perd sa bien-aimée Euridice. Les dieux avaient approuvé sa
demande de descendre aux enfers pour la faire revenir au monde
des vivants. Mais ils lui ont dicté une condition, de ne pas
la regarder au cours du périple, mais seulement de lui tenir
la main. Ceci a fait croire à Euridice qu'il ne l'aimait plus
et elle s'est mise à pleurer son amour perdu. Affaibli par
ses larmes, Orphée l'a regardée et elle disparut sur-le-champ
pour revenir au monde des morts. Mais par compassion, les
dieux lui firent grâce et il récupéra Euridice.
Le
second acte de cet opéra, retenu par Muti, illustre Orphée
aux portes du monde des morts, essayant de séduire par sa
belle voix les gardiens pour entrer sauver sa femme. Ce passage
est ce qui a été écrit de plus beau dans l'histoire l'opéra.
Ce qui est étrange, c'est que le rôle d'Orphée a été écrit
pour une contralto. Gluck l'a sûrement fait pour mettre l'accent
sur la douceur de la voix. Raison pour laquelle c'est toujours
une femme, et non pas un homme, qui joue le rôle de l'amant.
Dans
le spectacle de lundi dernier, la contralto était à la hauteur
du rôle écrit par le compositeur. Sa voix était limpide, mais
le chant était dramatique, au sens strict du terme. Surtout
que Gluck n'appréciait pas les airs qui n'avaient pas de portée
dramatique. Il a insisté dans ses 45 opéras pour que les airs
soient inspirés de l'événement dramatique.
Théorie
adoptée plus tard par Richard Wagner. Orphée et Euridice,
composé en 1762, était l'incarnation la plus vivante de cette
conception. Quant à la symphonie funèbre et triomphale, elle
fait partie des œuvres qui sont rarement jouées.
Ainsi le festival
de Ravenne nous a-t-il présenté un événement artistique de
grande importance. On n'oubliera pas les chants d'Orphée
au pied des Pyramides dont les portes closes renferment les
secrets du monde des morts. Ainsi se sont-elles ouvertes sous
l'influence des chants qui ont retenti de leurs versants jusqu'aux
cieux.
On n'oubliera
pas facilement non plus les tambours battants dans la symphonie
de Berlioz frappant les portes des Pyramides, annonçant la
venue du cortège majestueux, digne du pharaon d'Egypte Khéops
dont la pyramide s'élevait avec fierté à l'arrière-plan. Alors
que les 400 musiciens ont excellé sous le commandement de
la baguette magique de Muti, qui n'a pas de semblable de par
le monde.
Nous remercions
le festival de Ravenne pour les apports dont il nous a fait
don et nous nous excusons parce que nous n'avons pas pu tirer
le meilleur parti de cette occasion en or, à moins que ce
ne soit le vacarme des enfants de Nazlet Al-Semmane ou des
appareils des agents de sécurité. |