L'art de la manipulation
C'est lors d'une conversation téléphonique en décembre 2001 que Denis Sieffert et Joss Dray, l'un à Paris et l'autre à Gaza, découvrent le décalage entre la réalité du conflit israélo-palestinien et sa représentation dans les médias. Dans La Guerre israélienne de l'information, les deux auteurs décryptent la presse écrite et audiovisuelle de juillet 2000 au même mois de 2002 et décortiquent les moyens auxquels Israël a recours pour soutenir sa politique à l'égard des Palestiniens.

Yasser Arafat aurait refusé « les propositions généreuses » du premier ministre israélien Ehud Barak à Camp David II, c'est à partir de cet exemple que Dray et Sieffert démontrent comment Israël a pu à travers les mots, les images et les informations manipuler l'opinion. Nous sommes en juillet 2000, cette thèse a été vite propagée par Barak et son entourage. L'idée que le chef de l'Autorité palestinienne hésite, tergiverse alors qu'il a sur la table de négociations un marché raisonnable se laisse entendre. Mais Israël refuse de dévoiler les détails de ce « marché » et les termes extrêmement flous contribuent à propager l'information israélienne. Et chroniqueurs et éditorialistes se laissent aller. « Alain Finkielkraut, dans Le Monde et Pierre-André Taguieff, dans Libération, affirment que Yasser Arafat a refusé l'offre généreuse d'Israël (...) même sous sa plume, le directeur du Monde, Jean-Marie Colombani, conclut qu'Arafat a bel est bien voté Sharon », occultant le fait que c'est la visite provocatrice d'Ariel Sharon sur l'Esplanade des mosquées à Jérusalem qui a fait éclater la deuxième Intifada et qu'il n'y a jamais eu de « négociations à Camp David tout simplement parce qu'il n'y avait pas d'offre ». Le mensonge de Camp David a ainsi été dénoncé par des témoins, dont Robert Malley, conseiller de l'ex-président américain Bill Clinton. « Malgré cela, il a continué à être repris imperturbablement par les éditorialistes et les polémistes ». Cette désinformation, comme le montre le livre, s'est accompagnée d'une focalisation sur la personne d'Arafat. Elle devient « la plus grande réussite de la propagande israélienne ». Bernard Guetta, chroniqueur de L'Express et de Radio France Internationale, ne cesse ainsi de véhiculer la thèse d'un Arafat coupable pour avoir opté pour une stratégie d'affrontements. « Si de nombreux commentateurs ont condamné la politique de Sharon à l'encontre d'Arafat, c'est le plus souvent en épousant involontairement le point de vue israélien. Si le siège de la Moqataa par l'armée israélienne a provoqué des réserves ou des condamnations, ce n'était nullement en défense d'Arafat, mais bien parce qu'on risquait d'en faire un martyr ». On lui reprochait non de l'affaiblir, mais de le renforcer. Les bombes pleuvaient sur la Cisjordanie, Tsahal envahissait ses villes, mais dans les médias on le savait à peine. « On ne se préoccupait que de savoir si, oui ou non, Sharon laisserait Arafat assister à la messe à Bethléem ». Ainsi, on ne parlait que de lui, la presse occidentale a fait le jeu de la propagande israélienne. C'est sur Arafat que les projecteurs sont braqués et non sur Sharon.

Au-delà de cette propagande, le livre relève aussi comment, dans les flashs d'information, un parti pris se dissimule parfois derrière des mots « routiniers que jamais on n'interroge » : « On utilise le mot représailles pour qualifier les incursions militaires dans les territoires palestiniens, suggérant que les Palestiniens seraient les assaillants et que les Israéliens seraient en état de légitime défense ». Et pour parler d'un attentat, ils le plaçaient dans un contexte de fin d'une « accalmie », sans montrer que dans les jours précédents, une dizaine de Palestiniens avaient été tués. On diffusait des « mots ou des chiffres de la violence israélienne, mais des images des attentats palestiniens. Mais parfois cette propagande dissimulée se transforme en pression flagrante sur les journalistes qui refusent de se soumettre à ces désinformations. Le correspondant de France 2, Charles Enderlin, s'est vu décerner le Prix Goebbles de la désinformation » par les associations juives extrémistes pour avoir filmé la mort du petit Mohamad Al-Dorra, tué par balles israéliennes. Le journaliste de France Inter, Daniel Mermet, a quant à lui été victime d'une autre forme d'intimidation. « Il a comparu devant le tribunal de Paris pour incitation à la haine raciale à la suite de l'intervention d'auditeurs dans une série d'émissions consacrées au conflit israélo-palestinien ». « La critique du gouvernement Sharon devient un crime ». La Guerre israélienne de la désinformation, cet essai critique, estime ainsi que « le propre de la désinformation ce n'est pas d'exprimer la vérité, c'est de rendre vraie une affirmation à force de répétitions. Ce qui paraîtra excessif le premier jour, deviendra évident au bout d'un mois ». Mais la porosité des médias à la désinformation israélienne est d'autant plus grande que la direction palestinienne communique peu ou mal. Le livre dénonce cette inertie de l'Autorité palestinienne qui a laissé se développer la thèse des « offres généreuses de Barak », cette grave erreur de Yasser Arafat qui a développé la « culture de profil bas ». Entre aussi en jeu « le tropisme occidental », aussi redoutable que la désinformation. Autant d'éléments qui nourrissent la propagande israélienne. Mais à travers plusieurs images et témoignages dans les territoires palestiniens, à travers le quotidien des bombes, le souvenir d'attaques et la banalisation de la mort, le livre estime qu'une « autre information est possible ». « C'est une autre image de la Palestine, qui ne correspond pas à l'image d'une Palestine fanatisée, ivre de violence aveugle que les médias utilisent en permanence ». Parce que ceux-ci « à force de vouloir imposer une représentation violente de la société palestinienne, finissent tôt ou tard par produire une réalité qui ressemble à cette représentation. La désinformation n'est pas seulement un travestissement de la vérité. Elle finit aussi par transformer la réalité ».

Samar Al-Gamal

Proche-Orient . Nabil Chaath, ministre palestinien de la Coopération internationale, estime qu'il y a une légère amélioration dans l'atmosphère des relations palestino-israéliennes.
« Un accord avec Hamas est prévu prochainement »

Nabil ChaathAl-Ahram Hebdo : Comment envisagez-vous le sommet d'Aqaba ?

Nabil Chaath : Celui-ci devrait marquer une étape où l'on devra passer de la simple acceptation par Israël de la feuille de route, au début de sa mise en œuvre. Pour le moment, l'atmosphère, généralement parlant, n'est pas négative. N'empêche que tout ce que les Israéliens ont voulu nous accorder jusqu'à présent n'avait qu'une valeur symbolique, de quoi justement préparer l'atmosphère et la rendre plus ou moins propice. Il vont ainsi libérer 100 prisonniers palestiniens des prisons israéliennes. Le plus ancien d'entre eux étant Aboul-Souccar, membre du Comité exécutif de l'Organisation de la libération de la Palestine. Ils ont promis également d'alléger le blocus strict imposé à la bande de Gaza et la Cisjordanie de sorte que 25 000 ouvriers palestiniens soient autorisés à travailler en Israël.

Il faut admettre que ce sont des points positifs, mais loin d'être suffisants. Ce n'est pas grand-chose. Ce n'est pas un retrait des forces israéliennes. Mais ils ont pourtant promis qu'ils arrêteraient l'escalade militaire jusqu'à ce qu'on parvienne à un accord avec Hamas à propos de la trêve.

 Hamas et les autres factions avaient conditionné la trêve à l'arrêt par les Israéliens des assassinats ciblés ...

 Il faut quand même commencer à changer de comportement et faire en sorte que les parties arrêtent de se renvoyer la balle. Ainsi, pour pouvoir commencer, nous avons demandé à nos compatriotes du Hamas qu'ils devraient au moins annoncer leur disposition à accepter une trêve au cas où les Israéliens arrêteraient les assassinats ciblés. La feuille de route est un document équilibré, qui instaure un parallélisme complet. De toute façon, nous sommes à quelques pas seulement d'un accord avec Hamas. On devra parvenir à cet accord au cours de la semaine prochaine.

 Comment estimez-vous ce début de concessions de la part d'Israël et à quoi est-il dû selon vous ?

— Il y a sûrement un changement de position de la part des Américains. De cette manière, on voit qu'il y a une des plus grandes pressions sur Israël. Ils ont obligé les Israéliens à signer le document tel qu'il était. Ils n'ont pas permis que des modifications y soient introduites. Tout cela ne vient pas de la volonté de Sharon, mais c'est le résultat des pressions américaines. Mais il faut aussi ajouter, et c'est cela qu'on leur a dit, que ceci est intervenu après 33 mois d'Intifada qu'ils ont complètement échoué à faire avorter. Et je pense que même s'ils ne l'annoncent pas publiquement, ils se sont rendu compte qu'ils ont payé un prix excessivement cher sans pouvoir imposer l'occupation ni contenir l'Intifada.

 Comment voyez-vous cette première implication personnelle du président Bush dans le règlement du conflit palestino-israélien ?

— Ce n'est pas la première implication du président Bush. Je pense qu'elle fait partie d'une série de mesures. Cette intervention est un exemple positif de la volonté américaine d'arriver à quelque chose et de parvenir à un véritable progrès. En tout cas, nous sommes dans l'attente de ce à quoi cela aboutira à la fin. Les déclarations sont bonnes, les communiqués émis quotidiennement ces jours-ci sont également positifs. Et nous sommes en train de les analyser avec un esprit ouvert. Mais nous attendons pour voir ce qui va se passer, notamment à Aqaba.

 Qu'est-ce qui a changé depuis Camp David II ?

— Nous sommes encore bien loin d'être dans la situation où nous étions à Camp David II. Le prochain sommet ne prévoit pas de solution définitive au conflit. Ce sera uniquement une introduction pour un nouveau plan de travail. Nous n'entrerons pas dans des négociations pour un règlement définitif avant deux ans. L'objectif du sommet est d'obliger Sharon à appliquer la première étape de la feuille de route, dans les délais prévus.

 Et quel sera le rôle des Européens dans l'étape à venir ? Pourquoi ils n'ont pas été invités à participer au sommet ?

— Nous avons toujours dit toujours que nous voulions la participation non seulement des Européens, mais de tous les membres du Quartette. Pour le reste, c'est à eux, les Européens, de se mettre d'accord avec leurs amis et alliés américains. C'est à eux de jouer un rôle pour assurer leur présence. Mais pour ce qui nous concerne, nous affirmons que nous apprécions toujours la présence des Européens et accordons une grande importance au rôle qu'ils jouent.

Propos recueillis par
Randa Achmawi

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