Mohamed Hassanein Heykal

Dans son article du numéro de juin du mensuel Weghat Nazar, Mohamed Hassanein Heykal présente un livre du journaliste américain Bob Woodward qui démontre que la guerre contre l'Iraq se justifiait par les ambitions impériales de l'Administration Bush.
Lecture dans les dossiers
de l'Administration Bush
et son cerveau 
!

De nombreux chercheurs ont eu la faveur de présenter avant moi l'un des plus importants livres politiques parus aux Etats-Unis — autour de la présidence de Georges Bush fils — sous le titre de Bush en guerre. L'auteur, Bob Woodward, est le journaliste le mieux informé de la capitale américaine. Il occupe actuellement le poste de rédacteur en chef du journal le plus influent de cette capitale, le Washington Post.

Bob Woodward a commencé son ascension vers le sommet lorsqu'il entreprit ( avec son collègue Carl Bernstein) la révélation et la mise à jour du scandale de Watergate, qui a mis fin à la présidence de Richard Nixon (1974) et conduit à sa démission de la présidence des Etats-Unis. Bob Woodward a depuis poursuivi ses progrès et devint actuellement le doyen du journalisme d'instruction et d'investigation : une compétence exceptionnelle à pénétrer dans les tréfonds de la politique, plonger dans ses recoins et ses réserves en vue de couvrir le plus grand aspect de ces faits et en dévoiler les plus fins secrets.

C'est là en effet l'exemple d'un journalisme dévoué, conscient que la pénétration dans les profondeurs des faits est le droit d'un lecteur qui se méfie et désapprouve la réduction de la mission journalistique à l'éloge du sultan et la glorification de ce qu'il a fait ou n'a pas fait. Cette école sait bien d'ailleurs que son lecteur a aussi l'occasion d'observer — à travers les programmes télévisés — les apparences extérieures, voire superficielles des événements et des faits. L'écrit par contre a son efficacité et sa force liées à sa capacité de pénétrer aux profondeurs que l'image ne peut atteindre, autrement dit à la capacité de passer outre la surface — avec tout ce qui la distingue : réunions, réceptions, protocole et célébrations, déclarations propositions, etc. Tout ce qui n'est en fait que maquillage et décoration, non méthode de documentation.

Bien que le livre de Bob Woodward paraisse vers la fin de 2002, que d'autres avant moi, ont entrepris sa présentation, j'en viens aujourd'hui à le reprendre dans une logique quelque peu différente : Une logique qui ne traite pas avec le livre dans son ensemble, mais qui se concentre dans son contexte sur des images précises, celles qui reflètent — à mon avis — la réponse à la question qui m'occupe et occupe d'autres avec moi, à savoir :

— Comment le projet impérial américain s'est-il transformé pour passer de la guerre contre le terrorisme à la guerre contre l'Iraq ?

— Et comment le foyer des événements du 11 septembre a-t-il pu passer de New York à Kaboul puis de Kaboul à Bagdad ?

— Comment a pu se produire aussi rapidement cette permutation des traits du « cheikh » Ossama bin Laden à ceux du président Saddam Hussein ?

En fait, la question ici n'est pas seulement le « comment », mais aussi le « qui », le « quand », « où », et « pourquoi » ; ( autant de questions primaires — en particulier dans le journalisme d'investigation représenté par des journalistes étoiles comme Bob Woodward, Simon Herch et d'autres !).

A supposer — comme je l'ai déjà proposé dans d'autres occasions — que l'objectif essentiel de la politique américaine au Moyen-Orient dans le nouveau siècle était d'ordre impérial, à double face, visant à la fois la domination de ces terres et la mainmise sur les gisements de pétrole, il n'en reste pas moins que la rapidité du déplacement de New York à Kaboul, de Kaboul à Bagdad est remarquable ! Un transfert rapide et imprévu qui donne à réfléchir sur la logique propre à la superpuissance des temps présents, sur ses arrangements et ses concepts politiques, sa vision face aux événements, son évaluation des parties en présence et sur la tonalité du discours adressé à un monde tenu à prendre au sérieux la décision américaine impériale et décisive — est à suivre qu'on l'accepte ou non !

Ceci dit, j'ai choisi de m'en tenir dans ma présentation du livre de Woodward à une méthode proche d'une bande d'images entendu qu'elle se rapporte dans une grande mesure à l'esprit même du livre ainsi qu'à l'humeur américaine, qui a donné au monde l'art cinématographique. L'art qui présente sa vision du monde sous forme d'une bande d'images, de cadres qui se succèdent rapidement et se poursuivent. Les protagonistes paraissent dans toute leur personnalité, leurs positions, leurs réactions et leurs instincts ... cadre après cadre, histoire après histoire, idée après idée. Le livre de Bob Woodward est en fait une histoire au vrai sens du terme, une histoire qui reconnaît ouvertement qu'elle transcrit et rapporte de la vérité.

Dans l'introduction du livre, l'écrivain a pris soin d'enregistrer qu'il s'est entretenu avec le président Bush à deux reprises — une fois pour une heure et demie dans son bureau à la Maison Blanche au mois de décembre 2001 et une autre fois pour deux heures 25 minutes dans sa ferme (Crawford), au Texas au mois d'août 2002.

Il indique ensuite dans la même introduction qu'il a obtenu l'autorisation de voir les procès-verbaux de cinquante sessions relatives aux réunions du Conseil de sécurité nationale, à part la permission d'utiliser — pour la préparation de son livre — de certains articles originaux tels les notes et les rapports officiels des séances de prise de décision.

Bob Woodward a enfin déclaré qu'il s'est mis en contact avec environ cent hommes et femmes parmi ceux qui ont joué un rôle dans le cours des événements à Washington, sous l'Administration de Georges Bush fils, (au courant de 2001 et jusqu'à décembre 2002 lors de la remise du livre pour impression).

Il n'a pas omis non plus de lister les noms de tous ceux qui parmi ces hommes et ces femmes il s'est entretenu pendant qu'il préparait la matière de son livre. Il cite notamment :

— Le président des Etats-Unis Georges Bush.

— Le vice-président, Dick Cheney.

— Le secrétaire d'Etat, Colin Powell.

— Le ministre de la Défense, Donald Rumsfeld.

— La conseillère à la sécurité nationale, Condoleezza Rice.

— Le directeur de la CIA, George Tenet.

L'inventaire se poursuit devenant une référence globale aux 100 plus forts hommes et femmes de l'Administration américaine actuelle. Cela signifie en somme que les images présentées dans le livre de Woodward sont originales, les situations et les énoncés sûrs, les entretiens et les discussions fidèles. Telle qu'elle se présente, l'histoire de Woodward est donc indubitablement véridique, digne de confiance comme directive et base de recherche, sans toutefois interdire les divergences des points de vue à l'explication ou l'analyse.

En fait, la pluralité des opinions dans l'explication ou l'analyse n'a de valeur qu'en fonction d'une appréhension lucide des vérités et des faits, loin de toute référence à des concepts douteux ou des apparences. Quelles que soient ces dernières, elles ne peuvent dans le meilleur des cas présenter qu'une partie de la vérité, insuffisante bien entendu pour soutenir une opinion correcte. A l'exemple de tout expert compétent, Bob Woodward a consacré les deux premiers chapitres de son livre (jusqu'à la page 29), à des citations éclairs en prélude à l'atmosphère de son histoire : Une tentative de rappel visant la reprise et l'examen des scènes de cette heure terrifiante de l'histoire moderne (de huit heures et demie à neuf heures et demie de la matinée du 11 septembre ), l'heure — dit-on — qui a changé le visage du monde, tel que « l'après » et « l'avant » de cette heure semblent avoir perdu tout rapport entre eux (à noter qu'il s'agit là d'un slogan expressément amplifié en vue de justifier les jugements suspects et les crimes commis au nom de la justice et du droit, voire de la liberté et la démocratie, etc. Cela rappelle à distance de deux siècles le fameux cri de Mme de Staël s'exclamant à l'occasion des opérations terroristes commises pendant la Révolution française : « Liberté ! Combien de crimes sont commis sous votnom !).

Les armes de destruction massive que l'Iraq possède et qu'il s'agit d'éliminer n'étaient pas à cette heure dans les calculs de la Maison Blanche. Il n'y avait pas dans ses calculs de dictature oppressive en Iraq qu'il faut éliminer pour soulager le peuple iraqien. Il n'y avait pas de liberté ou de démocratie disparues des terres iraqiennes et qu'il faut raviver avec le nouveau printemps. Il n'existait pas enfin de rapport entre Bagdad et l'Organisation Al-Qaëda et ses cellules terroristes répandues à la surface du globe terrestre et qu'il faut liquider à travers la campagne mondiale contre le terrorisme.

Tout cela ne figurait dans les calculs — et ne pouvait d'ailleurs l'être — entendu qu'il s'oppose à la nature et la vérité des choses. La vérité est qu'il existait des positions personnelles et des conflits politiques, voire des revendications impériales, des ambitions pétrolières et des nécessités électorales, le tout enchevêtré et mélangé dans ce « Menu » américain. Chaque plat nécessite des améliorations de goût et des touches de beauté et d'ornement pour stimuler l'appétit. Vient ensuite le moment d'ajouter les facteurs les plus stimulants ... tels « éliminer » les armes de destruction, « repousser », la dictature ... « garantir » les droits de l'homme et « l'avenir » de la démocratie !

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