| Elle
nous accueille avec la distraction touchante de ceux qui
ont l'esprit occupé par bien plus important que le superflu
du quotidien. Ceux qui savent la valeur du temps qui passe,
ceux qui préfèrent se taper une causette avec les visiteurs
de l'improviste que de ranger de la paperasse.
Fatma Moussa
a passé sa vie plongée dans les bouquins de littérature
et de civilisation anglaises. Elle a traduit Shakespeare
– King Lear et Henri IV — Mahfouz
(Miramar), etc., a enseigné l'anglais à des générations
d'étudiants à l'Université du Caire sans jamais cesser de
mener des recherches dans son domaine. « Elle est
à la fois enseignante et chercheuse. Elle veut toujours
en savoir plus », raconte l'une de ses étudiantes,
Radwa Achour. Fatma Moussa a le sens de la mission académique,
l'obsession du savoir, toujours plus, toujours plus loin.
Elle a à sa matière le rapport d'une chimiste à ses molécules.
Née en 1927
au Caire d'un père saïdi commerçant de mobilier rue Mohamad
Ali, et d'une mère alexandrine, Fatma Moussa a eu la chance
d'avoir une mère pour qui l'éducation de ses enfants, filles
et garçons, était la mission prioritaire. Elle commence
à apprendre l'anglais dès l'école primaire. Son premier
prof dans cette matière s'appelle Gayd effendi. « C'était
un Saïdi et il avait une croix sur la main. Il était pauvre,
mais c'était un très bon prof. Quand je suis entrée en classe,
je n'ai rien compris. J'ai passé à peu près deux semaines
sans rien comprendre. Il n'y avait personne pour m'aider ».
Chez elle, à la maison, on ne parle pas l'anglais. « Après
j'ai réussi à lire. Je suis devenue la meilleure en anglais ».
« En quatrième année primaire, j'ai commencé à lire.
Des histoires, comme Gulliver. Je me souviens encore du
livre, avec l'image de Gulliver, énorme, qui tirait des
navires ».
Elle était déjà
une élève suffisamment douée pour que le prof d'anglais
l'emmène dans la salle des profs pour la faire lire devant
tout le monde. Elle passe son bac au lycée d'Al-Amira Fawziya.
« Une école luxueuse ». En classe, elles
sont 24, avec chacune son pupitre. Des amphis, un court
de tennis, de basket, un compartiment pour les cours d'entretien
ménager. Et surtout, la bibliothèque. 6 000 titres,
en arabe et an anglais. C'est là qu'elle rencontre Miss
Sage, l'enseignante détachée à la bibliothèque. « J'allais
la voir tous les jours. Je me suis mise à l'aider, à aider
les élèves à faire leur choix, aider à ranger les livres.
Je passais ma récré à la bibliothèque ». C'est
une période heureuse de sa vie. « I was Very Happy ».
Mais déjà, à l'époque, il y avait une discrimination entre
filles et garçons. Les garçons passaient le bac en 4 ans,
mais les filles en cinq. Elle rit : « Ils nous
apprenaient des choses dérisoires : home making,
santé des enfants, enfin des choses que nous savions déjà
en général ». Prélude à une autre discrimination,
lorsque après l'obtention de sa licence à l'université,
ils refusent de la nommer assistante. Parce que les Anglais
ne veulent pas d'Egyptiens à ce poste — on est en 1948 —
mais aussi parce qu'elle est une femme. Alors qu'elle avait
obtenu à la fin de ses études secondaires le premier prix
en anglais — d'une valeur de 50 L.E., une somme importante
pour l'époque —, qu'elle avait choisi l'anglais tandis
que toutes ses collègues aussi brillantes qu'elles avaient
opté pour la médecine, qu'elle avait été diplômée avec la
mention excellent, qu'elle était première sur toute la faculté
de lettres. Elle ne veut pas entrer à l'Institut de l'éducation,
Maahad Al-Tarbiya, « ça ressemblait au Collège
militaire ». On lui propose un poste aux archives.
« Pour un salaire plus important, mais ça aurait
été une expérience horrible ». Elle veut enseigner
à l'université. « On
m'a dit que l'université égyptienne ne nommait pas de femmes.
Il n'y avait qu'une seule femme chez nous, le Dr Soheir
Al-Kalamawi. J'ai protesté. C'est l'élève de Taha Hussein,
m'a-t-on répondu. Il y avait une autre enseignante, en latin,
qui avait également été nommée par Taha Hussein ».
Elle finit alors par enseigner
dans un lycée, à Chobra, tout en s'inscrivant en magistère
et en suivant les cours de fait particuliers avec
Louis Awad auxquels elle a droit grâce à la mention excellent.
A l'époque, elle est déjà mariée avec Moustapha Soueif,
maintenant psychologue renommé, et a une petite fille, Ahdaf.
Il faut qu'elle assure ses heures de cours, qu'elle s'occupe
de sa fille, et puis après tout ça trouver du temps pour
ses recherches. C'est possible. « Quand on s'organise,
quand on est prêt à se passer de sorties, de visites, ce
genre de choses, avec l'aide, dans certaines limites, de
l'époux ». C'était un couple austère. « Je
n'avais aucune activité sociale ni politique tant que les
enfants étaient petits ».
Fatma Moussa
ne s'était jamais réellement laissée entraîner à la fac
par le tourbillon de la contestation anti-coloniale étudiante.
Elle regardait partir les manifs de loin. En 1946, le jour
où le pont Abbass s'est ouvert sous les cortèges d'étudiants,
elle était là. « Mais je ne suis pas sortie de la
fac. Je les ai vus casser l'image du roi. Je n'avais pas
le courage de participer à une manif et de dire des slogans ».
Difficile pour une femme ? « Non, à l'époque,
Latifa Al-Zayat était l'une des dirigeantes du mouvement ».
C'est autre chose qui l'empêche de s'engager. Elle est sceptique
face à des discours qui la laissent sur sa faim, entre autres
parce qu'ils sont trop prompts à s'aligner sur la politique
soviétique. A chaque fois qu'elle approche des militants
de gauche, elle trouve leurs arguments un peu courts. « Je
participais aux rencontres culturelles. Je me souviens très
bien d'un écrit à l'époque où la Russie avait tenté d'entrer
dans un endroit, je ne sais plus exactement, l'Azerbaïdjan
peut-être. Quand on leur demandait si ça, ce n'était pas
de l'occupation, ils répondaient qu'il y a une différence.
Les arguments n'étaient pas convaincants pour quelqu'un
qui lit beaucoup. Le bon élève, qui lit beaucoup, ne se
laisse pas facilement convaincre par ces arguments banals ».
Elle file quand même des coups de main. « Parfois,
ils nous demandaient de diffuser des journaux. Bien sûr,
pour moi c'était impensable de me mettre au coin d'une rue
et vendre un journal ». Elle rit. « Du
coup, je les prenais tous, les payais, et les distribuais
aux voisins ».
La première
fois qu'elle participe à une manif, c'est à Londres, contre
la guerre, en septembre dernier. A 86 ans, c'était la première
fois qu'elle battait le pavé : « C'est Ahdaf,
ma fille, qui m'a emmenée ». Et puis, Londres,
ce n'est pas Le Caire. Les manifs là-bas sont plus festives,
moins dangereuses. Elle connaît bien la capitale anglaise,
elle y a passé presque trois années pour sa thèse de doctorat.
Elle vit 1956 là-bas. Elle y passe une année sabbatique
en 63, fait de constants va-et-vient en Angleterre. Elle
a également fait un long séjour en Arabie saoudite, où elle
a vécu douze ans, enseignante à l'université Womens'
College of King Saud à Riyad.
Ahdaf Soueif,
sa fille, romancière égyptienne qui écrit en anglais, vit
à Londres. Elle est l'auteur de The Map of Love (La
Carte de l'amour), Aïcha, et aussi de In The Eye
of the Sun, espèce de saga autobiographique dans laquelle
Fatma est Latifa, Latifa Fatma. « Elle nous a demandé
si elle pouvait écrire. Son père et moi nous lui avons dit
qu'elle avait toute liberté d'écrire ». Fatma Moussa
est aussi la traductrice de sa fille ; elle a traduit
The Map of Love, et travaille actuellement à des
corrections pour la nouvelle édition, l'ancienne étant épuisée.
Elle, la mère, lit le travail de la fille avant la publication,
« pendant qu'elle écrit ».
Sans jamais trop
s'immiscer dans le travail d'Ahdaf. Elle fait partie de
ces intellectuels qui ont su comprendre que leurs enfants
avaient droit à une certaine liberté. Qu'elle donne aussi
à ses élèves. « Elle me faisait sentir que cette
thèse était la mienne et que du coup c'est moi qui en était
responsable. Elle ne scomportait pas comme si je devais
mettre en pratique l'une de ses théories », raconte
Radwa Achour, qui a passé son mémoire de Magistère sous
sa direction. Aujourd'hui encore, Fatma Moussa donne quelques
cours à la fac, mais exclusivement dans l'enseignement supérieur,
ou elle dirige encore quelques thèses de doctorat. « J'aime
l'enseignement, mais aujourd'hui les conditions sont très
difficiles, quand on a des classes à 180 dans les études
supérieures, ce n'est pas possible. Depuis les années soixante,
on résiste à l'augmentation du nombre d'étudiants. Oui,
l'enseignement doit être gratuit, mais il faut garder le
niveau ». Nostalgie
de ses premières années de cours ? Peut-être. Elle
avait finalement été nommée assistante en 1952, le premier
janvier. « Je dis toujours que j'ai été nommée assistante
lors d'une vague révolutionnaire. Pas après la Révolution,
avant. Ils ont demandé aux Anglais de rester à la maison.
Ils ont eu peur que les étudiants ne s'en prennent à eux ».
Maintenant, les Anglais ne sont plus là, mais c'est un peu
la répétition du même : « Ce qui se passe aujourd'hui,
avec les Américains et les Israéliens, on l'a vu nous avec
les Anglais et les Français ».
Elle, elle
continue son petit bonhomme de chemin. L'adolescente connue
pour ses rhumatismes, la jeune fille timide qui portait
manches longues et chaussettes en première année de fac
est devenue une grand-mère au rire fréquent, qui aime se
laisser aller à ses souvenirs, se confier. Parler de ce
prof irascible qui ne la laissait pas écrire plus de cinq
pages en rédaction ; raconter comment elle a réussi
à maîtriser la lecture en français et surtout, parler de
ses enfants, Ahdaf, Leïla et Alaa. « Leïla enseigne
les maths, la matière que je préférais avec l'anglais, et
Ahdaf la littérature. Quelque part, elles sont mon prolongement.
Et puis, il y a Alaa, le plus brillant. Il n'a pas voulu
prendre la voie académique. Il est ingénieur électronique,
mais très cultivé ». Avant de conclure : « L'anglais
pour moi était enjoyment ».
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