Tendance . Abdou Al-Iskandarani, Achraf Al-Masri, Magdi Talaat, telles sont les idoles des couches populaires. Un réseau de vendeurs de cassettes ambulants se charge de faire connaître ces stars. Suivi d’un périple quotidien risqué et plein d’humour.
Tricycle, cassettes et jugeote

Avec sa radiocassette, son tricycle et son immense vitrine qui exhibe plus de 300 albums, Malak Rizq, 18 ans, vendeur de cassettes ambulant, est un drôle de personnage. Ce type de commerce d'un genre tout à fait étrange a fait son apparition dans la rue égyptienne depuis peu de temps, rendant ainsi un grand service à une large tranche de la population qui s'intéresse aux chansons populaires. Un pantalon moulant à la mode d'Amr Diab, une chemise fleurie semblable à celle que portait le chanteur Mohamad Fouad dans son dernier film et une coupe de cheveux à la Moustapha Qamar. « Je veux tout simplement attirer l’attention des gens pour mieux vendre. Imposer un genre, c’est l'une des règles essentielles de ce commerce », explique-t-il avec un brin d'humour.

Depuis 4 ans, il passe d’une rue à une autre, parcourt les moindres recoins de la ville avec ses cassettes. « J’aime être libre comme un oiseau. Je déteste les ordres et les métiers bureaucratiques. Ce boulot convient parfaitement à ma nature. Grâce à mon tricycle, je peux me déplacer là où je veux, changer d’endroit, de visage en même temps de mélodies », résume-t-il avec philosophie.

Il vend les cassettes de chanteurs inconnus du show-business et qui pourtant ont du succès auprès des couches populaires : Abdou Al-Iskandarani, Chafiqa, Achraf Al-Masri, Magdi Al-Cherbini, Magdi Talaat, etc. « Les clips diffusés par les chaînes satellites ne montrent que les stars connues. Moi, je me charge des stars populaires pour les faire connaître. A chacun son réseau », dit-il d'un air sérieux.


Un réseau de commercialisation

Ses quatre frères l'aident dans son travail. « Nous possédons 6 camions et 7 tricycles qui circulent dans toute la ville et parcourent les ruelles les plus étroites et même les quartiers les plus lointains comme Dar Al-Salam », assure-t-il.

Malak traverse la rue principale de Moustapha Al-Nahhas pour se diriger vers le bidonville situé à proximité. Là, il change de cassettes, retire celle d'Amr Diab pour mettre celle de la star des quartiers populaires, Chafiqa, puis augmente le son de sa radiocassette. C'est ainsi qu'il annonce son arrivée à sa clientèle. Femmes et jeunes filles l'interpellent de leurs fenêtres pour s'enquérir des nouveautés dans le domaine de la chanson populaire. Malak fait tourner le dernier album de Magdi Talaat, les souvenirs. Le dernier album en vogue connaît un grand succès et un record de ventes. Une foule de jeunes gens se précipitent autour de lui pour admirer sa vitrine et écouter certaines chansons. Les cassettes de grandes stars figurent sur l'étalage ainsi que des cocktails de chansons. Le prix est fixe : « 2 livres et demie », lance Malak. Deux femmes essaient de marchander avec lui : « 2 L.E. seulement », lance l'une d'elles. Il maintient son prix en se justifiant : « J'achète la douzaine à une livre et demie dans le quartier d'Ataba. Il faut tenir compte des frais de transport. Je ne gagne que 50 pts à la pièce », explique-t-il. La femme semble être convaincue par ces arguments et finit par lui verser l'argent en lui demandant de lui ramener le dernier album d'Achraf Al-Masri, l'idole des noces populaires.

Avec sa vitrine ambulante, Malak se dirige vers la rue Makram Ebeid, dans le quartier de Madinet Nasr. Il a changé de cassette et l'on peut reconnaître la voix d'Amr Diab. Ici, il parcourt le quartier en quête de jeunes gens issus de la classe moyenne, désireux d'écouter du Amr Diab bon marché. « Je mets à leur disposition une multitude de cassettes repiquées. Le son est correct et le prix abordable. Des spécimens de bonne qualité », confie-t-il avec assurance. Avant de se garer en face du Jardin public de l’enfant, il jette un regard furtif autour de lui pour s'assurer qu'il n'y a pas d'agent ou une voiture de police qui viendrait lui confisquer sa fortune. Dès qu'il se sent rassuré, il actionne à fond sa radiocassette pour attirer sa clientèle.


Les ruses de Malak

« Ma présence dans des quartiers plus huppés n'est pas sans danger. Mais je dois prendre ce risque pour mes fidèles clients. La police ne cesse de nous traquer suite aux plaintes des grands producteurs de cassettes qui veulent s'accaparer tout le marché », avoue Malak, en poursuivant qu'il a été arrêté 7 fois pour vente de cassettes repiquées. « En prison, j’ai beaucoup écouté la chanson d'Abdou Al-Iskandarani qui raconte son expérience en tant que détenu. Et j'ai compris pourquoi cet album avait du succès auprès des chauffeurs de microbus dont la grande majorité ont passé un séjour en taule », ironise-t-il. Et dans ce quotidien qui présente des risques, Malak a dû inventer ses propres itinéraires, utiliser ses propres ruses pour échapper aux prises de la police. « Je flaire leur arrivée. Lorsqu’un client m’interpelle, il me lance ya captain, mais quand c’est un officier, j’entends enta yala (toi gamin). En fait, le grand problème c'est quand ils sont habillés en civil, il faut avoir de l'intuition pour les reconnaître », explique-t-il en riant. Malak évite de passer par les grandes artères comme Abbass Al-Aqqad et Makram Ebeid, aux heures de pointe, dans les moments de grande cohue les agents de la sécurité sont omniprésents. Il se contente de circuler dans les petites ruelles et les alentours.

Avec le temps, il a appris à prendre des raccourcis pour s'enfuir plus vite avec son lourd fardeau. Il se souvient d'une fois où un officier a couru derrière lui tout le long d'une rue principale. « J’ai réussi à me dérober en empruntant de petites ruelles, il a fini par perdre ma trace et j'ai réussi à sauver mon gagne-pain ». Parfois même, poursuit Malak : « On doit se faire oublier pendant un certain temps lorsqu'on nous prévient qu'il va y avoir des rafles suite aux plaintes incessantes des sociétés de production de cassettes », explique Malak. Il raconte qu'une fois, il n'est pas sorti de chez lui durant toute une semaine afin d’éviter d'être malmené.

« J'ai toujours été fasciné par le risque. Partir chaque jour pour une nouvelle aventure casse la routine du quotidien. Lorsque je sors le matin de chez moi, je ne sais pas si je vais y retourner le soir. Notre métier a donc besoin d’un cœur mort », ajoute-t-il.

Tel un expert, il connaît bien son client et les rouages du marché.

Devant une grande mosquée située aux alentours de la rue Makram Ebeid, Malak met une cassette d'un cheikh sur les frissons de la mort. Puis il commence à montrer sa collection dans ce domaine. « J’ai une variété incomparable. Des éloges du prophète, la torture de la tombe et des versets du Coran récités par des grands cheikhs. Allez, ne ratez pas l’occasion », lance Malak. Un groupe d’hommes et de femmes tous âges confondus forment un cercle autour de sa vitrine ambulante. Un des passants lui commande toute la collection religieuse pour une vingtaine de livres. « Bien que je sois copte, je tiens à conquérir cette large clientèle musulmane dont je connais si bien les besoins. Les convictions religieuses, c'est à part, et le business, c'est du business », dit-il sur un ton sûr.

Il est 15h. Malak doit rentrer pour déjeuner et faire une petite sieste, le temps que les officiers disparaissent des grandes artères de la ville. Le soir, il reprendra sa course, mais réduira le son de sa radiocassette. Pour le moment, il a arrêté sa musique pour ne plus attirer l’attention, car il est en train de traverser le quartier numéro 10 de Madinet Nasr où habitent beaucoup d'officiers !

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