Bateliers . Malgré leurs outils modestes et leurs corps chétifs, ils sillonnent le Nil sur leurs felouques en montrant leurs talents. Communiquer avec le vent et manœuvrer leurs navires avec subtilité font d’eux les maîtres du fleuve. Découverte d’un monde qui a son propre code.
L'art de dompter le fleuve

Il ne s’est jamais posé de questions sur son avenir ni sur celui de ses enfants. Pour Nouri comme pour les 3 000 autres bateliers conducteurs de felouques à Assouan, exercer ce métier n’est pas un choix, mais une tradition et surtout un héritage à préserver d'une génération à l'autre. Quand il avait à peine 13 ans, Nouri accompagnait son père, le rayès (chef) sur sa petite embarcation. A l’époque, sa mission était tout simplement d'observer. « Je suivais les gestes des mains et des pieds. Tout dans notre métier nécessite des mouvements harmonieux et à la fois précis. Ce n'est qu'après avoir acquis les principes de base que j’ai été autorisé à me lancer dans l’aventure », dit-il avec une grande fierté.

Trente ans après sa première expérience, il faut voir cet homme sauter d'une barque à une autre au milieu du fleuve ou grimper sur le mât pour admirer cette vue panoramique de son bien-aimé, le Nil. Il sait exactement où poser le pied et malgré son corps frêle, il arrive à dresser ou rabattre la voile de son embarcation en un temps record.

Ils sont tous nubiens, parlent le même langage, habitent la rive ouest et passent leur vie à sillonner le fleuve. « Depuis la nuit des temps, nos ancêtres ont choisi cette profession », dit Nouri. La raison : avant la construction du Haut-Barrage, les familles nubiennes, nombreuses dans la région, étaient les seules à posséder des barques. C’était le moyen de transport principal pour les habitants de la ville. Et ces embarcations servaient pour le transport de marchandises, ainsi que pour la pêche. Les femmes, elles aussi, utilisaient ces felouques pour vendre leurs légumes et fruits en naviguant d’un village à l’autre.

Sur la corniche d’Assouan et précisément sur l'embarcadère situé à côté du jardin Férial, ils se rassemblent tous dès l’aube. Vêtus de djellabas d'un blanc immaculé, les visages d'un teint cuivré, ils sont là, en quête d’un touriste. « Les plus belles promenades en felouque sont celles qui se font tôt le matin, avant que le soleil ne devienne ardent », explique Zizo, un batelier, la vingtaine, un sacré bonhomme réputé pour sa grande connaissance du fleuve et surtout son sens de l'humour. Avec un sourire charmant et un anglais à l’accent saïdi, il propose à un groupe de touristes allemands une balade d’une heure à 30 L.E. « Nous ferons l’Ile des plantes, le village nubien et les tombes des nobles, une excursion à ne pas rater », précise-t-il.

En effet, le prix d'achat relativement élevé d’une felouque est estimé à 10 000 L.E. Ce qui n'est pas dans les moyens de beaucoup de bateliers. Et ce qui explique que les propriétaires des felouques sont souvent des Assouanais. Considérant ce métier comme un business fructueux, ils ont investi dans ce domaine. Aujourd’hui, de nombreuses agences touristiques et même de simples gens possèdent des petites embarcations. Et comme ils ne maîtrisent pas l'art de naviguer, ils ont cédé la gestion de leurs felouques aux Nubiens, plus expérimentés. Et aucun étranger ne peut prétendre les concurrencer ni rentrer dans le rouage du métier. « A la fin du mois, nous réglons nos comptes avec les propriétaires. Et la règle dans la profession nous donne droit à la moitié du revenu », explique Rahmi, un batelier, la quarantaine. Et plus le batelier excelle dans sa profession et plus il peut s’attendre à un bon pourboire à la fin de la balade. Un revenu supplémentaire qui rentre directement dans sa poche.


Parler le langage du fleuve

Le fleuve est en fait cette école où ils apprendront tout. Un monde qui paraît mystérieux au départ, mais qui peu à peu leur révèle tous ses secrets. L'apprentissage se fait au fur et à mesure que l'on exerce le métier. Et ils ne sont pas prêts d'en oublier les leçons amères. « Nous avons perdu un ami, il y a deux ans. Il faisait sa balade habituelle sur le fleuve. Il était très qualifié, peut-être plus qu'il n'en faut. Il avait décidé de naviguer seul, sans son assistant, dans une eau où les tourbillons sont dangereux. Et il ne s’en est pas sorti », se rappelle Rammah. Une leçon qui a rappelé à ces bateliers que le fleuve n’a pas de pitié pour celui qui, poussé par son orgueil, veut montrer la force de ses bras. « Il faut toujours être sur ses gardes car on ne peut prédire ce que nous cache le fleuve », dit Rammah. Il existe en fait des régions où les bateliers ne doivent pas s'aventurer. Par exemple, au large de l’île de Philae, proche du Haut-Barrage où les tourbillons sont extrêmement mortels. Dans ces zones, seules les felouques à moteur sont autorisées à naviguer.

Au cours des années, ils ont appris à la lettre les moindres détails de leur fleuve et connu tous ses labyrinthes. « Je connais toutes ses inclinaisons, ses îles, les lieux où se trouvent les plus grandes masses de pierres ou de plantes pour pouvoir les éviter. Si je heurte un obstacle, je risque de tomber à l'eau et ma barque subira de gros dégâts », explique Rammah. Il confie avoir fait tout seul des dizaines d'aller et retour vers la ville d'Edfou avec sa felouque pour améliorer sa performance. Ce trajet de 30 kilomètres qui dure souvent plus de quatre nuits ne peut que développer en lui le sens de l’aventure et la parfaite connaissance du fleuve.

En tant que batelier bien rôdé, il avoue que naviguer sur le Nil et surtout à Assouan est une mission difficile et pleine de défis. Il faut connaître les saisons de hausse et de baisse des eaux et évidemment la période des crues. Ici, le fleuve est très profond et le climat peut changer plusieurs fois au cours d’une même journée. Les excursions les plus dures sont celles qui ont lieu lorsqu'il n'y a pas de vent et quand la barque est pleine de passagers. « C’est le vent qui m’aide à avancer. Avec cette chaleur sans vent, je dois avoir recours à mes deux daffas (gouvernails). Ce qui est un fardeau pour les bras et les épaules surtout si la barque est pleine », dit Siam, prêt à tout pour éviter une telle situation embarrassante devant ses passagers.

Comprendre le langage du fleuve et pouvoir communiquer avec lui sont leur premier secret. « Pour changer l’orientation de ma barque, je dois dresser ma voile en fonction du vent », explique Nouri. En zigzaguant, il sillonne le fleuve d’une rive à l’autre tout en s’inclinant avec souplesse, évitant ainsi d’affronter un vent trop fort et pour le contrecarrer il dresse sa voile. A l’aide d'une corde (Al-Chaghoul), comme la nomme le chef, il change de cap en manipulant son gouvernail ; il dirige sa barque vers la destination qu'il a tracée. Son assistant, al-bahari (le marin), commence à ralentir la vitesse de la felouque en tirant sur la soqqata (une sorte de manivelle servant à ce but). Puis, tire sur la qantariza (une corde marginale qui sert à rabattre la voile de moitié) avant d'accoster.

Une parfaite coordination entre les gestes et les rôles, et un usage formidable des instruments à manœuvrer, comme un orchestre où chaque musicien joue son rôle à la perfection. « Avec le temps, nous arrivons à nous comprendre sans avoir à dire un mot. Un simple regard de mon chef me suffit pour savoir ce que je dois faire », dit Obbos, un nouveau apprenti.


La saison des vaches maigres

Aujourd’hui, Obbos n’est pas le seul à vivre dans l’attente. Depuis le début de l’été et sous cette chaleur qui atteint souvent les 50°, peu de touristes fréquentent la belle ville. Il est vrai qu'une brise légère souffle sur le fleuve, ce qui n'est pas le cas en ville, mais cela ne semble pas trop séduire les étrangers. Entre-temps, les bateliers préfèrent profiter de cette saison de stagnation pour faire les travaux de maintenance et d'entretiens de leurs embarcations. Un moyen pour se préparer à la prochaine saison. Pour cela, un arsenal situé près du village nubien reçoit ces barques et leur offre tout le nécessaire. Des touches de peinture, le rapiéçage des voiles, jusqu’à l’installation de piècesde rechange, un travail qui permettra à ces barques de reprendre leurs randonnées sur le fleuve, reluisantes avec leurs belles couleurs sous le soleil.

D’autres bateliers préfèrent passer la saison à améliorer leur performance et passer leur permis de navigation. Une condition introduite récemment par le Syndicat des bateliers qui regroupe plus de 3 000 personnes et qui vise à garantir un haut niveau chez ces bateliers, et surtout empêcher que des personnes peu qualifiées exercent ce métier délicat. « Ce test ne peut rien apporter si le batelier n’a pas lui-même testé ses propres talents. Seul le fleuve et l'expérience le mettront à l’épreuve », dit Nouri.

Si pour beaucoup, le Nil reste encore redoutable, aux yeux de Nouri, le fleuve est devenu un ami, un fleuve dompté. Son fils de sept ans le rejoint dans une toute petite embarcation ressemblant à un jouet pour enfant. Sans hésitation, il se lance dans l'eau, rame avec deux branches en bois et parfois même avec ses mains. Entouré de bateaux de croisière, de barques à moteurs ou à voiles, il fait sa première découverte du Nil en felouque et son premier pas dans le métier.

Amira Doss
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