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Quand la
dame assise à côté de moi m'avait demandé en me chuchotant
à l'oreille : « On se connaît ? »,
ça m'avait embarrassé. En contemplant son menu visage, mon
étonnement n'avait fait qu'augmenter et la situation était
réellement embarrassante. Mais elle me réaffirma :
« On s'est déjà rencontré, c'est sûr ».
Puis elle secoua la tête et continua : « Mais
où ? ». Elle ne le savait pas. La situation
m'eût l'air inquiétante. Je me mis à me remémorer les lieux,
les visages, son ton de voix qui ressemblait aux battements
d'aile d'un oiseau, son accent un peu bizarre. J'essayai
de toutes les façons possibles d'arriver à une lumière qui
m'éclaire pour aller vers elle, en vain.
Al-Machrabiya
et ses salles étroites, ses tas de tableaux rangés au bas
des murs, le charivari des intellos qui discutent l'ouvrage
d'un grand romancier qui avait brillamment terminé son témoignage
sur son dernier roman. Je restais assis, regardant calmement
les images suspendues. Je fus saisi par un tableau où dominaient
les tons pourpres et leurs tonalités musicales sous la lumière
du spot descendant du plafond. C'était un portrait d'une
jeune fille assise sur une chaise. Elle s'était serrée la
taille avec une ceinture en cuir ornée d'un talisman en
agate rouge. Elle portait à la main un vase en verre bleu
dans lequel il y avait une fleur couleur pourpre, tandis
que des yeux sombres nous regardaient de la face du tableau.
La dame étrange
me rechuchota à l'oreille : « Tu ne t'es pas
encore souvenu ? ». Je lui souris, tentant
de me remémorer ses traits, peut-être que ... Je
n'y arrivai pas, et lui dis alors : « Peut-être
que c'était il y a longtemps ». Je cachai mon embarras
en lui demandant de me dire si elle s'en souvenait. Elle
ne se souvenait de rien, me dit-elle, mais elle était sûre
et certaine qu'on s'était déjà rencontrés quelque part.
Elle ajouta qu'elle était iraqienne, et me demanda :
« ça ne vous rappelle rien ? ». Puis
elle se tut à nouveau, les mains croisées, et se mit à écouter
ce qui se disait dans le colloque.
Je glissai
un regard vers elle, et me mis à contempler profondément
son menu visage, ses lèvres serrées ; ses traits tout
entiers donnaient l'impression que cela faisait longtemps
qu'elle n'était plus toute jeune et elle était tellement
maigre qu'elle semblait être une brave toute jeune fille.
Ses traits me harcelaient, s'approchaient et s'éloignaient
comme s'ils venaient d'une mémoire embrouillée. Je me rappelais
de mes visites à Bagdad, cette ville glorifiée ; les
rues, la stèle, le quartier populaire familier, ces visages
avec leur tristesse bien établie qui fendaient les rues,
brisés, fuyant dans l'ombre des bâtiments la chaleur et
la sensation d'étouffement. Je me demandais : « Où ? ».
Les souvenirs des compagnons de ces journées affluaient,
tandis que nous nous baladions la nuit au bord du Tigre,
là où la lune est suspendue au-dessus de l'eau, ce poète
dont le silence m'avait embarrassé lorsqu'il avait enfin
dit ses poèmes de cette manière si profonde dans la nuit.
Tout près de nous, une barque dont s'élevaient des rires
de femme comme des bouffées de brise. « Où ? ».
Je tentai de me rappeler les lieux, les librairies, les
expositions d'art, les salles de colloque, le Musée national,
la salle de théâtre, nos ballades lorsque nous étions montés
sur une colline pour regarder les jardins et les palmiers.
« Elle n'était pas là-bas, c'est sûr ».
Et soudain, je criai d'une voix qui attira l'attention de
la salle : « Nermine, vous êtes madame Nermine ».
Je m'étais levé sans le vouloir. A ce moment-là Ibrahim
me calma : « Qu'est-ce qui t'arrive mon gars … calme-toi ».
Je m'assis en lui attrapant la main, je lui rappelai qu'elle
m'avait invité avec des amis dans sa villa en lointaine
banlieue de Bagdad. Elle sourit, son visage s'illumina et
la joie marqua ses traits : « C'est vrai ».
Elle se souvenait maintenant de tout. Je la saluai à nouveau :
« Bonjour à vous madame Nermine ». Je lui
dis que j'étais très heureux de sa présence au Caire, elle
sourit et me tapota la main.
Quand on sortit
du colloque, il était presque 10h. On traversa la rue Qasr
Al-Nil. L'air était moins dense que dans la journée, et
le ciel, au loin, semblait vide d'étoiles, éveillé. Une
brise très douce nous parvenait de temps en temps du fleuve
tout proche, adoucissant l'air de la nuit, tandis que les
embouteillages et l'hystérie de la journée commençaient
à diminuer. Des lampes oranges recouvraient la place spacieuse,
illuminaient la grande façade du musée avec dans son jardin
extérieur des blocs de granit gravés de dessins de dieux
et de leurs semblables.
Elle cheminait
à côté de moi, de taille moyenne et toute maigre, ses cheveux
courts, elle me regardait avec ses yeux verts. Je pensais
à notre première rencontre, quand elle nous avait invités
chez elle, dans sa maison en lointaine banlieue de Bagdad.
On était entré dans le jardin, en passant par une portière
de style romain. La bâtisse était grande, avec deux ailes
à l'aspect particulier. Chaque aile avait une terrasse qui
donnait sur le jardin, éclairée par une lumière qui découvrait
des poupées toutes nues, décorées de plantes. En entrant
dans la grande salle, on voyait des rideaux en velours bleu
recouvrir les fenêtres hautes ; il y avait sur les
murs des portraits de pachas, dans des cadres en bois. Quand
elle s'était approchée de nous, elle nous avait montré les
photos de ses ancêtres et je m'étais rendu compte qu'elle
appartenait à l'une des vieilles familles de Bagdad, et
que les signes aristocratiques que l'on voyait maintenant
devant nous étaient ceux d'une ancienne richesse et d'une
aisance dont les traces étaient encore là.
Elle arrêta
de marcher, le temps de me raconter qu'elle habitait maintenant
depuis dix ans avec sa sœur médecin à New York, et qu'elle
avait quitté Bagdad pour s'installer là-bas. Elle se tut
un instant puis elle continua : elle n'avait quitté
qu'après que sa situation se soit compliquée, et parce que
les années qui avaient suivi la guerre du Golfe avaient
été les plus dures pour elle. Elle me confia aussi qu'elle
n'avait jamais autant souffert de la solitude que pendant
ces années là. Lorsqu'elle partait à la recherche d'elle-même,
elle ne trouvait rien, et la situation allait de mal en
pis, surtout après qu'ils l'aient obligée à quitter la maison
et à s'installer dans un petit deux pièces en ville. Elle
me raconta qu'elle venait, la nuit, toute seule, voir la
maison de ses ancêtres, et qu'elle se tenait debout, contemplait
le jardin et les fenêtres en écoutant les voix des étrangers
qui s'étaient emparés du jardin alors qu'ils badinaient,
plaisantaient, riaient. Soudainement, elle pressa le pas,
et je la vis passer la main devant son visage comme si elle
chassait des images effrayantes, et je l'entendis se chuchoter
que c'était terrible d'être obligé de quitter le lieu où
l'on est né.
On traversa
la place jusqu'à la grande mosquée, on dépassa la statue
latine accrochée à son épée ; l'hôtel du golfe à plusieurs
étages nous sembla prostré au bord du Nil comme une colline
de sable.
Elle montra
l'hôtel où elle habitait. C'était un petit hôtel, dans un
coin, près de là où la rue descendait vers le tunnel, face
à l'ancien Ministère des Affaires étrangères. Elle me dit
que c'était là qu'elle habitait, que c'était un hôtel à
petit prix, dont les propriétaires étaient de braves gens,
et que les clients étaient presque tous des Européens.
J'étais silencieux,
à l'écoute de ces sons de la nuit, à contempler les lumières
oranges toutes proches sur le pont, à écouter cette vieille
mélodie orientale venant du premier étage d'une maison toute
proche. C'était une mélodie très douce, aux paroles familières
et chaleureuses. Ses sentiments semblaient impétueux, marqués
par une secrète tristesse, dont j'avais du mal à comprendre
les raisons.
Je lui dis
au revoir devant la porte, pris sa main entre les miennes
et lui souhaitai un bon séjour. Je lui dis son séjour en
Egypte lui apporterait beaucoup de bonheur; elle était parmi
sa famille, je lui promis que j'attendrais son coup de fil
et que je dirais aux amis qu'elle était là.
Elle approcha
de moi son visage, me regarda dans les yeux en clignant
les siens et me dit qu'elle m'attendrait le lendemain dans
la matinée. Je lui promis que je passerais et la priai de
ne pas s'inquiéter. Elle sourit, satisfaite, je lui dis
adieu et partis.
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