Ahmad Abdel-Moeti Hégazi

Poète rebelle, classé parmi les intellectuels opposants qui n'ont pas pu affronter la défaite de 1967, ni le régime de Sadate d'avant la guerre de 1973. Son exil à Paris s'est prolongé depuis les débuts des années 1970 jusqu'à 1985. Pendant plus de dix ans, il a occupé le poste de professeur de littérature arabe à Paris III. Sa poésie des années 1950 et 60 s'est caractérisée à la fois par l'éloquence et la révolte propres à la poésie arabe de l'enthousiasme. Puis, sa période de Paris a viré vers la concision et l'allégorie.

Parmi ses nombreux recueils de poèmes : Madina bila qalb (Une ville sans cœur), publié en 1954, Kaénat mamlakat al-leil (Les Créatures du royaume des ténèbres) en 1978, Achgar al-asmant (Les Arbres de ciment) en 1989, etc.

Parmi les nombreuses traductions, l'ontologie regroupée et traduite par Jamal Eddine Bencheikh intitulée Terre émeraude, édition du Sycomore, 1980.

Dans cet extrait de sa nouvelle Al-Baghdadiya, Saïd Al-Kafrawi raconte sa rencontre, au Caire, avec une dame jadis croisée à Bagdad. A travers ces deux destins qui se croisent, il rappelle la parenté entre les deux peuples, égyptien et iraqien.
Al-Baghdadiya

Quand la dame assise à côté de moi m'avait demandé en me chuchotant à l'oreille : « On se connaît ? », ça m'avait embarrassé. En contemplant son menu visage, mon étonnement n'avait fait qu'augmenter et la situation était réellement embarrassante. Mais elle me réaffirma : « On s'est déjà rencontré, c'est sûr ». Puis elle secoua la tête et continua : « Mais où ? ». Elle ne le savait pas. La situation m'eût l'air inquiétante. Je me mis à me remémorer les lieux, les visages, son ton de voix qui ressemblait aux battements d'aile d'un oiseau, son accent un peu bizarre. J'essayai de toutes les façons possibles d'arriver à une lumière qui m'éclaire pour aller vers elle, en vain.

Al-Machrabiya et ses salles étroites, ses tas de tableaux rangés au bas des murs, le charivari des intellos qui discutent l'ouvrage d'un grand romancier qui avait brillamment terminé son témoignage sur son dernier roman. Je restais assis, regardant calmement les images suspendues. Je fus saisi par un tableau où dominaient les tons pourpres et leurs tonalités musicales sous la lumière du spot descendant du plafond. C'était un portrait d'une jeune fille assise sur une chaise. Elle s'était serrée la taille avec une ceinture en cuir ornée d'un talisman en agate rouge. Elle portait à la main un vase en verre bleu dans lequel il y avait une fleur couleur pourpre, tandis que des yeux sombres nous regardaient de la face du tableau.

La dame étrange me rechuchota à l'oreille : « Tu ne t'es pas encore souvenu ? ». Je lui souris, tentant de me remémorer ses traits, peut-être que ... Je n'y arrivai pas, et lui dis alors : « Peut-être que c'était il y a longtemps ». Je cachai mon embarras en lui demandant de me dire si elle s'en souvenait. Elle ne se souvenait de rien, me dit-elle, mais elle était sûre et certaine qu'on s'était déjà rencontrés quelque part. Elle ajouta qu'elle était iraqienne, et me demanda : « ça ne vous rappelle rien ? ». Puis elle se tut à nouveau, les mains croisées, et se mit à écouter ce qui se disait dans le colloque.

Je glissai un regard vers elle, et me mis à contempler profondément son menu visage, ses lèvres serrées ; ses traits tout entiers donnaient l'impression que cela faisait longtemps qu'elle n'était plus toute jeune et elle était tellement maigre qu'elle semblait être une brave toute jeune fille. Ses traits me harcelaient, s'approchaient et s'éloignaient comme s'ils venaient d'une mémoire embrouillée. Je me rappelais de mes visites à Bagdad, cette ville glorifiée ; les rues, la stèle, le quartier populaire familier, ces visages avec leur tristesse bien établie qui fendaient les rues, brisés, fuyant dans l'ombre des bâtiments la chaleur et la sensation d'étouffement. Je me demandais : « Où ? ». Les souvenirs des compagnons de ces journées affluaient, tandis que nous nous baladions la nuit au bord du Tigre, là où la lune est suspendue au-dessus de l'eau, ce poète dont le silence m'avait embarrassé lorsqu'il avait enfin dit ses poèmes de cette manière si profonde dans la nuit. Tout près de nous, une barque dont s'élevaient des rires de femme comme des bouffées de brise. « Où ? ». Je tentai de me rappeler les lieux, les librairies, les expositions d'art, les salles de colloque, le Musée national, la salle de théâtre, nos ballades lorsque nous étions montés sur une colline pour regarder les jardins et les palmiers. « Elle n'était pas là-bas, c'est sûr ». Et soudain, je criai d'une voix qui attira l'attention de la salle : « Nermine, vous êtes madame Nermine ». Je m'étais levé sans le vouloir. A ce moment-là Ibrahim me calma : « Qu'est-ce qui t'arrive mon gars … calme-toi ». Je m'assis en lui attrapant la main, je lui rappelai qu'elle m'avait invité avec des amis dans sa villa en lointaine banlieue de Bagdad. Elle sourit, son visage s'illumina et la joie marqua ses traits : « C'est vrai ». Elle se souvenait maintenant de tout. Je la saluai à nouveau : « Bonjour à vous madame Nermine ». Je lui dis que j'étais très heureux de sa présence au Caire, elle sourit et me tapota la main.

Quand on sortit du colloque, il était presque 10h. On traversa la rue Qasr Al-Nil. L'air était moins dense que dans la journée, et le ciel, au loin, semblait vide d'étoiles, éveillé. Une brise très douce nous parvenait de temps en temps du fleuve tout proche, adoucissant l'air de la nuit, tandis que les embouteillages et l'hystérie de la journée commençaient à diminuer. Des lampes oranges recouvraient la place spacieuse, illuminaient la grande façade du musée avec dans son jardin extérieur des blocs de granit gravés de dessins de dieux et de leurs semblables.

Elle cheminait à côté de moi, de taille moyenne et toute maigre, ses cheveux courts, elle me regardait avec ses yeux verts. Je pensais à notre première rencontre, quand elle nous avait invités chez elle, dans sa maison en lointaine banlieue de Bagdad. On était entré dans le jardin, en passant par une portière de style romain. La bâtisse était grande, avec deux ailes à l'aspect particulier. Chaque aile avait une terrasse qui donnait sur le jardin, éclairée par une lumière qui découvrait des poupées toutes nues, décorées de plantes. En entrant dans la grande salle, on voyait des rideaux en velours bleu recouvrir les fenêtres hautes ; il y avait sur les murs des portraits de pachas, dans des cadres en bois. Quand elle s'était approchée de nous, elle nous avait montré les photos de ses ancêtres et je m'étais rendu compte qu'elle appartenait à l'une des vieilles familles de Bagdad, et que les signes aristocratiques que l'on voyait maintenant devant nous étaient ceux d'une ancienne richesse et d'une aisance dont les traces étaient encore là.

Elle arrêta de marcher, le temps de me raconter qu'elle habitait maintenant depuis dix ans avec sa sœur médecin à New York, et qu'elle avait quitté Bagdad pour s'installer là-bas. Elle se tut un instant puis elle continua : elle n'avait quitté qu'après que sa situation se soit compliquée, et parce que les années qui avaient suivi la guerre du Golfe avaient été les plus dures pour elle. Elle me confia aussi qu'elle n'avait jamais autant souffert de la solitude que pendant ces années là. Lorsqu'elle partait à la recherche d'elle-même, elle ne trouvait rien, et la situation allait de mal en pis, surtout après qu'ils l'aient obligée à quitter la maison et à s'installer dans un petit deux pièces en ville. Elle me raconta qu'elle venait, la nuit, toute seule, voir la maison de ses ancêtres, et qu'elle se tenait debout, contemplait le jardin et les fenêtres en écoutant les voix des étrangers qui s'étaient emparés du jardin alors qu'ils badinaient, plaisantaient, riaient. Soudainement, elle pressa le pas, et je la vis passer la main devant son visage comme si elle chassait des images effrayantes, et je l'entendis se chuchoter que c'était terrible d'être obligé de quitter le lieu où l'on est né.

On traversa la place jusqu'à la grande mosquée, on dépassa la statue latine accrochée à son épée ; l'hôtel du golfe à plusieurs étages nous sembla prostré au bord du Nil comme une colline de sable.

Elle montra l'hôtel où elle habitait. C'était un petit hôtel, dans un coin, près de là où la rue descendait vers le tunnel, face à l'ancien Ministère des Affaires étrangères. Elle me dit que c'était là qu'elle habitait, que c'était un hôtel à petit prix, dont les propriétaires étaient de braves gens, et que les clients étaient presque tous des Européens.

J'étais silencieux, à l'écoute de ces sons de la nuit, à contempler les lumières oranges toutes proches sur le pont, à écouter cette vieille mélodie orientale venant du premier étage d'une maison toute proche. C'était une mélodie très douce, aux paroles familières et chaleureuses. Ses sentiments semblaient impétueux, marqués par une secrète tristesse, dont j'avais du mal à comprendre les raisons.

Je lui dis au revoir devant la porte, pris sa main entre les miennes et lui souhaitai un bon séjour. Je lui dis son séjour en Egypte lui apporterait beaucoup de bonheur; elle était parmi sa famille, je lui promis que j'attendrais son coup de fil et que je dirais aux amis qu'elle était là.

Elle approcha de moi son visage, me regarda dans les yeux en clignant les siens et me dit qu'elle m'attendrait le lendemain dans la matinée. Je lui promis que je passerais et la priai de ne pas s'inquiéter. Elle sourit, satisfaite, je lui dis adieu et partis.

Traduction de Dina Heshmat

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