Ce
n'était pas pur hasard qu'au moment où les forces d'occupation
américaines en Iraq annonçaient que parmi les cadavres découverts
dans les charniers, certains étaient de citoyens égyptiens,
qu'une campagne suspecte est menée contre les symboles de
la conscience nationale en Egypte : écrivains, artistes
et personnalités éminentes ayant soutenu l'Iraq dans son
épreuve de 12 ans d'embargo. Cet embargo qui a contribué
à la mort estimée d'un million d'enfants et à la désagrégation
de la plupart des services vitaux
dans le pays. Ainsi ce double plan a visé à isoler l'Egypte
des événements qui se déroulaient en Iraq en faisant croire
que les excès atroces commis par l'ancien régime iraqien
étaient dirigés contre les Egyptiens tout en qualifiant
ceux qui se sont opposés à la guerre contre l'Iraq de traîtres
et d'agents de Saddam Hussein.
Nous avons
été récemment surpris par la campagne bizarre menée contre
l'un des grands hommes de lettres, le romancier Gamal Al-Ghitani.
Al-Ghitani accusé d'avoir été l'auteur véritable du roman
attribué à l'ancien président iraqien Saddam Hussein et
qui avait pour titre Zébiba et le roi. Il aurait
reçu de grandes sommes d'argent en contrepartie de cet écrit,
somme toute de facture modeste. D'ailleurs, n'importe quel
critique débutant aurait dû conclure qu'il n'a rien à voir
avec le style romanesque de Ghitani. Ce qui est regrettable,
c'est que le premier communiqué de protestation contre cette
accusation n'a pas émané de l'Egypte, surtout que nombreux
ont été gagnés par la stupeur en entendant les déclarations
de l'administration miliaire américaine en Iraq selon lesquelles
les Egyptiens en Iraq ont fait partie des victimes des massacres
collectifs attribués à l'ancien régime.
Le communiqué
de protestation contre cette accusation faisant d'un écrivain
égyptien l'agent du régime iraqien a émané du Liban, particulièrement
de la maison d'édition Al-Adab présidée par Soheil
Idriss. Il a été signé par le grand homme de lettres Abdel-Rahmane
Mounif, Yomna Al-Eid, Fayçal Draz et autres intellectuels
et écrivains arabes. Le communiqué condamne la campagne
de diffamation, d'injures et d'accusations viles portées
contre le romancier et intellectuel égyptien Gamal Al-Ghitani
qui a choisi de défendre l'identité arabe et de respecter
l'éthique de l'écriture.
Dès que la
presse arabe a publié ce communiqué, les écrivains et intellectuels
égyptiens se sont empressés de se joindre à leurs collègues
arabes. Parmi les signataires, il y avait Dr Gaber Asfour,
Bahaa Taher, Mahmoud Amin Al-Alem, Youssef Al-Qaïd, Ezzat
Al-Qamhawi, Mohamad Kamel Al-Qalioubi, Mohamed Salmawy,
Feryal Ghazoul, Ibrahim Aslan, Mohamad Sélim Al-Awa, Dr
Salah Fadl, Hassan Telb. J'étais en compagnie de notre éminent
homme de lettres Naguib Mahfouz lorsque Al-Ghitani lui a
lu le texte du communiqué. Il a demandé sur-le-champ de
rajouter sa signature sans qu'on le lui demande, surtout
qu'il ne signe de communiqués que rarement.
En suivant
la source de cette accusation, nous nous rendrons compte
que ce serait un site sur Internet qui se donne pour titre
« Emperor » et il semble que c'est un site
lié directement au nouvel empire américain qui contrôle
le monde et qui lutte par tous les moyens déclarés et non
déclarés contre tous ceux qui s'opposent à son hégémonie.
L'article comprenant l'accusation contre Al-Ghitani a été
signé Sélim Abdel-Qader. On peut lire dans l'article les
menus détails des sommes qu'a obtenues Al-Ghitani en contrepartie
de cette mauvaise écriture. L'article mentionne également
la jalousie qui s'est emparée du fils de Saddam, Odeï, qui
a à son tour envoyé des sommes d'argent à Gamal Al-Ghitani
au Caire le priant de lui écrire un roman comme celui de
son père.
Sans doute
Sélim Abdel-Qader était plus proche du régime de Saddam
et de ses sources que Gamal Al-Ghitani pour connaître tous
ces détails que tout le monde ignorait, y compris Al-Ghitani
lui-même. L'écrivain ne savait pas jusqu'à la publication
de ces informations qu'Odeï voulait un roman portant son
nom sous la plume de Gamal Al-Ghitani.
En réalité,
la relation de Gamal Al-Ghitani avec l'Iraq n'est pas secrète,
il ne la cache pas d'ailleurs. S'il y a aujourd'hui parmi
nous ceux qui affichent au grand jour la relation qu'ils
entretiennent avec certains bourreaux israéliens dont les
mains sont tachées du sang des Palestiniens, voire des Egyptiens
également, rien donc n'est honteux dans la position patriotique
adoptée par un grand écrivain vis-à-vis d'un peuple arabe
frère pour le soutenir dans une souffrance qu'il a endurée.
On sait tous qu'il y avait une relation d'amitié entre Al-Ghitani
et le ministre iraqien de la Défense, feu Adnan Khaïrallah,
lorsqu'il était correspondant de guerre couvrant la guerre
iraqo-iranienne pour Al-Akhbar. C'est à Ghitani que
revient le qualificatif attribué à l'armée iraqienne de
ce temps : « Gardien de la porte orientale »
et qui a fait le titre de son livre paru à Bagdad en 1975.
Mais ce qui pour
les Américains condamne Al-Ghitani, ce n'est pas sa relation
avec les responsables iraqiens car à ce moment-là, les Américains
eux-mêmes avaient une relation forte avec le régime iraqien
qui a persisté jusqu'à la fin des années 1980. D'ailleurs,
la visite de l'actuel secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld,
à Bagdad en 1983 et sa rencontre avec Saddam Hussein a été
filmée. C'est cette relation qui a permis au régime iraqien
d'obtenir ces armes, mais on n'a cessé de répéter que la
démilitarisation de l'Iraq était l'objectif principal de
cette guerre. Ce
qui condamne Al-Ghitani d'un point de vue américain est
ce qui établit la culpabilité de la plupart des intellectuels,
écrivains et artistes égyptiens : c'est cette position
hostile à la guerre et rejetant l'occupation américano-britannique
du peuple iraqien. C'est
pourquoi Al-Ghitani ne fut pas le seul qui a été qualifié
d'agent de Saddam Hussein. L'un des hommes d'affaires égyptiens
qui ont participé au programme Pétrole contre nourriture
a été la cible lui aussi de cette campagne de diffamation.
Il a été considéré comme l'un des collaborateurs du régime
iraqien. En réalité, le programme Pétrole contre nourriture
était appliqué en vertu d'une résolution onusienne. Le peuple
iraqien, et surtout les enfants, en ont bénéficié, puisqu'il
leur procurait la nourriture dont ils avaient besoin. L'Egypte
indique officiellement qu'elle a subi les conséquences de
la guerre et qu'elle a perdu ses marchés commerciaux avec
l'Iraq qui s'approchaient des 2 milliards de dollars par
an. L'Etat tente d'obtenir des Etats-Unis des indemnités
pour cette grande perte. Le mérite de cela revient à l'homme
d'affaires qui fait actuellement l'objet de cette campagne
de diffamation.
La campagne
s'est également attaquée à tous ceux qui ont défendu l'Iraq
sous embargo et affiché une position hostile à la guerre.
Comme à titre d'exemples les acteurs Mohamad Sobhi, Raghda
et Adel Imam. Et parmi les hommes politiques, le député
nassérien de l'Assemblée du peuple Hamdine Sabbahi, et ainsi
de suite. Tous ceux-ci sont classés sur la liste des agents
de Saddam Hussein, comme Gamal Al-Ghitani, et auraient obtenu
des sommes considérables pour leurs positions patriotiques
reconnues. Chacun d'eux est accusé d'un fait précis :
Adel Imam de présenter une de ses pièces en Iraq au moment
où le pays était sous embargo, comme si nous devions tous
le boycotter comme nous le faisions avec Israël avant Camp
David. Nous ne devions pas divertir les Iraqiens, ni même
afficher notre soutien au cours de la souffrance qu'ils
endurèrent. Quant à Mohamad Sobhi et Raghda, ils se sont
rendus avec une délégation d'intellectuels et d'artistes
en visite à Bagdad transportant avec eux des médicaments
et de la nourriture, exprimant leur soutien et leur solidarité
avec le peuple iraqien. Saddam Hussein qui était alors chef
d'Etat les a accueillis pour leur exprimer les remerciements
du peuple iraqien pour leur position noble. Bien sûr, ils
n'auraient pas dû agir de cette façon, mais il auraient
dû plutôt laisser les enfants d'Iraq mourir de faim, et
privés de médicaments. L'homme d'affaires égyptien qui a
fait transactions commerciales avec l'Iraq a trouvé qu'il
devait assumer les frais du vol qui a conduit la délégation
d'artistes et d'intellectuels égyptiens vers Bagdad. Il
aurait dû plutôt se cantonner à ses affaires et à ses bénéfices,
sans prendre part à cette noble action.
Tous ces noms
représentent en réalité des figures que respectent tous
les Egyptiens et dont les positions sont appréciées. Comment
donc pourrait-on susciter l'animosité du peuple égyptien
envers eux ? C'est alors là qu'intervient l'histoire
suspecte des charniers avec dépouilles d'Egyptiens. C'est
vouloir prouver que l'ancien régime n'attendait que l'arrivée
des Egyptiens pour travailler afin de les exécuter et les
enterrer collectivement. Ainsi, toute personne ayant entretenu
un contact avec l'ancien régime serait un traître.
J'avais lu
un article de l'écrivain américain juif de renommée connu
pour son alignement sur Israël, Thomas Friedman, où il disait
que les cadavres découverts dans les charniers sont des
restes impossibles à identifier. Les forces américaines
les ont placés dans des caisses et ont demandé à leurs proches
de les identifier. Ceci a eu lieu dans le désordre. Friedman
a souligné que l'un de ces squelettes avait deux jambes
droites et pas de jambe gauche. Donc comment est-ce que
les squelettes des Egyptiens ont été détectés dans tout
ce chaos ? Les squelettes des Egyptiens sont-ils différents
de ceux des Iraqiens ? Et pourquoi a-t-on découvert
des squelettes égyptiens et non pas ceux d'autres peuples
arabes ?
Comment donc
les journaux égyptiens se laissent-ils entraîner dans cette
campagne suspecte qui vise à isoler l'Egypte des événements
d'Iraq et à geler son rôle arabe et ce, en répétant tout
ce que nous présentent les sources américaines, comme si
nous confirmions l'existence de cimetières collectifs égyptiens
en Iraq. Bien que personne n'ait prouvé de manière décisive
l'identité de ces énormes squelettes. Certains journaux
chez nous ont affirmé que les cadavres égyptiens découverts
en Iraq sont au nombre de vingt-six. Alors que le journal
britannique Independant a publié dans son numéro
du 25 mai 2003 que le commandement militaire américain a
déclaré que le nombre était de 8 seulement.
Certains se
sont mis à répéter tout ce que nous rapportent les sources
suspectes, comme ce Sélim Abdel-Qader, comme s'il s'agissait
d'accuser nos intellectuels d'avoir des rapports avec Israël.
Ce qui se passe
avec l'Iraq dépasse de loin ce qui se rapporte à Israël.
D'ailleurs, l'identité des cadavres n'a pas été prouvée,
contrairement à ce qui s'était passé pour les cimetières
découverts dans le Sinaï après la dernière guerre. C'étaient
les cadavres de prisonniers égyptiens qui portaient leurs
costumes militaires. Qu'est-ce que nos médias ont donc fait
à propos de cette cause ? Est-ce qu'il y a un seul
journaliste qui s'est rendu au Sinaï pour mener une enquête
sur ce sujet ?
La
campagne dont nous sommes témoins actuellement et dont les
épisodes se poursuivront dans les prochains jours représente
un genre spécial de campagnes de diffamation dans lequel
ont excellé les cercles sionistes après la chute du régime
nazi en Allemagne au cours de la dernière guerre mondiale.
C'est une campagne qui bat son plein jusqu'à nos jours contre
tous ceux qui se dressent devant les plans d'Israël. Mais
l'Iraq n'est pas l'Allemagne nazie. Et quelle que soit
la dictature de l'ancien président iraqien, son pays restera
cher à tout Egyptien et son peuple demeurera un peuple frère
dont nous n'accepterons guère qu'il fasse l'objet d'injustice.
Nous resterons solidaires de son commandement quel qu'il
soit. C'est pourquoi si certains avaient des contacts avec
l'ancien régime iraqien, ils auraient ainsi agi comme le
monde entier qui a entretenu de fait des liens avec l'ancienne
direction, y compris ceux qui occupent actuellement ses
terres et ses ressources pétrolières. Mais la différence
qui existe entre nous et eux est que nos intellectuels,
lorsqu'ils se sont entretenus avec le régime iraqien, avaient
pour objectif de soutenir son peuple. Quant à vous, envahisseurs
de l'Iraq, vous avez eu des contacts avec lui rien que pour
l'équiper en armes. Cette arme par l'intermédiaire de laquelle
il a commis ses massacres dont vous vous évertuez à publier
les détails les plus minutieux. S'il est prouvé effectivement
que certaines victimes de ce régime sont égyptiennes, il
n'y aura que vous à blâmer pour les cimetières collectifs
en Iraq comme en Israël. Ils ont tous pour origine vos armes.
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