Art expérimental . A la galerie Seattle café, on n'invite pas les passants à regarder les œuvres d'art. On les secoue, les provoque et ne leur laisse aucune autre alternative que de faire partie du jeu, celui de l'univers artistique.
Décodage obligé

En face de la bibliothèque de l'Université américaine du Caire, le Seattle café se situe dans un coin plutôt calme du centre-ville. Le nom, que portent la galerie et le bistro, donnant sur un patio accueillant, est déjà révélateur de la rébellion, de cette jeune fougue qui s'est dressée contre les fantômes de la globalisation, contre la dichotomie qui divise le globe en oppresseurs-vainqueurs et opprimés-vaincus.

Cette ambiance qui baignait dans le calme, il y a une semaine, avant l'ouverture de cette exposition, se laisse soudain prendre par le tumulte. Rayonnant de vivacité. On entend la voix live de l'installation vidéo sans pouvoir l'éviter et continuer à prendre son café paisiblement. Mais on est tenté de s'approcher, de suivre ce bruit qu'on fuit normalement, de découvrir, souvent avec méfiance, l'énigme d'à côté.

C'est justement l'objectif recherché par Karim Francis, le responsable de la galerie, depuis deux ans, de sortir du cadre huis clos des espaces et des galeries qui ne suscitent plus la curiosité, de faire que l'art croise les gens dans leurs sorties, leurs rencontres, bref dans leur quotidien. Il l'a déjà fait avec La Bodega-Karim Francis à Zamalek, dans le même bâtiment du luxurieux restaurant La Bodega et du café pour jeunes Cilantro. La différence est qu'ici, au Seattle, c'est consacré à l'art expérimental, aux inventions des jeunes. L'un répond aux goûts classiques, et l'autre affiche la nouveauté comme devise. L'un, plus proche du marché artistique, tandis que l'autre est plus audacieux, puisque par le choix même des installations, il s'éloigne de l'esprit commercial. Cette forme artistique, qui consiste en un ensemble d'objets qui réagissent pour créer un tout, est éphémère. Sa vie est conditionnée par celle de l'exposition, mais sa force provient principalement de cette façon d'intégrer le visiteur dans ce dialogue entre l'espace et les objets qui constituent l'installation.

Au seuil, sur des bandes de tissus, pareils à des rideaux en lambeaux se reflète la vidéo de Mohamad Choukri. Un endroit tumultueux, pareil à la rue commerciale de Moski, une ambiance de mouled, où on voit la foule dans tous ses états. Et l'artiste filme les attitudes des gens qui s'accumulent et s'entassent dans leurs oppositions, jouant sur l'individualité de chacun et l'idée de la masse compacte. Avec le son du bruit très propre à ces endroits populaires particulièrement bruyants mais qui prend avec le temps un rythme, un rythme presque musical qui a poussé certains artistes le jour du vernissage à faire des dessins sur le mur donnant sur le jardin. A chaque installation, l'observateur ne peut être passif. A chaque fois, il effectue un choix, celui de participer ou pas, se prendre dans le jeu ou s'abstenir complètement. Face à ses rideaux-écrans, il fallait non seulement franchir ces masses « en chair et en os » mais transpercer les lambeaux, c'est-à-dire la foule d'individus entremêlés pour accéder aux deux salles d'en haut. Là aussi, on est dans la dualité de deux mondes, deux installations. L'une en pièce toute blanche et l'autre en pièce noire obscure. A l'entrée de la première, l'installation de Nermine Al-Anssary, est indiquée « La cité des fantômes », « Il ne faut pas y adhérer en chaussures, servez-vous des sacs en plastique ! ». Tandis que dans l'autre, rien n'est indiqué. On est attiré par les voix de l'installation de son de Mahmoud Réfaat pour s'introduire dans la pièce noire. Et l'on se demandait s'il s'agissait dans les deux installations de l'enfer et du paradis ? Ou bien toutes les deux nous renvoient à des univers parallèles au monde où nous vivons. Qu'il s'agisse de l'obscurité de l'univers de Mahmoud Réfaat qui laisse apparaître trois formes régies par un mouvement mécanique et embaumées par la musique qui venait d'un monde lointain. Ou de la limpidité et la blancheur de la cité des fantômes. Car même si Nermine Al-Anssary, dans sa cité, est influencée par sa visite à Beyrouth, lors de son exposition de l'an dernier, par l'idée des quartiers dévastés. Par cette idée de ville en état de construction, de destruction et de reconstruction. Même si elle recourt à une boîte-cercueil auréolée par des figurines décoratives, où elle nous « invite » ou plutôt nous « oblige » à ne pas pénétrer en chaussures, elle nous attire cependant vers un monde enfantin. Sa cité de fantômes est habitée par des maisons de contes qui n'ont pas de semblables dans le réel, et qu'elle a dessinées sur le mur avec du fil. La Pénélope de nos jours ne tisse plus son monde, mais elle le dessine avec habileté et beaucoup de simplicité, avec un seul et même fil. Un seul fil qui tient la ville aussi fragile que notre monde.

Dina Kabil

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